Attaqués par les adultes, des lycéens poursuivent leur combat contre le racisme dans leur établissement
Depuis plusieurs semaines, une crise sur fond de propos racistes dans un lycée de Seine-Saint-Denis montre la détermination d’une poignée d’élèves, qui souhaitent un véritable changement. Histoires Crépues les a rencontré.
Face au sentiment d'injustice face au racisme, un collectif de lycéen.ne.s a ouvert un compte Instagram pour s'exprimer.
Alors que les épreuves du baccalauréat approchent, le bras de fer entre la direction du lycée Jean-Renoir de Bondy et un groupe d’élèves se poursuit. Ils et elles sont à peine dix, dans une cité scolaire qui compte plus de mille apprenants, mais ce collectif a réussi à faire parler de leur cause au niveau national, attirant l'attention de médias et de personnalités politiques de différents bords.
À l’origine de cette crise, un enregistrement de la CPE (Conseillère Principale d’Éducation) de l’établissement utilisant les termes “gang de Blacks” pour qualifier des élèves a été partagé fin avril sur les réseaux sociaux de l’élue LFI Amal Bentounsi. Depuis, la CPE en question a été suspendue à titre conservatoire.
Au lycée, deux camps semblent s’être formés avec d’un côté, celles et ceux qui s'indignent des comportements racistes impunis et de l’autre, des soutiens de la CPE.
Premiers pas dans l’activisme
Au milieu des communiqués de syndicats d’enseignants et ceux du rectorat, un petit groupe de lycéen.ne.s s’est organisé pour faire entendre leur voix.
Ils et elles sont à peine dix, n’ont pour la plupart jamais milité, mais ont cherché à agir : “On s’est dit qu’on ne pouvait pas laisser passer ça”, raconte Asma*, membre du collectif en classe de terminale.
“On pense aux générations futures, on agit aujourd’hui pour que ces comportements ne se reproduisent pas plus tard.”
Le soir de la diffusion de l’enregistrement de la CPE, ces élèves créent une page Instagram (@racisme.jeanrenoir). Cette page leur sert de plateforme pour partager leurs propres communiqués, faire de la pédagogie en expliquant par exemple le racisme derrière l’expression “gang de Blacks”, ainsi que pour recueillir des témoignages d’élèves et de personnels.
En six semaines, le collectif revendique déjà plus d’une soixantaine de témoignages reçus, dénonçant des comportements et propos discriminatoires, certains datés de plusieurs années.

À la lecture des communiqués, on pourrait croire que ces élèves sont relu.e.s par des professeurs ou par des délégués syndicaux, mais tout est géré par ce groupe : “On est environ cinq à définir ensemble ce que l’on va dire”, explique Asma. “On rassemble les idées, puis on cherche à rester simple et accessible. Tout ce qui est écrit a été validé collectivement”.
Après la création du compte Instagram, les élèves ont confectionné des banderoles et des affiches dénonçant le racisme qu’ils ont accroché sur les grilles de l’établissement le 4 mai dernier. Le décrochage de ces banderoles le jour-même a conduit à une manifestation spontanée le lendemain. À ce rassemblement ne se trouvait qu'une dizaine d’élèves réuni.e.s devant l’entrée, mais cela a suffit à attirer l’attention des médias et d’élu.e.s. L'attention médiatique est d'autant plus forte apr!s la seconde manifestation organisée le 18 mai, qui a conduit à une intervention des forces de l’ordre.

Quand les adultes dénigrent les jeunes qui prennent position
À mesure que le mouvement s’étend et prend de l’ampleur, la parole de ces jeunes est de plus en plus décrédibilisée. Depuis la diffusion de l’audio, une partie des professeurs et du personnel scolaire a pris position pour la CPE et voit d'un mauvais oeil l'action du collecitf. Ce soutien a pu prendre des airs de déni des actes de racisme dénoncés, à l’image d’une pétition intitulée “Non, le lycée Jean Renoir de Bondy n’est pas raciste!”, rédigée votée par le personnel scolaire dans des circonstances troubles selon la professeure Dacha Tran.
Sont reprochées aux lycéen.ne.s leurs méthodes, notamment l'utilisation des réseaux sociaux pour livrer leur version des faits ainsi que le rapprochement avec des personnalités politiques. Selon les élèves interrogées, dénoncer en ligne le racisme au sein de l’établissement était pour elles le dernier recours : “On a cherché du soutien au sein du lycée, mais on ne nous écoutait pas”, indique Sarah*, qui gère le compte Instagram @racisme.jeanrenoir.
Au-delà de l’établissement, des médias comme Le Point ou le Figaro, ainsi que des politiques à l’instar de Marion Maréchal Le Pen, ont tourné cette mobilisation lycéenne comme un cas de récupération par “l’extrême gauche” (comprendre LFI).
Ces détracteurs vont encore plus loin en associant l'action pacifique menée par ces élèves à l'affaire de l’assassinat de Samuel Paty en 2020. En cause, la divulgation d’informations personnelles concernant la CPE, mais surtout l’utilisation des réseaux sociaux par des jeunes. Cette rhétorique sécuritaire établit non seulement un raccourci douteux qui décrédibilisent tout débat sur le fond - ici le racisme dans l'établissement - mais inverse également la culpabilité en critiquant les personnes qui osent dénoncer des injustices.
“On est choquées de voir qu’on compare notre action à la mort de Samuel Paty et donc on n’ose plus rien faire”, confie Sarah.
“Ça nous donne l'impression que face au racisme, certains adultes ne le dénoncent pas mais préfèrent instrumentaliser la mort de Samuel Paty pour nous décrédibiliser”, ajoute Asma.
Malgré tout, la lutte se poursuit
En dépit des intimidations, violences et parallèles douteux, le petit groupe de lycéen.ne.s ne se décourage pas.
Après la levée de boucliers du personnel du lycée début mai, le vent commencerait à tourner. “Certains professeurs ont commencé à se rendre compte qu’ils utilisaient la même logique que l’extrême-droite”, raconte Dacha Tran.
Le recteur de l’Académie de Créteil a quant à lui décidé de mettre en place une boîte aux lettres ouverte pour recueillir les témoignages de racisme.
Dans un communiqué en date du 3 juin, le Rectorat ne rapportait “aucun élément [pour] étayer les accusations anonymes visant plusieurs autres personnels de l’établissement”.
Les lycéen.ne.s quant à eux, maintiennent leurs revendications, parmi lesquelles : la mise en place d’un comité anti-discrimination au sein de l’établissement, des formations à l’antiracisme obligatoire, une cellule psychologique pour accompagner les élèves, notamment celles et ceux qui ont été interpellés par les forces de l’ordre lors de la manifestation du 18 mai.
En attendant l’issue de l’affaire au lycée Jean-Renoir, le mouvement a déjà inspiré des élèves d’autres établissements, comme au lycée Maurice Utrillo de Stains, lui aussi touché par des actes de racisme, des violences sexistes et sexuelles et confronté à l’inaction de la hiérarchie.
“Ça nous a touché de recevoir des messages de soutiens d’autres lycées”, confie Sarah, “ça nous donne le sentiment qu’il y a une libération de la parole”.
“C’est une immense fierté d’avoir une jeunesse qui n’accepte pas ce qui est inacceptable”, conclut Dacha Tran.
Contacté par Histoires Crépues, le Rectorat de l’Académie de Créteil n’a pas donné suite à notre demande d’interview.
*les prénoms ont été changés