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CHANGER DE RACE ? A qui profite les mobilités raciales ? (2)

Changer de race ? deuxième volet : bénéfices (économiques), qui tire profit des déplacements entre catégories raciales, et au détriment de qui ?

Par Penda Fall 12 octobre 2026 8 min
CHANGER DE RACE ?                                                              A qui profite les mobilités raciales ? (2)

©Iona Rozeal Brown

Après avoir exploré les mobilités raciales à travers les expériences enfantines, ce nouvel article s’intéresse à leur complexité à l’âge adulte. Par mobilité raciale, on peut entendre les changements de position au sein des catégories raciales qui nous sont attribuées ou que nous nous attribuons : être perçu·e autrement par les autres, se définir soi-même différemment, ou encore voir sa position raciale se modifier selon les contextes sociaux dans lesquels on évolue (voir spectre des mobilités raciales en fin d’article).

Dans quel espace racial se déplace-t-on, avec quoi et au profit de qui ? Pour y répondre, il faut saisir la multiplicité des positions raciales, qui débordent l’opposition entre « noir » et « blanc » aussi leur imbrication avec d’autres rapports sociaux, notamment de classe, de genre et, enfin, l’économie du transracialisme, pour interroger les bénéfices, que certaines mobilités raciales peuvent procurer.

Un espace racial vaste ?

La mobilité raciale ne se réduit pas à un déplacement sur un axe polarisé entre « noir » et « blanc », pensé de manière binaire et essentiellement phénotypique. La race se caractérise par une multiplicité de positions raciales : noires, arabes, métisses, juives, asiatiques, blanches, entre autres. Ces positions ne constituent pas des catégories étanches entre lesquelles il suffirait de basculer. Elles s’inscrivent dans un espace racial plus complexe, où les frontières sont parfois floues, les appartenances discutées et les classements variables selon les contextes. La catégorisation raciale procède ainsi d’un calcul qui comporte des degrés : les individus ne sont pas nécessairement assignés de manière uniforme à une catégorie, et plusieurs caractéristiques peuvent entrer en jeu dans leur classement racial.

@Soellegirls, 25k likes

Le jeu Wavelength en offre une autre illustration. Dans certaines vidéos, les créatrices américaines Sophia et Noelle utilisent « Black » et « White » comme deux pôles d’un spectre et situent entre eux différentes affirmations, pratiques ou préférences. Le dispositif ludique rend alors visible un processus ordinaire de racialisation des pratiques. Leur mise en circulation sur les réseaux sociaux contribue à rendre ces associations explicites et discutables dans la zone commentaire. La race apparaît alors aussi comme un spectre et un répertoire de pratiques et de codes socialement racialisés. Un phénomène qu’on a également mis en évidence en analysant le format « Devine le Noir » sur YouTube.

« Des trucs de Blancs », « des trucs d’Arabes », « des trucs de Noirs », « des trucs d'Asiats »

La race ne se construit pas uniquement à partir de caractéristiques physiques ou d’une ascendance familiale. Elle se fabrique aussi dans les pratiques quotidiennes et les interactions sociales. Les sociologues Beaubatie, Brun et Cosquer mobilisent à ce titre les travaux de Candace West et Sarah Fenstermaker, notamment leur réflexion sur la manière dont les individus deviennent descriptibles à travers des catégories sociales, dont celle de race. Les manières d’être et de faire participent ainsi à la racialisation : se comporter, se mouvoir, s’habiller, se coiffer, parler ou consommer peuvent devenir des marqueurs racialisés. Autrement dit, la race ne se lit pas seulement sur les corps : elle s’interprète aussi à travers des pratiques socialement codées, dont la signification varie selon les contextes et les personnes qui les observent.

35-Year-Old Transracial White Man - Scene | Atlanta | FX - extrait Youtube

Dans la série Atlanta, un épisode tourne en dérision un personnage noir affirme être « un homme blanc de 35 ans ». La scène est depuis devenue un mème, repris et détourné sur les réseaux sociaux par des personnes qui se déclarent « blanches » sous le ton de l’humour lorsqu’elles évoluent dans des environnements blancs ou adoptent des pratiques qui leur sont socialement associées. La transformation de cette scène en mème permet ainsi de détacher la plaisanterie de son contexte fictionnel pour en faire une ressource mobilisable dans les interactions numériques.

« Black girl, white gay, Asian name »

Les mobilités raciales sont également imbriquées à d’autres rapports sociaux. Les individus étant positionnés simultanément dans plusieurs rapports sociaux, une mobilité dans un rapport social peut aussi être le résultat de déplacements dans d’autres rapports sociaux. Cette proposition est formulée en termes d’intersectionnalité dans l’article des sociologues Beaubatie, Brun et Cosquer mais on peut se demander s’il ne serait pas aussi pertinent de parler de consubstantialité, au sens de Danièle Kergoat. Dans le sens où les rapports sociaux ne préexistent pas simplement les uns aux autres pour venir ensuite se croiser : ils se construisent et se transforment réciproquement. Un déplacement racial peut ainsi être simultanément un déplacement de classe, de genre, ou encore de statut national, parce que ce que « la manière dont on est racialisé » dépend aussi de la position occupée dans ces autres rapports sociaux. 

@Melissanacional, 35k likes

Dans une vidéo face caméra, l’influenceuse Melissa Nacional propose ainsi, sur le mode du role play, une lecture des déplacements entre positions de genre, de sexualité et de race : les « white non-binary » qui adoptent des « Asian names », les « white gays » qui « perform » la « Black woman », ou encore les « white masc lesbians » qui « perform » le « Black man ». Dans cet exemple, un déplacement dans un rapport social n’entraîne pas nécessairement un déplacement équivalent dans les autres. Adopter un prénom associé à l’Asie ou reprendre des codes de la féminité noire peut ainsi modifier la manière dont une personne exprime son genre ou sa sexualité, sans pour autant transformer sa position dans le rapport social de race. À l’inverse, certaines pratiques peuvent contribuer à reconfigurer cette position raciale. Le port du voile, par exemple, peut rendre visible l’appartenance religieuse d’une personne musulmane et participer à sa racialisation, en modifiant la manière dont elle est perçue et catégorisée. Ces exemples montrent que les rapports sociaux peuvent évoluer de manière différenciée, mais aussi se transformer mutuellement. 

 Le 8 avril 2026, le compte Instagram @superstardjkilling tenu par DJ Killing pousse cette logique sous une autre forme en modélisant un t-shirt virtuel portant l’inscription : « white girls copying gay men copying black girls ».

@superstardjkilling

Ces contenus ne doivent évidemment pas être compris comme l’affirmation que changer de genre ou de sexualité ferait effectivement changer de race. Ils rendent plutôt visible la façon dont différents rapports sociaux se construisent réciproquement à travers des pratiques, des styles et des codes, et parfois dénonce l’appropriation d’une position minorisée par des individus qui, bien que minorisés dans d’autres rapports sociaux, n’en partagent pas les conditions raciales. La mobilité entre rapports sociaux apparaît ainsi à la fois comme une possibilité de circulation des codes et comme un terrain de rapports de pouvoir.

L'économie du transracialsme

Mais que se passe-t-il lorsque cette mobilité n’est plus seulement produite par le regard des autres, mais revendiquée par le sujet lui-même ? C’est là que le problème sociologique apparaît : l’identité raciale ne fonctionne pas comme une pure déclaration individuelle. Elle est relationnelle, produite entre auto-identification et assignation par autrui, mais aussi à travers le phénotype, la religion, la généalogie, la socialisation, le rapport au racisme, les contextes et désormais même les infrastructures numériques.

mobilité raciale ≠ auto-identification raciale ≠ reconnaissance sociale
post @adelphite, 2026

En mars 2025, le cas d’une candidate de L’Île de la tentation permet de replacer la réflexion vers la dimension économique de la mobilité raciale. Sa manière de s’habiller, de se comporter, de se coiffer ou de parler entretient une ambiguïté autour de ses éventuelles origines antillaises, tandis qu’elle évoque plus tard des ascendances italienne, polonaise et allemande et dit s’identifier à la culture martiniquaise. Dans un post consacré à cette séquence, le compte Adelphite dénonce précisément cette ambiguïté et souligne les bénéfices de visibilité et les propositions commerciales dont la candidate aurait pu bénéficier. La controverse soulève alors une question : que peut rapporter la mobilisation de marqueurs racialisés ? Visibilité, audience et propositions commerciales font de la racialisation une ressource potentiellement convertible en capital. 

On retrouve cette logique dans le blackfishing, l’Arab fishing ou certaines formes d’appropriation culturelle, où des attributs associés à des groupes racisés peuvent être mobilisés pour produire de la visibilité ou des opportunités commerciales. Cette logique prend une nouvelle dimension avec les influenceuses générées par IA. Dans notre enquête sur « Le fétiche racial à l’ère de l’IA », nous montrions comment des corps et des visages aux traits racialement codifiés peuvent être fabriqués de toutes pièces pour attirer l’attention et générer des revenus. Un phénomène également analysé par la chaîne YouTube LaSabz dans sa vidéo « Fabriquer des femmes parfaites pour vous arnaquer ». L’IA permet ainsi de produire des figures racialisées fictives, puis de les monétiser au sein de l’économie de l’attention.

Publication Instagram dans laquelle le compte Instagram @streetartglobe dénonce la viralité des reproductions par IA d’une chorégraphie créée par le danseur @doyahtreize,

Mais le phénomène fonctionne aussi dans l’autre sens. Des comptes TikTok et Instagram comme « Jean le Philanthrope » ou « Édouard le Bâtard » mettent en scène des personnages générés par IA, à l’apparence loufoque ou décalée, généralement perçus comme blancs. Ces comptes reprennent notamment des vidéos de danseurs racisés, dont ils remplacent les corps filmés par ceux de leurs personnages artificiels blancs. Les publications ainsi produites peuvent générer davantage de vues que les vidéos originales, puis transformer cette audience en revenus, notamment lorsque les vues sont converties en cryptomonnaie par ces mêmes comptes. Bienvenue dans l'économie du transracialisme numérique...


On passe alors de « je peux me dire autrement » à « je peux me représenter autrement », puis à « je peux tirer profit de cette représentation ». Le transracialisme ne relève donc pas seulement d’une manière de se définir ou de se mettre en scène : il engage aussi différents rapports sociaux et économiques, dans la mesure où la race peut devenir une ressource mobilisable et valorisable. Cependant, il est évidemment bon de rappeler que cette possibilité de tirer profit d’une représentation raciale ne se distribue pas de manière égale. 

Fall Penda

Le spectre des mobilités raciales

Bibliothèque


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