« Chocolato » : un racisme comestible
De la “tête de nègre” au “Chocolato” : naissance et continuité du racisme comestible en France.
Depuis quelques semaines, mon petit frère revient de l’école avec un nouveau mot collé à la peau : “chocolato”. Au début, ça ressemblait juste à une insulte raciste absurde mais malheureusement classique. Puis il m’a expliqué. Dans la cour de récréation, des élèves reprennent les personnages de vidéos générées par intelligence artificielle devenues virales sur TikTok et Instagram : des tablettes de chocolat humanisées, musclées, souvent représentées comme des hommes noirs séduisant des femmes généralement blanches en couple. Derrière l’humour apparent, les scénarios sont presque toujours les mêmes : tromperie, virilité, rivalité masculine, “elle va doro”, “c’est une tana”, des expressions réinvesties par un vocabulaire masculiniste qui circule désormais jusque dans les écoles collèges et lycées.
Mais pourquoi un homme noir devient-il une tablette de chocolat ? Pourquoi les personnes racialisées comme noires sont-elles si souvent décrites à travers des références alimentaires, gustatives ou comestibles ? “Chocolat”, “café au lait”, “caramel” : ces métaphores paraissent parfois anodines voire “descriptives”. Pourtant, elles participent d’une longue histoire de racialisation des corps par la consommation, la couleur et le goût.
Cet article propose de s’intéresser à ce que l’on pourrait appeler un “racisme comestible” : une manière de réduire certaines populations à des produits consommables. À travers la figure virale du “chocolato”, il ne s’agit pas seulement d’analyser une tendance internet, mais de comprendre comment les imaginaires raciaux coloniaux circulent toujours.
Consommer l’Autre grâce à l’IA
Une personne peut aujourd’hui dénoncer la publicité Banania ou trouver choquant de nommer une pâtisserie “tête de nègre”, tout en qualifiant sans y réfléchir une couleur de peau de “café au lait”, “caramel” ou “chocolat”. C’est précisément ce continuum qui interroge. Quelle est réellement la différence, sinon que ces expressions ne s’inscrivent plus directement dans une logique commerciale ? Dans les deux cas, des individus sont ramenés à des références alimentaires à partir de la couleur de leur peau. Ces métaphores du quotidien sont particulièrement utilisées pour désigner des personnes noires ou perçus comme métisses dans une vision chromatique de la race, où les corps sont décrits à travers des aliments dont la teinte rappelle celle de la peau.

Mais revenons à ce fameux “Chocolato”, qui apparaît finalement comme le prolongement algorithmique de tout ce que nous avons décrit jusque-là. La racialisation des individus constitue une matière particulièrement efficace pour les contenus viraux : elle choque, amuse, provoque et donc génère de l’engagement. Les stéréotypes deviennent alors une véritable matière première pour l’économie des algorithmes. Nous avions déjà abordé cette logique dans notre article sur le fétiche racial. Ces personnages en forme de tablettes de chocolat sont des personnages mi-humains mi-aliments, souvent mis en scène dans de petites histoires découpées en épisodes, qui évoluent dans des univers profondément marqués par des imaginaires patriarcaux, hétéronormés et raciaux. Deux éléments reviennent alors de manière particulièrement frappante :
Tout d’abord les “Chocolatos” parlent très peu, voire pas du tout. Ils sont souvent réduits à leur corps, à leur présence physique. Ce qui est frappant c’est que finalement dès qu’il s’agit de représenter des populations racisées, les personnages prennent rarement la forme de fruits “naturels”, mais plutôt de produits transformés, sucrés ou industriels. Les hommes noirs deviennent des tablettes de chocolat musclées en débardeur blanc et certains personnages arabes sont représentés par des pots de pâte à tartiner El Mordjene. Ces choix ne sont pas anodins. Ils prolongent ce qu’on développera plus tard concernant l’imaginaire colonial où les produits sucrés sont historiquement liés à l’esclavage et à la consommation exotisée des corps racisés.
Ensuite, les “Chocolatos” existent presque exclusivement à travers des récits amoureux et sexuels. Leur apparition s’inscrit dans un contexte de contenus comme ceux de “l’île de Skibidi Tentafruit”, un univers déjà largement centré sur la séduction, les relations amoureuses et les mises en scène sexualisées. Même si les “Chocolatos” n’en font pas directement partie, ils émergent dans un environnement numérique où les personnages-alimentaires générés par IA, notamment les personnages-fruits, sont fréquemment construits autour du désir, de la séduction et de la performance sexuelle. Concernant les “chocolatos”, on retrouve des stéréotypes anciens autour de l’homme noir hypersexualisé, fantasmé autant que rejeté. Les scénarios mettent souvent en scène des relations dites “interdites” : une jeune femme défiant son père raciste, des références explicites à Jordan Bardella ou Marine Le Pen, un couple impossible entre désir et rejet racial.

Certaines vidéos vont encore plus loin en reprenant directement des codes raciaux issus de l’industrie pornographique : scènes de domination sexuelle, violences, ou mises en scène de type “gang bang”où un fruit est entourée de plusieurs “Chocolato”.

Ainsi, ce qui circule sous forme de vidéos virales, de mèmes ou de figures IA comme le “Chocolato” ne reste pas en ligne : ces imaginaires s’importent dans la cour de récréation, où ils deviennent des outils de harcèlement racial. Le numérique ne crée pas seulement de nouvelles formes de racisme, il les rend plus accessibles, plus répétables, et donc plus facilement mobilisables contre des enfants déjà exposés aux logiques de racialisation.
Mais quelles sont les origines de ce langage racial alimentaire ?
Le goût de l’Autre
Le lien entre les personnes noires et l’alimentation ne naît pas avec internet ni avec les réseaux sociaux. Dès le développement des empires européens, une grande partie de la richesse occidentale repose sur l’exploitation de produits dits “exotiques” : sucre, cacao, café, rhum ou épices. Ces marchandises, cultivées dans les colonies par des populations esclavisées ou subordonnées au système colonial, deviennent rapidement des symboles de plaisir et de consommation pour les métropoles européennes.

Mais dans l’imaginaire colonial, les corps noirs ne sont pas seulement ceux qui produisent ces denrées : ils finissent eux-mêmes par être associés aux produits consommés. Peu à peu, une confusion symbolique s’installe entre la marchandise coloniale et les populations qui la cultivent. La couleur du cacao, du café ou du chocolat devient un langage racial. Les personnes noires sont décrites à travers des textures, des saveurs, des nuances alimentaires. Elles deviennent “chocolat”, “café”, “caramel”, parfois même objet de dégustation symbolique dans un cadre fétichisant. Cette logique apparaît de manière flagrante dans les affiches publicitaires coloniales du XIXe et du XXe siècle. Les représentations de personnes noires y sont omniprésentes pour vendre des produits alimentaires “tropicaux”. La publicité Banania reste l’un des exemples les plus célèbres : un tirailleur sénégalais caricaturé, souriant et infantilisant, réduit au slogan “Y’a bon”. Derrière l’image prétendument sympathique se cache une mécanique plus profonde : transformer le corps noir en mascotte consommable, joyeuse et rassurante pour le consommateur blanc.
L’historienne Emma Robertson montre d’ailleurs dans Chocolate, Women and Empire comment le chocolat colonial fut vendu à travers des imaginaires mêlant exotisme, sensualité et racialisation. De son côté, l’anthropologue Sidney Mintz rappelle dans Sweetness and Power que les produits sucrés sont inséparables de l’histoire de l’esclavage et de la domination coloniale. Les corps noirs deviennent ainsi intimement liés aux produits coloniaux destinés au plaisir occidental.
Dans Voracisme : Trois siècles de suprématie blanche dans l'assiette, le journaliste Nicolas Kayser-Bril défend l’idée que l’histoire de l’alimentation occidentale est inséparable de celle de la racialisation. Le développement du goût européen pour le sucre aurait nécessité la mise à distance morale des populations exploitées dans les plantations coloniales. Autrement dit, il ne s’agissait pas seulement de produire des marchandises, mais aussi de produire des catégories humaines permettant de rendre cette consommation acceptable. Le racisme ne serait donc pas extérieur à l’économie alimentaire moderne : il en constituerait l’une des conditions historiques.
Manger l’Autre
Le lien entre racialisation et alimentation ou devrais-je dire entre racialisation et capitalisme alimentaire ne disparaît pas avec la fin des empires coloniaux. Bien après les indépendances, les imaginaires coloniaux continuent de circuler dans la publicité, la culture populaire et l’industrie alimentaire. Cette fois, il ne s’agit plus seulement d’associer certaines populations au cacao, au café ou au sucre, mais parfois de transformer directement les corps racisés en produits consommables.
Cette imagerie continue de circuler dans la pop culture. Cette logique apparaît par exemple dans "Couleur café" de Serge Gainsbourg, où les femmes perçues comme noires sont ramenées à une métaphore sensorielle et alimentaire. Mais également dans la publicité...

Aussi, pendant des décennies, de nombreuses marques et confiseries européennes ont utilisé des représentations caricaturales de personnes noires pour vendre des sucreries. L’exemple des bonbons Haribo “Têtes de Nègres” est révélateur. Commercialisée durant des années en France, cette confiserie représentant des têtes noires, parfois associées à des masques africains, fut rebaptisée “Melting Potes” avant d’être retirée en 2013 face aux critiques dénonçant son imaginaire raciste.

La pâtisserie appelée “tête de nègre”, longtemps présente dans les boulangeries françaises et belges, repose sur la même logique. Ici, ce n’est plus seulement la couleur noire qui est mobilisée : le dessert devient directement une tête noire à manger. Certaines représentations poussent même la caricature jusqu’aux lèvres exagérées ou aux attributs sexuels disproportionnés, hérités des imaginaires coloniaux, comme l’ont montré les pâtisseries “Dieu et Déesse” à Grasse en 2015. En 2019, un boulanger français avait également suscité une polémique après avoir nommé des pâtisseries au chocolat “Mamadou”, reprenant des stéréotypes raciaux à des fins commerciales.

Le corps racisé ne sert alors plus uniquement à vendre la marchandise : il (re)devient lui-même la marchandise. Derrière l’apparente innocence de ces produits se cache une longue histoire de banalisation raciale : une société capable de rire, acheter, croquer ou avaler des représentations humaines racialisées sans interroger la violence symbolique qu’elles véhiculent. Et si ces produits provoquent aujourd’hui davantage l'indignation, leur disparition progressive ne signifie pas la fin de ces imaginaires. Ceux-ci se déplacent, se modernisent et trouvent désormais d’autres supports : réseaux sociaux, mèmes, IA génératives et vidéos virales.
Du cacao colonial aux “têtes de nègre”, jusqu’au “Chocolato” généré par IA, une même logique semble traverser les époques : celle d’une consommation symbolique (mais pas que) des corps racisés. Le véritable cannibalisme n’est alors peut-être pas celui que l’Occident a longtemps projeté sur les peuples colonisés, mais cette capacité persistante à consommer symboliquement les corps racisés dans une économie du profit, du désir et de la viralité. Fou de dire qu’aujourd’hui des plantations coloniales aux algorithmes des réseaux sociaux le racisme à des bases comestibles qu’on ne peut plus ignorer aujourd’hui.
FALL Penda
Dossier iconographique

Bibliographie





