10 millions de dollars pour construire un village au Ghana : vraie aide ou spectacle ?
Extrait de la vidéo "J'ai construit une ville pour sauver des enfants du travail forcé"
« Ce champ derrière moi, d'ici la fin de la vidéo, sera une ville. »
C'est avec cette promesse que MrBeast ouvre sa dernière vidéo. Pendant près de 20 minutes, le youtubeur américain documente la construction d'un village au Ghana. École, maisons, eau potable, panneaux solaires, centre médical, marché, ferme, terrain de football : près de 10 millions de dollars sont mobilisés pour ce qu'il présente lui-même comme « le plus grand projet vidéo de l'histoire de YouTube ».
L'objectif est notamment de sortir des enfants du travail dans les plantations de cacao. Et évidemment, construire une école, permettre l'accès à l'eau potable ou loger gratuitement des enseignants change concrètement la vie des personnes concernées.
Le problème n'est donc pas que MrBeast aide, mais c'est la manière dont cette aide est racontée.
Une « communauté » sans histoire
Pendant presque toute la vidéo, les personnes que MrBeast est venu aider sont simplement « la communauté », « le village », « les enfants ». On sait finalement très peu de choses sur eux.
Le Ghana n'est cité que 7 fois dans la vidéo dont 2 fois pour faire une blague sur une chèvre et deux fois pour une collaboration commerciale. On ne sait quasiment rien de la région dans laquelle se déroule la vidéo, de l'histoire du village, de son économie ou de ce qui existait avant l'arrivée de MrBeast. Même le nom du village, Abuna Dakoa, n'est donné qu'à la fin.
Les habitants parlent bien à quelques reprises, mais leur parole sert surtout à exprimer leurs besoins ou leur reconnaissance. « Ça vous plaît ? », « Qu'en pensez-vous ? », « Êtes-vous heureux ? ». Puis viennent les larmes, les réactions face aux nouvelles maisons et les « Merci MrBeast, que Dieu vous bénisse ».
Ce sont eux qui vivent dans ce village. Mais ce n'est pas vraiment leur histoire que la vidéo raconte.C'est celle de l'homme venu les sauver.

Le vieux mythe du sauveur blanc
Et cette mise en scène n'arrive pas de nulle part. Depuis des décennies, les campagnes humanitaires occidentales ont largement utilisé les mêmes images : des enfants noirs pauvres, des villages présentés par leurs manques, et face à eux des Occidentaux qui disposent de l'argent, des connaissances et des solutions.
C'est ce qu'on appelle parfois le complexe du « sauveur blanc ». D'un côté, des Africains montrés essentiellement comme des personnes qui ont besoin qu'on les aide. De l'autre, un Occidental qui arrive, constate le problème et apporte la solution.
Dans la vidéo de MrBeast, cette logique est particulièrement visible dans les mots employés : « nous leur construisons », « nous leur donnons », « nous avons pensé à tout ». À un moment, MrBeast explique même : « Nous avons pensé à tout dans ce village. »
C'est là que la charité peut devenir paternaliste. Les habitants ne disparaissent pas complètement du projet, mais le pouvoir reste ailleurs : celui qui possède l'argent décide de ce qui peut être construit, organise la transformation, se filme, se met en scène et raconte ensuite ce qu'elle signifie.
Et derrière ce récit se cache une vieille représentation racialisée : une Afrique pauvre, passive, en attente d'une intervention extérieure.

Quand la pauvreté devient un contenu
Cette façon de représenter la pauvreté porte aussi un nom : poverty porn ou charity porn.
Le principe est simple : montrer la souffrance et la précarité de manière à provoquer une émotion chez celui qui regarde. Historiquement, cela permet notamment aux ONG de susciter des dons. Chez MrBeast, cette mécanique rencontre une autre économie : celle de YouTube. Parce que la charité est aussi son contenu.
La recette ressemble d'ailleurs beaucoup à ses vidéos habituelles : une somme astronomique, un défi spectaculaire, un avant/après et, surtout, la réaction finale de celui qui reçoit.
Sauf qu'ici, ce ne sont pas des candidats à qui l'on offre une voiture ou une maison. Ce sont des personnes en situation de pauvreté. Et leur réaction devient elle-même une partie du spectacle.
La frontière entre aide et business devient encore plus visible au milieu de la vidéo. Deux dirigeants de NeuroGum, une entreprise de chewing-gum, apparaissent après avoir participé au projet. Quelques secondes plus tard : présentation du chewing-gum, quantité de caféine, vitamines, magasins où l'acheter, site internet et QR code.
La vidéo produit donc plusieurs choses en même temps : de vraies infrastructures pour les habitant.e.s, mais aussi des millions de vues, de la publicité, de la notoriété et une image extrêmement positive pour MrBeast.

Le paradoxe du cacao
Et il y a un paradoxe encore plus grand. Les enfants que MrBeast veut sortir du travail travaillent notamment dans le cacao.
Or le Ghana est l'un des plus grands producteurs de cacao au monde. Avec la Côte d'Ivoire, il fournit une part considérable du chocolat consommé sur la planète. Pourtant, une partie des familles qui produisent cette richesse reste suffisamment pauvre pour que le travail des enfants perdure. C'est peut-être là que la vidéo pose la mauvaise question.
Elle nous montre comment un milliardaire américain peut dépenser des millions pour aider un village producteur de cacao. Elle demande beaucoup moins pourquoi les personnes qui produisent l'une des matières premières les plus consommées au monde ont besoin qu'un milliardaire américain vienne leur construire une école. D'autant que MrBeast est lui-même vendeur de chocolat.
Sa marque Feastables affirme utiliser du cacao certifié Fairtrade et fait de la lutte contre le travail des enfants un argument important de son modèle. Il ne s'agit donc pas simplement de dire que MrBeast profite du même système qu'il dénonce. Mais la boucle est saisissante. MrBeast dénonce les conséquences de l'industrie du cacao. Il finance une réponse. Il filme cette réponse. La vidéo génère des dizaines de millions de vues et renforce son image. Et l'une de ses principales entreprises vend précisément du chocolat en se présentant comme une alternative plus éthique à cette industrie.
Alors, faudrait-il arrêter de filmer ?
C'est là toute la difficulté.
Personne ne peut sérieusement expliquer à des enfants qu'ils auraient dû rester dans une école inondable au nom de la lutte contre le paternalisme occidental. Mais reconnaître l'utilité d'une aide ne doit pas empêcher de regarder la manière dont elle est mise en scène.
Parce qu'entre aider quelqu'un et raconter son malheur à sa place, il y a une différence.
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