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Demander pardon pour l'esclavage : symbole ou véritable réparation ?

Le pape Léon XIV et un descendant d’esclavagiste ont récemment demandé pardon pour l’esclavage colonial. Mais à quoi servent réellement ces excuses ? Avec la psychologue Cassandre Surinon, retour sur le traumatisme historique, la reconnaissance et les enjeux du pardon.

Demander pardon pour l'esclavage : symbole ou véritable réparation ?
Le pape Léon XIV

Ces dernières semaines, plusieurs prises de paroles ont relancé le débat sur la mémoire de l'esclavage. Dans son encyclique Magnifica Humanitas, le pape Léon XIV a demandé « sincèrement pardon » au nom de l'Église pour son rôle dans l'esclavage. Quelques semaines plus tôt, Pierre Guillon de Prince, premier descendant d'esclavagiste français à accomplir publiquement cette démarche, déclarait : « C’est vers l’ensemble des communautés de la Caraïbe que je présente mes excuses, pour l’impact du racisme sur leur vie quotidienne, leur santé et leur bien-être. »

Mais à quoi servent réellement ces demandes de pardon ? Peuvent-elles contribuer à réparer les blessures laissées par l'esclavage et la colonisation ?

Pour Cassandre Surinon, docteure en psychologie et autrice d'une thèse consacrée aux traces psychiques du traumatisme historique chez les descendants de victimes de la traite négrière et de l'esclavage en Guadeloupe et en Martinique, l'enjeu principal réside dans la reconnaissance.

Cassandre Surinon, docteure en psychologie

« Ce qui est central, c'est de reconnaître le mal qui se perpétue aujourd'hui »

Selon elle, ce qui distingue la démarche de Pierre Guillon de Prince est qu'elle reconnaît non seulement les crimes du passé, mais aussi leurs conséquences actuelles. « Ce qui est central, c'est de reconnaître le mal qui se perpétue aujourd'hui », explique-t-elle. Le racisme, mais aussi certaines inégalités économiques héritées de la période esclavagiste, continuent à structurer les sociétés antillaises. Cette continuité historique reste pourtant largement refusée dans le récit national français.

Les conséquences psychiques de cette absence de reconnaissance sont importantes. Dans ses travaux, Cassandre Surinon décrit l'existence d'un « traumatisme historique », transmis de génération en génération. Le problème n'est pas seulement l'esclavage lui-même, mais aussi la manière dont son histoire a été racontée, minimisée ou passée sous silence.

« Le deuil ne peut pas se faire si la perte n'est pas reconnue »

Pendant longtemps, rappelle-t-elle, la France s'est présentée comme celle qui aurait mis fin à l'esclavage, sans reconnaître pleinement sa responsabilité dans sa mise en place. Cette narration aurait empêché la reconnaissance du statut de victime des anciens esclavisé.e.s et de leurs descendant.e.s. « Le deuil ne peut pas se faire si la perte n'est pas reconnue », résume-t-elle.

Selon la psychologue, une demande officielle de pardon de la part de l'État français constituerait donc un geste important. Non parce qu'elle effacerait les souffrances passées, mais parce qu'elle permettrait de légitimer cette histoire et la colère qu'elle suscite encore aujourd'hui. Reconnaître une faute, c'est aussi reconnaître que les blessures qu'elle a laissées sont réelles. 

« C'est aux Antillais de décider s'ils acceptent ou non ces excuses »

Pour autant, Cassandre Surinon insiste sur un point essentiel : demander pardon ne signifie pas obtenir automatiquement le pardon. « C'est aux Antillais de décider s'ils acceptent ou non ces excuses », explique-t-elle. Une demande de pardon redonnerait aux descendant.e.s d'esclavisé.e.s un pouvoir décisionnaire qui leur a longtemps été refusé. Elle ouvrirait la possibilité d'une relation plus apaisée, mais sans jamais l'imposer.

La chercheuse souligne également que la guérison collective ne peut dépendre uniquement de cette reconnaissance. Les nouvelles générations développent déjà leurs propres formes de réappropriation de l'histoire, à travers les mouvements sociaux, les luttes mémorielles ou la réhabilitation de récits longtemps marginalisés. Autrement dit, les descendant.e.s n'ont pas à attendre que l'État français demande pardon pour commencer ce travail.

La manifestation contre la vie chère devant le Grand Port de Fort-de-France le 1er septembre 2024. · ©Caroline Popovic (outre-mer la 1ère)

Reste que la reconnaissance officielle conserverait une portée symbolique considérable. En nommant clairement les responsabilités et les pertes subies, elle contribuerait à briser un silence qui, selon Cassandre Surinon, continue d'alimenter les effets du traumatisme historique.

Auteur

Yvana Alétas
Yvana Alétas

Journaliste spécialisée en histoire et actualité des Antilles-Guyane.

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