« Du poulet contre des voix » : municipales sous tension à La Courneuve

REPORTAGE. À La Courneuve, la campagne municipale est secouée par des accusations de pratiques clientélistes visant l’entourage du candidat socialiste Oumarou Doucouré. En cause : une supposée distribution de colis alimentaires et d’enveloppes d’argent, dénoncée par le député insoumis Aly Diouara.

Un panneau d’affichage électoral présentant les candidats Aly Diouara (LFI) et Nadia Chahboune à La Courneuve, le 1er mars 2026. Le candidat est imprimé en bleu sur fond rose.
Un panneau d’affichage électoral présentant les candidats Aly Diouara (LFI) et Nadia Chahboune à La Courneuve, le 1er mars 2026.

Dans les rues de La Courneuve, l’incrédulité domine souvent, bien que peu soient au courant de l'affaire. Au marché des Quatre-Routes, Najwa A., 38 ans, s'indigne : « C’est insultant. Les Courneuviens ne changent pas de camp avec des morceaux de poulet ! »

Et pour cause, Aly Diouara, député et candidat LFI aux élections municipales, affirme que des colis alimentaires et des enveloppes d'argent ont été distribués en échange de soutiens électoraux, lors d'une réunion publique organisée le 16 février par le Parti socialiste, qui investit le candidat Oumarou Doucouré.

Dans un communiqué publié sur ses réseaux sociaux le 23 février, Aly Diouara évoque « plusieurs témoignages concordants » sur la distribution de billets de 20 à 30 euros et la présence d’un camion distribuant des colis alimentaires constitués de viande de poulet. « J’ai alerté Stéphane Troussel. Il m'a répondu deux jours après pour me dire que cela n’avait rien à voir, sans me dire pour autant que les distributions n'ont pas eu lieu », affirme le candidat, joint au téléphone.

Il cite notamment une page Facebook dédiée entièrement au soutien du candidat socialiste intitulée « Les Comoriens de La Courneuve » : « Il suffit de remonter le fil de leurs publications, ils ont confirmé qu’il y avait une distribution de colis alimentaires. » Une vidéo de la rencontre, filmée dans son intégralité, y a été republiée.

Face à lui, Oumarou Doucouré (candidat socialiste) et Stéphane Troussel (président PS du conseil départemental) dénoncent des accusations « extrêmement choquantes » et ont porté plainte pour diffamation. Le procès s'est ouvert le 26 février au tribunal judiciaire de Paris. Contacté, le candidat socialiste n'a pas souhaité donner suite à nos sollicitations, préférant attendre « sereinement le délibéré » fixé au 9 mars.

Dans la ville, scepticisme et flou

Sur la place du marché de La Courneuve, Marcel M., commerçant de 70 ans, ne veut pas y croire et pense qu'il s'agit d'une « tentative de destabilisation de son adversaire ». Ce que confirme Selma* (le prénom a été modifié) pour qui cette histoire « n'a ni queue ni tête ». Même son de cloche pour Aliadine, 27 ans, habitant de la cité des 4000, là où les colis auraient été distribués : « Personne n'est venu toquer avec du poulet… C’est des “on dit”. »

D’autres témoignages entretiennent le flou. Comme celui d'un riverain d'une cinquantaine d'années qui ne semble pas étonné à l'évocation d'éventuelles distributions : « J’ai entendu quelqu’un dire qu'il avait reçu 30 euros. » Un acteur associatif local abonde dans le même sens : « Ces manigances ne sont pas nouvelles dans la vie politique. Et c'est dommage. »

La ville dont le taux d'abstention a atteint plus de 70% aux dernières élections municipales en 2020, reste marquée par une défiance persistante envers la vie politique locale. Dans ce contexte, la polémique peine encore à s’imposer comme un sujet central pour de nombreux habitants, davantage préoccupés par les enjeux du quotidien que par les passes d’armes entre candidats.

Centre commercial de la cité des 4000 à La Courneuve, le 1er mars 2026

La communauté comorienne dans l’équation 

Oumarou Doucouré (PS) semble bénéficier d’un fort soutien local de la communauté comorienne. À l’audience du 26 février, le seul témoin présent physiquement entendu sur cette distribution d'argent était un quinquagénaire de Vitry-sur-Seine, originaire des Comores.

Sur la page "Les Comoriens de La Courneuve" , dont l'activité démarre à la mi-février 2026, deux publications évoquent bien une zakat (aumône), tout en niant tout échange contre des voix. L'hypothèse du don est aussi confirmée par Asma, une jeune habitante de la cité des 4000. Cette étudiante de 18 ans évoque la piste d’une aumône : « Peut-être que la personne a voulu faire une sadaqa (aumône). On ne connaît pas ses intentions. » Une explication que rejette fermement Aly Diouara pour qui le calendrier électoral rend cette thèse peu crédible : « Pour quelle raison on donnerait une aumône le jour d’une réunion publique ? Très clairement, ce n’en n'était pas une. » Et ajoute : « Quand bien même il s’agirait d’une aumône, ce serait un problème en période électorale. »

Affiches de campagne électorale de la candidate Nadia Chahboune (sans étiquette) à la cité des 4000 à La Courneuve, le 1er mars 2026.

Une polémique happée par l’extrême droite

Au-delà du fond, la polémique a pris une dimension nationale après sa reprise par des médias et comptes d’extrême droite, qui ont largement mis en avant l’image caricaturale du « poulet contre des voix ».

“En Afrique on gagne les élections en distribuant du pognon et de la viande. La question pour Doucouré est : si c’est avéré, d’où vient le fric ?” tweete le polémiste d'extrême-droite, Jean Messiha, sur le réseau social X.  

Certains Courneuviens pointent le risque de stigmatisation. Un comédien de 33 ans soupire : « C’est cliché qu’on distribue du poulet à des personnes racisées pour influencer la politique. » Mustapha B., fonctionnaire de 48 ans, habitant la cité des 4000, met en garde : « Ce jeu politique aura des répercussions sur l’image des quartiers. Ça peut amener à des propos racistes. En tant que politiques, ils ont des responsabilités. Beaucoup de personnes s’identifient à eux. »

Aly Diouara refuse toutefois de se taire pour cette raison : « Parce que la fachosphère le reprend, on ne devrait pas en parler ? Moi, je me dois de dénoncer. » Le candidat aux élections municipales revendique une cohérence politique ancienne : « Le combat contre le clientélisme, je le mène depuis plus de vingt ans. J’ai même milité à Anticor (association contre la corruption et pour l’éthique en politique, fondée en 2002). »

« Ce n’est pas parce qu’il est Noir, que je ne vais pas dire les choses »

« Il a sali mon nom et l’image des Courneuviens », déclare Oumarou Doucouré lors d’une opération de tractage au marché des Quatre-Routes, vendredi 27 février. Quant à la candidate sans étiquette Nadia Chahboune – soutenue par le maire sortant – elle se dit « attristée par l’image que cela donne de la ville » dans un entretien accordé à LCP. Ce que balaie d'une phrase Aly Diouara : « Je n’ai pas à préserver l’image de la ville sur un fait délictuel et une infraction punie par le Code de procédure pénale ».

« Et ce n’est pas parce qu’il s’appelle Oumarou Doucouré et que c'est un "renoi" que je ne vais pas dire les choses. »

Cette séquence intervient dans un moment politique particulier pour la ville : le maire communiste, Gilles Poux, est sur le départ après trente ans de mandat. Et fait notable : les trois principaux candidats, Aly Diouara (LFI), Oumarou Doucouré (PS) et Nadia Chahboune (SE), sont issus de l’immigration et ont tous grandi à la cité des 4000. Une configuration inédite à La Courneuve qui, pour la première fois, pourrait voir accéder à sa tête une personne racisée. Un basculement symbolique dans une commune populaire où la représentation politique a longtemps accusé un temps de retard sur la sociologie locale.

Auteur⸱ice

Sara Trabi
Sara Trabi

Journaliste plurimédia avec un oeil sur l’actu internationale et les questions de société. Diplômée en histoire, en relations internationales, et en journalisme, elle collabore avec plusieurs médias dont Le Média où elle y présente des émissions.

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