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CHANGER DE RACE ? 1.Les enfants et les mobilités raciales

Changer de race ? Premier volet : les enfants, et la manière dont ils apprennent, investissent et réinterprètent les catégories raciales.

Par Penda Fall 05 octobre 2026 9 min
CHANGER DE RACE ?                              1.Les enfants et les mobilités raciales

©Theresa Cates

Une enquête sur les traces numériques du transracialisme

Le nom de Rachel Dolezal vous dit sûrement quelque chose. En 2015, cette Américaine devient l’une des figures les plus médiatisées des controverses autour du « transracialisme », après qu’il a été révélé qu’elle était née de deux parents blancs, alors qu’elle se présentait depuis plusieurs années comme une femme et militante noire. Trois ans plus tard, son histoire fait l’objet d’un documentaire Netflix, The Rachel Divide.

Le documentaire m’a laissée avec un certain malaise. Il tend à réduire tout au registre de la psychologie individuelle : le récit s’attarde sur le ressenti, les insécurités et la souffrance de Dolezal et de ses enfants. Il s’agit alors surtout de comprendre ce qu’elle ressent lorsqu’elle se dit noire, plutôt que d’interroger les rapports sociaux qui rendent cette identification possible, contestée ou illégitime.

Les réseaux sociaux déplacent justement ces questions dans l’espace public. Les commentaires deviennent des lieux où se discutent les frontières de la race : qu’est-ce qui fait une appartenance raciale ? Le phénotype, les ancêtres, la culture, l’expérience du racisme, le regard des autres ou le sentiment de soi ? Ces échanges constituent ainsi des « controverses ordinaires sur la race », où se négocient les frontières du pensable racial.

Ce dossier propose d’explorer ces questions à travers quatre articles consacrés à la mobilité raciale, entendue comme le déplacement entre différentes positions, catégories ou représentations raciales, qu’il soit vécu, attribué ou imaginé. À partir de vidéos et discussions sur TikTok et Instagram, il ne s’agit pas de faire de Rachel Dolezal un cas isolé, mais d’observer comment ces questions apparaissent dans des situations plus ordinaires.

Note méthodologie - Ce dossier repose à la fois sur une lecture de travaux scientifiques consacrés à la construction et à la mobilité des catégories raciales, notamment un article des sociologues Emmanuelle Beaubatie, Solène Brun et Claire Cosquer. Les exemples mobilisés sont issus de mon propre usage de TikTok et d’Instagram. Mon algorithme, à la fois francophone et anglophone, m’a progressivement donné accès à des vidéos, commentaires, mèmes et discussions portant sur les manières de se définir et d’être catégorisé·e racialement. Les exemples réunis ici ne prétendent pas représenter le « transracialisme en ligne ». Ils constituent plutôt un observatoire situé des manières dont la race se pense, se discute et se dispute et cela dans les échanges numériques transnationales.

Penser les mobilités raciales dès l’enfance

Quand un enfant parle de « noir », de « blanc », d’« arabe » ou d’« asiatique », la réaction est souvent la même : mais où a-t-il appris ça ? Selon le sociologue Simon Massei, l’utilisation des catégories raciales par les enfants est souvent pensée à partir de leur supposée exposition précoce aux réseaux sociaux, d’environnements dans lesquels la race serait particulièrement dicible, ou encore de formes de « psittacisme », où l’enfant ne ferait que répéter des catégories entendues ailleurs. Cette manière de penser rend pourtant difficile l’idée que l’enfance puisse constituer un laboratoire de rapports de race semblables à ceux du monde adulte. Pourtant, les enfants vivent dans le même monde que nous… 

Et les réseaux sociaux, souvent désignés comme l’espace qui introduit la race dans l’univers des enfants, ne seraient-ils pas aussi le miroir, ou la mise en lumière, de processus d’apprentissage raciale qui leur préexistent ? Les vidéos qui circulent en ligne permettent justement d’observer ces moments où les enfants nomment une appartenance, la contestent, se l’attribuent ou cherchent à s’en rapprocher.

« Mais t’es pas noir, toi ? » : les enfants entrent dans le débat racial 

Publiée par @antoinettemaa, la vidéo montre deux petites filles en voiture qui débattent de leur appartenance raciale. L’une affirme « je suis blanche », tandis que l’autre lui répond « non, t’es asiatique ». 1,4 million de likes. 

Cette vidéo extraite des réseaux sociaux, montrent que les enfants ne font pas que recevoir des catégories raciales, ils les mobilisent pour classer les autres. Ici, la race devient un objet de discussion entre enfants : on peut s’attribuer une catégorie, en attribuer une à quelqu’un d’autre ou encore contester la manière dont une personne se définit. Les enfants apparaissent ainsi comme des acteurs de la catégorisation raciale, et pas seulement comme les réceptacles d’un apprentissage venu des adultes.

Cette question est particulièrement visible dans les familles issues de couples mixtes, où les enfants peuvent être confrontés à plusieurs manières de nommer et de penser leur appartenance. La vidéo ne montre d’ailleurs pas seulement une différence de catégorisation entre deux enfants : elle donne à voir comment, au sein d’une même fratrie, des manières différentes de se définir peuvent coexister.

Publiée par @mundelemadesu243, la vidéo montre un échange entre deux membres d’une même famille, dans lequel une petite fille affirme à son aîné n’est pas noir, 380k likes.

Ici et dans d'autres vidéos, l’enfant ne catégorise pas seulement un autre enfant : elle intervient dans la définition raciale d’un adulte. Elle semble disposer de critères lui permettant de déterminer qui peut ou non être considéré comme noir. Ce type de vidéo montre des enfants qui mobilisent la race à partir de critères très chromatiques : « white- brown », « blanc », « marron », « beige »… La race est alors pensée à travers des signes corporels concrets, sans nécessairement passer par un vocabulaire plus abstrait.

Mais tous les enfants ne disposent pas du même répertoire pour parler de la race. Comme le montre Simon Massei, la famille constitue justement un espace important de socialisation raciale. Les catégories n’y circulent pas de manière uniforme : les mots employés, les manières de nommer les différences varient notamment selon les milieux sociaux et les capitaux dont disposent les familles. Il montre par exemple que les enfants perçus comme blancs, en particulier ceux issus des classes moyennes et supérieures, tendent à mobiliser un vocabulaire racial davantage centré sur la couleur, moins argotique et moins développé que celui d’enfants racisés, issus des classes populaires.

« I wanna be Black when I grow up » : les enfants et les rêves raciaux 

Publiée par @ronipadua_photo, la vidéo montre un jeune garçon blanc qui affirme être noir, comme l’un de ses amis. 451k likes. 

Présentée comme attendrissante, cette vidéo suscite de nombreuses réactions amusées et affectueuses. On peut y voir une forme de recherche d’homophilie raciale : l’homophilie désigne la tendance à nouer des relations avec des personnes qui nous ressemblent socialement, notamment sur le plan racial. Ici, l’identification du jeune garçon semble passer par le désir de se rapprocher symboliquement d’un pair auquel il est attaché, jusqu’à se situer dans la même catégorie raciale que lui. 

La réaction de sa mère est elle aussi révélatrice : en l’encourageant à être fier de sa propre couleur, elle lui apprend aussi comment se rapporter à son appartenance raciale. Les commentaires prolongent cette négociation, notamment sur le mode de l’humour, certains valorisant même le fait qu’il aurait un « prénom de noir ». Finalement cette identification est socialement acceptée parce que l’enfance est encore largement pensée comme un espace à l’écart des rapports sociaux de race, où les catégories raciales relèveraient davantage du jeu que de véritables rapports sociaux.

Il existe plusieurs vidéos comme celle-ci mais aussi d’autres qui montrent toutefois un versant plus violent : des enfants qui pleurent et disent vouloir être blancs après avoir été confrontés au racisme, notamment à l’école. Ici, le désir de « devenir blanc » peut être compris comme une forme précoce de mobilité raciale imaginée : changer d’identité pour pouvoir échapper à une position raciale devenue stigmatisante.

Ces scènes permettent alors de penser le « rêve racial » autrement que comme un simple désir de changer de race. Il désigne plutôt un espace imaginaire dans lequel les catégories raciales deviennent projetables : l’enfant peut vouloir ressembler à un groupe, s’en rapprocher, ou au contraire échapper à celui auquel il est assigné. Mais il ne rêve pas dans le vide : pour pouvoir vouloir être noir ou encore blanc, il faut déjà avoir appris que ces catégories existent et qu’elles peuvent être désirables ou stigmatisantes. 

Une coupe d’Arabe, une sauce algérienne et un autoportrait noir : mode d’emploi racial  

Maintenant qu’on a vu que les catégories raciales pouvaient être dites, discutées et même devenir des objets de mobilité imaginée chez les enfants, notamment à travers des contenus transformés en véritables trends sur les réseaux sociaux, une autre question se pose : quelles pratiques permettent aux enfants de faire la race ? Comment se coiffe-t-on, s’habille-t-on, parle-t-on, mange-t-on ou se représente-t-on pour se rapprocher d’une appartenance raciale ? Autrement dit, qu’est-ce qui rend cette mobilité concrète et visible ? 

Une vidéo devenue un mème sur les réseaux sociaux français montre un enfant déclarant vouloir se déguiser « en Algérien » en portant le maillot de l’équipe nationale, 3k likes.

Vous connaissez peut-être ces vidéos : un enfant franco-cambodgien qui se « déguise en Algérien » pour Mardi gras,  un enfant perçu comme noir dénonce son camarade, qui aurait affirmé être devenu algérien après avoir mangé de la sauce algérienne, ou encore le jeune Amadou, régulièrement présent dans les vidéos de l’influenceur RFK, qui se fait une « coupe d’Arabe » pour ressembler à « Mehdi ». Qui est Mehdi ? Il ne le sait pas vraiment. Mais une chose semble certaine pour lui : Mehdi, c’est un prénom d’Arabe. Ces scènes, devenues virales sur TikTok français, parfois jusqu’à devenir des mèmes et donnent à voir comment des codes raciaux sont appris, repris et réinvestis très tôt.

Publiée par @influenceuur_fr, la vidéo filmée par @rfk_b montre un enfant (Amadou), se faire coiffer pour ressembler à « un Arabe ». 

La coiffure, la consommation ou les vêtements peuvent ainsi devenir des supports de catégorisation et de mise en scène de la race. Simon Massei montre notamment que certains objets, comme les maillots de football associés à un pays d’origine, peuvent devenir très tôt des marqueurs de racialisation pour les enfants. Pour « se faire passer » pour arabe ou un noir, il ne s’agit pas de reproduire une race, mais de mobiliser les signes que l’on a appris à lui associer. La mobilité raciale apparaît donc comme une mobilité entre des répertoires de signes : on change de coiffure, de vêtements, de manières de parler ou d’objets pour se rapprocher symboliquement d’une catégorie. 

Publiée par @atlblackstar, la publication montre une jeune fille blanche présentant un autoportrait réalisé à l’école dans lequel elle se représente avec la peau noire. La publication, issue du compte @kkmcdans, 21k likes.

Le dessin permet aussi de voir comment les enfants peuvent mobiliser des codes visuels pour représenter la race. Mais le fait que certains enfants se projettent eux-mêmes dans une autre catégorie raciale ne signifie pas qu’ils seraient indifférents aux différences de couleur ou qu’ils ne percevraient pas la race. Ils peuvent au contraire avoir parfaitement conscience de ces catégories tout en développant une conception dans laquelle leur appartenance raciale leur apparaît comme quelque chose qui peut être déplacé.


Ce qu’on pourrait appeler une mobilité raciale enfantine désigne la manière dont les enfants peuvent investir, déplacer et réinterpréter les catégories raciales. Elle s’inscrit dans une phase d’apprentissage, au sein d’une société elle-même structurée par la race. C’est particulièrement intéressant à observer parce que cela bouscule le « secret racial » identifié par Simon Massei : l’idée que la race ne devrait pas être explicitement nommée, notamment chez les enfants.  L’école, avec son idéal universaliste, contribue à rendre ces catégories difficiles à dire. Les réseaux sociaux deviennent alors une sorte de coulisse du dicible racial : un espace où ces pratiques peuvent être montrées, commentées et accueillies plutôt positivement, justement parce que que l’enfance est encore largement pensée à l’écart des rapports sociaux de race, et principalement envisagée à travers sa capacité à subir ou reproduire le racisme. 

La race est alors mise en scène comme un divertissement. Des enfants en deviennent eux-mêmes les supports, dans le prolongement de ce « Devine le Noir » que nous avions analysé il y a quelques mois. Faut-il donc toujours que la race soit raciste pour être dicible, ou divertissante pour être regardée ? 

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DEVINE LE NOIR - QUAND LA RACIALISATION DEVIENT SPECTACLE
Et si l’on vous proposait… de deviner votre race ?

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