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Champagne, cocktails et DJ sets au mémorial de l’esclavage : la mémoire bafouée ?

Par Yvana Alétas 07 septembre 2026 4 min
Champagne, cocktails et DJ sets au mémorial de l’esclavage : la mémoire bafouée ?

Du 10 juillet au 28 août 2026, huit soirées festives « YOU by Moët & Chandon », célèbre maison de champagne, ont été organisées sur le toit-terrasse du Mémorial ACTe, à Pointe-à-Pitre. Au programme : défilés de mode, DJ sets, cocktails, champagnes et soirées jusqu’à 2 heures du matin, dans un lieu dédié à l’histoire et à la commémoration de l’esclavage et de ses victimes en Guadeloupe.

Flyer de l'événement organisé au Mémorial ACTe

L'usage festif et commercial d'un lieu censé être un lien de mémoire et de commémoration a suscité la polémique et pose la question de ce que doit être un mémorial consacré aux victimes d’un crime contre l’humanité. Peut-on faire la fête dans un lieu consacré à la mémoire de l’esclavage et de ses victimes ? Et que dit cette polémique de notre rapport à nos morts ?

Serge Romana, président de la Fondation Esclavage et Réconciliation et figure de longue date du combat pour la mémoire des victimes de l’esclavage, nous répond.

Lorsque Serge Romana découvre l’organisation de ces soirées, sa première réaction est l’incrédulité.

« D’abord je n’ai pas voulu y croire. Je considère que dans un lieu dédié à la mémoire ce type d’évènement ne devrait pas exister, il y a d’autres lieux pour l’amusement. Mon indignation ne se dirige pas contre les soirées, les gens ont le droit de s’amuser, mais j’ai une autre éthique par rapport à ce que sont les lieux de mémoire. Et je crois que nous ne réalisons pas en Guadeloupe ce que doit être un lieu dédié à la mémoire. »

Pour autant, il ne voit pas dans ces soirées une simple faute de la direction du musée. Elles sont, selon lui, le symptôme d’un rapport plus général à la mémoire de l’esclavage aux Antilles.

« Je ne critique personne, je dis simplement que le Mémorial ACTe n’est pas au niveau de la mémoire de l’esclavage en Guadeloupe. Par comparaison, organiser un tel évènement au mémorial du génocide Tutsi ou au mémorial de la Shoah serait un sacrilège. J’en suis arrivé à la conclusion que le Mémorial ACTe n’est pas conçu comme quelque chose de sacré, voire que la mémoire des victimes de l’esclavage elle-même n’est pas considérée comme sacrée. »
Mémorial ACTe

Une mémoire politique plutôt que sensible

Serge Romana refuse ainsi de parler de « profanation ». Pour profaner un lieu, encore faudrait-il que celui-ci soit considéré comme sacré.

« Je ne parle pas de profanation, il n’y a pas encore un travail de mémoire suffisant pour qu’on puisse comprendre que ce n’est pas un lieu banal, c’est un lieu culturel oui  mais pas un lieu de commémoration. »

Comment expliquer cette absence de sacralité ? Pour Serge Romana, une partie de la réponse se trouve dans la transmission, ou plutôt dans son absence. 

« Nos parents ne nous ont rien raconté, il n’y a pas de mémoire familiale de l’esclavage, et donc il n’y a pas un rapport sensible à l’esclavage, mais plutôt un rapport politique. »

Une mémoire qui reste à inventer

C’est aussi sur ce point que Serge Romana nuance la comparaison avec les mémoires de la Shoah ou du génocide des Tutsi. Si ces crimes contre l’humanité peuvent servir de point de comparaison pour penser la place accordée aux victimes, leurs mémoires se sont construites dans des conditions radicalement différentes.

« Les grands crimes contre l’humanité du XXème siècle sont des crimes qui ont été brutaux. En trois ans il y a eu la destruction de 6 millions de Juifs, pour les tutsi, c’est près d’un million de morts en 3 mois, ce sont des événements brutaux.  L’esclavage c’est plusieurs siècles, et en plus nous qui vivons aujourd’hui nous avons été fabriqué par l’esclavage, un groupe humain a été fabriqué pendant plus de 200 ans, ce n’est pas considéré comme une rupture mais presque comme une création »

L’esclavage est à la fois un crime situé dans le passé des antillais.es, mais aussi une des fondations de la société antillaise. Il est alors impossible de simplement reproduire les formes mémorielles élaborées à la suite des grands génocides du XXe siècle :

« On est devant un type de travail de mémoire qui doit être imaginé qui ne peut pas être du copié-collé des mémoires du XXème siècle. »

Pour Serge Romana, c’est là que réside le véritable enjeu soulevé par les soirées du Mémorial ACTe. Plus que l’événement lui-même, elles révèlent une mémoire de l’esclavage encore en construction.

« Le vrai problème est que l’esclavage est le plan de fondation des antillais. C’est la mémoire de leur naissance, hors un groupe qui a une faible compréhension de ce qui est sa naissance est un groupe dont l’identité est en péril. Ces évènements (« YOU by Moët & Chandon ») montrent que la mémoire des premiers temps des antillais est une mémoire qui n’est pas construite, et c’est ça qui est grave, c'est ce que dit l'événement sur la société qui est grave. »

Construire cette mémoire passerait alors par la réappropriation d’une histoire qui ne soit plus seulement collective et abstraite, mais aussi familiale.

« Tout groupe humain a un récit de sa construction, de sa formation. Les sociétés post-esclavagistes sont des sociétés nées et créées dans l’esclavage.  Avoir un mythe de formation c’est connaître ses aïeux, connaître l'histoire familiale de façon à ce que ces histoires permettent d’avoir un récit de formation de la société »

Et c’est peut-être là que se trouve, pour lui, la condition pour qu’un mémorial devienne réellement un lieu de mémoire :

« si on est d'accord sur le récit de cette fondation les bâtiments qui évoquent cette fondation ne peuvent être que sacrés. »

La polémique dépasse alors largement la question de savoir s’il est acceptable ou non de faire la fête sur le toit du Mémorial ACTe. Elle pose celle du lien que les sociétés antillaises ont construit avec celles et ceux qui les ont précédées. Avant de se demander si l’on peut danser sur nos morts, encore faut-il avoir construit une mémoire qui nous relie à eux.

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