CHANGER DE RACE ? Race ≠ Genre : we need to talk (4)
Changer de race ? quatrième volet : pourquoi l'analogie transition de genre et transition de race ne fonctionne pas.
Sur les réseaux sociaux, la comparaison revient régulièrement : « Si on peut changer de genre, pourquoi pas de race ? », suivie de son inévitable : « Pourquoi l’un serait accepté et pas l’autre ? » Et, face à cette analogie, les réactions ne tardent pas : certains y voient une évidence, d’autres une comparaison profondément transphobe. Le débat semble alors se résumer à une question de cohérence : si les deux catégories sont socialement construites, pourquoi la mobilité serait-elle pensable pour l’une et pas pour l’autre ?
Ce raisonnement pose problème en ce qu’il réduit la question à une apparente incohérence, sans interroger les présupposés qui la sous-tendent. Il révèle aussi à quel point les biais transphobes traversent nos sociétés :
Cette volonté de rapprocher les transitions de genre des transitions raciales est une tentative plus ou moins avouée, consciente ou inconsciente, de délégitimer les personnes trans. - Jasmine Mokrim, chargée de formation sur les enjeux trans.
Les sociologues Solène Brun, Claire Cosquer et Emmanuel Beaubatie tentent d’apporter des éléments de réponse au paradoxe : si race et genre sont des constructions sociales, pourquoi accepter la mobilité pour l’un et pas pour l’autre ? Leur réponse : les rapports de pouvoir qui structurent la racialisation ne peuvent pas être simplement transposés depuis ceux qui structurent le genre. En m’appuyant sur leurs travaux, mais aussi sur d’autres lectures, comme Une brève histoire de la transmisogynie : Pour une lecture anti-impérialiste de la transféminité de Jules Gill-Peterson, traduit en français par Mihena Alsharif, je propose aussi ici de dépasser le paradigme du « mauvais corps », qui tend à réduire les expériences trans à un mal-être individuel face à son corps, en laissant de côté les dimensions sociales et politiques de la transidentité.
- Hérédité : La race se distingue par l’importance de la généalogie. Historiquement, les catégories raciales ont été pensées à partir de l’hérédité et de l’idée que la race se transmettrait de génération en génération, d'un parent à un enfant. Il ne s’agit évidemment pas de revenir à une définition biologique de la race : la généalogie permet plutôt de comprendre comment la famille transmet une histoire, des appartenances, des récits et des expériences qui contribuent à situer racialement les individus. Pour le genre, la filiation ne joue pas ce même rôle dans l’appartenance. Le fait d’avoir un père ou une mère d’un certain genre ne détermine pas le genre attribué à l’enfant : un enfant n’est pas une fille parce que sa mère est une femme, ni un garçon parce que son père est un homme.
- Rupture de liens sociaux : En lien avec cette conception généalogique de la race, le déplacement d’une catégorie raciale peut impliquer une rupture avec les liens sociaux antérieurs susceptibles de rendre visible l’appartenance raciale passée, notamment familiaux. Cette logique peut aller jusqu’à envisager de ne plus fréquenter celles et ceux qui « savent » qui l’on était auparavant, afin d’éviter que l’ascendance ne vienne révéler une appartenance raciale antérieure. Des ruptures avec l’entourage peuvent bien évidemment accompagner certaines transitions de genre. Mais la comparaison trouve ici une limite importante : les proches ne constituent pas, en eux-mêmes, la preuve sociale d’un genre antérieur de la même manière qu’ils peuvent rendre visible une ascendance raciale. Dans une trajectoire de mobilité raciale, l’entourage peut ainsi contribuer à réassigner l’individu à la catégorie dont il cherche précisément à se distancier, en rappelant par sa présence son ascendance.

- transmysoginie : Les transitions de genre se distinguent également par leur inscription dans une histoire spécifique de la minorisation. Les personnes trans féminine ont notamment été soumises à des processus de pathologisation par les institutions médicales et juridiques, qui ont longtemps conditionné la reconnaissance de leur identité à des critères psychiatriques, médicaux et reproductifs. Cette histoire de la violence trans, notamment transmysogyne, ne se réduit pas aux discriminations suscitées par la transgression des normes de genre. Si les trajectoires de mobilité raciale peuvent elles aussi exposer à des réactions hostiles, comme l’illustre le cas de Rachel Dolezal, cela ne suffit pas à établir une équivalence entre les deux. Les personnes se revendiquant transraciales ne s’inscrivent pas dans une histoire comparable de pathologisation et de violences structurelles liées au franchissement des catégories raciales.
Les transitions de genre donnent lieu à des changements psychosociaux, affectifs, familiaux, sociaux, professionnels et économiques qui peuvent être considérables. Transitionner peut entraîner des pertes importantes, contrairement aux personnes qui se disent « transraciales », pour qui le déplacement racial peut permettre l’acquisition de certains capitaux. - Jasmine Mokrim, chargée de formation sur les enjeux trans.
- État : L’État participe à la production et à la régulation des catégories de genre et de race, mais selon des modalités différentes. En France, le genre fait l’objet d’une inscription administrative individuelle, dont la modification est juridiquement encadrée. La race, en revanche, est beaucoup moins directement inscrite dans les documents d’identité. La mobilité de genre peut ainsi faire l’objet d’une reconnaissance institutionnelle, tandis que la mobilité raciale ne repose pas sur un mécanisme équivalent. Cette différence se retrouve dans la reconnaissance des discriminations : les personnes qui effectuent une transitions de genre sont juridiquement protégées contre certaines discriminations liées à leur identité de genre, alors que subir des discriminations après une mobilité raciale ne signifie pas pour autant que l’État reconnaît l’individu comme membre d’une nouvelle catégorie raciale minorisée.

- Mixité : la race se distingue aussi par une histoire de non-mixité imposée. Alors que l’hétérosexualité a longtemps été présentée comme la norme attendue dans les relations entre hommes et femmes. Mais, pour la race, cette régulation a aussi pris la forme inverse : il s’agissait précisément d’empêcher certains groupes raciaux de se mélanger. Au nom de la « pureté raciale », ces interdictions ont notamment servi à préserver des hiérarchies raciales et l’ordre colonial.

- Langage : si les deux catégories ont une dimension langagière, elles ne s’y inscrivent pas de la même manière. Le genre est grammatical : il structure notamment les déclinaisons et le système pronominal. La race, comme la classe, est davantage lexicale : les différenciations passent par des noms et des adjectifs. Dès les premières interactions verbales, les individus sont ainsi susceptibles d’être genrés, tandis que la racialisation passe davantage par des désignations explicites ou implicites au cours des interactions. Les mobilités de genre et de race n’impliquent donc pas les mêmes bouleversements dans le langage.
- Luttes : cette différence race et genre tient aussi à l’histoire politique des catégories. Les luttes féministes ont notamment fait de la fluidité et de la circulation entre les catégories de genre un instrument de remise en cause de l’ordre genré et de ses hiérarchies. À l’inverse, comme le relève la sociologue Sarah Mazouz, « le changement de race n’est pas un enjeu central des mouvements antiracistes ». Les possibilités de mobilité ne sont donc pas investies politiquement de la même façon.

Ces différences ne rendent pas les comparaisons inutiles. Elles empêchent en revanche d’en faire une équivalence : que race et genre soient tous deux socialement construits ne signifie pas qu’ils soient construits de la même manière, que les positions qu’ils produisent sont interchangeables, ni que les formes de mobilité qu’ils autorisent peuvent être pensées selon les mêmes termes.
Il était essentiel ici d’appuyer les limites de l’analogie, car, sur les réseaux sociaux et ailleurs, la comparaison entre mobilité de genre et mobilité de race peut facilement être récupérée pour produire des arguments transphobes. Elle peut alors être mobilisée dans des discours qui ne cherchent pas tant à penser le transracialisme qu’à mettre en difficulté la légitimité des identités trans. Ces discours cherchent moins à interroger la race qu’à ridiculiser, délégitimer et rendre absurdes les transitions de genre. Un rappel important : la délégitimation des personnes racisées, esclavagisées et colonisées s’est aussi historiquement construite à travers la négation et la disqualification des identités de genre qui ne se conformaient pas aux normes dominantes. Être antiraciste, c’est aussi être antitransphobe. L’introduction d’une comparaison entre les personnes qui se disent « transraciales » et les personnes trans est donc à proscrire.
Fall Penda
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