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À Bobigny, la Maison Djamila Amrane rouvre malgré les attaques racistes

REPORTAGE. Un an après avoir été incendiée, un bâtiment nommé au nom d'une figure de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie a rouvert à Bobigny. Malgré des actes de vandalisme à caractère raciste, la Seine-Saint-Denis a maintenu cet hommage, assumant un geste de résistance.

Par Sara Trabi 19 juin 2026 5 min
À Bobigny, la Maison Djamila Amrane rouvre malgré les attaques racistes

L'entrée de la Maison Danièle Djamila Amrane-Minne après l'incendie en août 2025. Crédits : DR

« Un incendie volontaire, criminel, perpétré par une petite bande de nervis fascistes de bas du front nostalgiques de l’OAS. Nous ne laisserons pas ce crime impuni », a déclaré Stéphane Troussel, président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, lors de la réouverture du bâtiment à Bobigny.

Un an après avoir été incendiée, la Maison du parc de la Bergère a rouvert ses portes le 14 juin dernier. Rebaptisé dans le cadre de la campagne départementale de féminisation des noms des équipements publics, le lieu porte désormais le nom de Danièle Djamila Amrane-Minne, figure de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie.

Le 5 juillet 2025, date anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, le Département décide d’inaugurer la Maison du parc de la Bergère sous son nouveau nom mais quelques jours plus tard, le bâtiment est visé par des tags racistes. Dans la nuit du 4 au 5 août, il est incendié.

Depuis, cette maison est devenue le symbole d’un affrontement mémoriel qui dépasse largement les frontières de la Seine-Saint-Denis.

L'entrée du bâtiment après sa rénovation, le 14 juin 2026.

Une attaque de l’extrême-droite

Pour Stéphane Troussel, président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, l’origine de l’attaque ne fait aucun doute. Lors de la cérémonie de réouverture, il a dénoncé « un incendie volontaire, criminel, perpétré par une petite bande de nervis fascistes » et annoncé que le Département allait se constituer partie civile.

«  Face à l'extrême droite, ici en Seine-Saint-Denis, nous ne nous laisserons pas intimider. Nous ne baisserons pas la tête », poursuit-il.

« Qu’est-ce qui a déclenché cette bouffée de haine raciste ? Le beau nom de Danièle Djamila Amrane-Minne », a-t-il déclaré devant plusieurs membres de la famille de l’ancienne militante indépendantiste.

Danièle Djamila Amrane-Minne, la moudjahida

Née à Neuilly-sur-Seine en 1939, de parents communistes français ayant choisi de s’installer en Algérie, Danièle Djamila Amrane-Minne grandit au contact d’un contexte colonial marqué par de fortes inégalités entre colons et population algérienne. Très tôt, elle est sensibilisée aux injustices du système colonial, une prise de conscience qui la conduit à s’engager dans la lutte anticoloniale.

Moudjahida (nom donné aux combattantes pour la libération de l’Algérie) au sein du Front de libération nationale algérien (FLN), elle participe à la guerre d’indépendance algérienne. Arrêtée par les autorités françaises, elle est condamnée à sept ans de prison pour son engagement. Libérée au moment des accords d’Évian en 1962, elle retourne en Algérie indépendante, où elle vit jusqu’aux années 1990, marquées par la « décennie noire ». Elle quitte alors l’Algérie pour s’installer à Toulouse, où elle poursuit un travail intellectuel et académique important.

Devenue historienne et enseignante à l’Université du Mirail à Toulouse, elle est notamment reconnue pour ses travaux pionniers sur la place des femmes dans la révolution algérienne, contribuant ainsi à documenter des trajectoires longtemps invisibilisées.

Une mémoire qui dérange encore

Pour sa petite-fille Tara, présente lors de la réouverture, cet hommage possède une dimension profondément personnelle.

« Ma grand-mère, au-delà de ses nombreux exploits militants et professionnels, était une personne incroyablement gentille, généreuse et altruiste au service de tout le monde. Voir cette maison porter son nom est un très bel hommage dont toute ma famille et moi sommes heureux et reconnaissants », a-t-elle déclaré.
Parmi les personnes présentes à la réinauguration, on retrouve les enfants et petits-enfants de Danièle Djamila Amrane-Minne.

Mais derrière l’émotion familiale se dessine une question plus large : pourquoi, plus de soixante ans après la fin de la guerre d’Algérie, certaines mémoires continuent-elles de susciter autant de haine ?

Pour de nombreux observateurs, les attaques contre la Maison Danièle Djamila Amrane-Minne s’inscrivent dans un contexte de tensions mémorielles persistantes autour de la colonisation et de la guerre d’indépendance algérienne. Elles interviennent également dans un climat marqué par la progression des discours identitaires et racistes.

« Cet incendie criminel n’est pas un acte isolé. Il est le produit d’une offensive réactionnaire », a affirmé Stéphane Troussel, qui voit dans cette affaire une tentative d’intimidation politique.

Cette inquiétude est également partagée par Boualem Hamadache, syndicaliste chez SUD (Union Syndicale Solidaires), engagé sur le dossier. Selon lui, l’absence d’interpellation des auteurs nourrit un sentiment d’impunité. « On a une hantise : qu’il y ait une récidive », explique-t-il, appelant les autorités judiciaires à mobiliser davantage de moyens pour identifier les responsables.

Pour Stéphane Troussel, président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, cette affaire dépasse largement le seul cadre d’un bâtiment incendié. Le Département a bien renforcé la sécurisation du site, mais « l’enjeu dépasse la simple protection d’un lieu », insiste-t-il : « réinaugurer avec le nom de Djamila Amrane-Minne est pour nous un acte politique ».

Uns stratégie d’intimidation

Dans cette séquence, il dit aussi voir le symptôme d’un climat plus large, marqué par ce qu’il décrit comme une « haine décomplexée » visant les musulmans, les Français issus de l’immigration, les étrangers, mais aussi les féministes et les défenseurs des droits LGBTQ+. Des discours qui, selon lui, débouchent sur des passages à l’acte concrets, comme les attaques racistes ayant suivi l’élection du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko.

« C’est aussi une stratégie d’intimidation que mène l’extrême droite, allant jusqu’à tétaniser le gouvernement », affirme-t-il, estimant qu’il faut désormais « prendre la mesure de ce climat pourri dans lequel nous pataugeons aujourd’hui ».

Le président du Département élargit encore l’analyse, en évoquant la structuration d’un véritable écosystème idéologique et médiatique. Il cite notamment des figures comme Vincent Bolloré ou Pierre-Édouard Stérin, qu’il accuse de contribuer à la constitution de pôles conservateurs puissants investissant les médias, le cinéma, l’édition et la culture, avec l’objectif de diffuser une représentation de la France « ontologiquement blanche, catholique et réactionnaire ».

«  Ma grand-mère n'aurait pas aimé ce monde où les extrêmes droites populistes et impérialistes prennent le pouvoir un peu partout. Elle qui s'est battue pour la paix, elle qui souhaitait que les bénéfices de ses livres reviennent à des associations en aide aux enfants palestiniens », témoigne Tara au micro, devant la Maison qui porte à nouveau le nom de sa grand-mère.

Dans ce contexte, la réouverture de la Maison Djamila Amrane-Minne prend une dimension qui dépasse largement la seule restauration patrimoniale : elle s’inscrit dans une bataille politique et mémorielle assumée par les institutions locales.

La réouverture de la maison intervient d’ailleurs dans le cadre d’un vaste projet de transformation du parc de la Bergère, doté d’environ dix millions d’euros. À terme, le site doit être davantage ouvert sur la ville, avec de nouveaux aménagements paysagers et l’installation d’un tiers-lieu prévue pour septembre.

Au-delà des travaux, la reconstruction de la Maison Djamila Amrane constitue surtout une réponse à ceux qui ont voulu effacer un nom de l’espace public. Une manière de rappeler que les mémoires anticoloniales continuent d’occuper une place dans le récit collectif, malgré les tentatives de les faire taire.

Pour approfondir cette affaire, Histoires Crépues a consacré une enquête vidéo réalisée en partenariat avec l’Observatoire départemental des discriminations et de l’égalité de la Seine-Saint-Denis, revenant sur les circonstances de l’incendie, la vie de Danièle Djamila Amrane-Minne.