Entretien avec Assa Traoré : 10 ans de combat pour Adama
Assa Traoré était l'invitée d'Histoires Crépues. Dix ans après la mort de son frère Adama, elle revient sur le combat du comité Vérité pour Adama, le non-lieu prononcé par la justice française et l'héritage politique de cette lutte contre les violences policières.
Seumboy: Beaucoup de médias ont passé leur temps à salir le nom des Traoré depuis dix ans, alors que c'est une immense famille dont tu es très, très fière. Est-ce que tu peux nous raconter l'histoire de la famille des Traoré ?
Assa Traoré : C'est une belle question parce que c'est une question qui humanise. Et à travers le combat des violences policières, c'est humaniser nos morts, c'est faire vivre leur mémoire, mais vivre ce qu'ils étaient aussi à travers leur famille. Traoré, ça veut dire guerrier. Nous sommes issus d'une famille de guerriers au Mali. Moi, je viens du Mali, du village de Laringuémou. Mes grands-parents ont fait la guerre en France, en 39-45. Un est mort sur le champ de bataille et un est reparti avec une jambe en moins au Mali. C'est ça, la famille d'Adama Traoré.
Seumboy: Le jour où Adama décède sous le poids des gendarmes, où est-ce que tu étais ? Comment as-tu appris la nouvelle ?
Assa Traoré: J'ai déposé mes enfants le 17 juillet 2016 chez ma mère, parce que je devais partir en Croatie.
Le 19, j'écris « joyeux anniversaire » à mon frère sur son mur Facebook, on s'écrit des messages qui sont publics et, aux alentours de 19 heures, on m'appelle, on me dit qu'Adama a fait un malaise. Je commence à avoir un peu peur, on me rappelle cinq minutes après pour me dire que finalement il est en garde à vue. Donc, je me sens un peu rassurée, il a pas fait une crise cardiaque, il a pas fait un malaise, il est en garde à vue. Puis on me rappelle vers 23 heures. Et là, c'est ma sœur que j'entends pleurer. Et dès que j'entends ma sœur pleurer, je me dis qu'il se passe quelque chose. Je tends le téléphone à Sonia (membre fondatrice du comité Adama et amie d'Assa Traoré), je lui dis qu'il y a un problème chez moi mais que je ne me sens pas d'écouter, et elle me dit : « Assa, ton frère est mort. »
Je me dis, je vais me réveiller, peut-être que c'est un rêve. Je prends mon téléphone et je regarde des numéros de journalistes. J'envoie des mails en disant : « On a tué mon frère. » En fait, j'avais peur, j'ai repensé aux faits divers qu'on retrouvait dans les médias et qu'on oubliait une semaine après, et je me disais : mon frère va devenir un fait divers, on va l'oublier. J'arrive le 20 juillet à Beaumont-sur-Oise, on arrive en bas de chez ma mère, je crois que je suis restée quinze minutes. Et là, j'ai dit : « Ils vont me le payer. Ils ont tué mon frère. Le monde entier va savoir qu'ici, on a tué mon frère. »
Seumboy: Le comité Adama, c'est la structure qui a porté ce combat depuis dix ans. Tu étais bien entourée dans ce comité ?
Assa Traoré : Je pense que le comité Adama a été la plus grande force de ce combat et l'essence même de ce combat. Je pense que le comité Adama a révolutionné, de manière très positive, la question des violences policières. Le comité Adama, j'en suis très fière. Et je suis fière de ce que le comité Adama a pu faire. On a fait du nom d'Adama un symbole. Un symbole pour la liberté, pour l'égalité, pour la justice. On a imposé la question des violences policières.
Seumboy: On te voit souvent aux côtés de beaucoup de familles de victimes de violences policières. C'est quoi ton premier réflexe et ton premier conseil quand tu les rencontres ?
Assa Traoré: La première chose que je leur dis, c'est que votre drame, il a un nom. Vous ne pouvez pas vous le laisser voler. Ce nom doit exister, ce drame doit exister. Nous, notre drame, il avait un nom, c'était Adama. On en a fait un symbole, on en a fait une force, on en a fait un combat. Et à toutes les familles de victimes que nous rencontrons, on leur dit : « Votre drame, il a un nom. Et ce nom, il doit exister à travers votre voix. »
Seumboy: Le comité a commencé autour de la mort de ton petit frère. Et aujourd'hui, on a l'impression que c'est carrément un mouvement politique. Quelle ampleur politique a pris le comité ?
Assa Traoré : Tu sais, je pense qu'on fait tous de la politique. Que ce soit le comité Adama, que ce soit toutes les associations, que ce soit les familles de victimes. Je pense qu'aujourd'hui, si la société a évolué, si la société a changé, si les partis politiques parlent des quartiers, des violences policières, des discriminations, du logement, c'est que des personnes se sont tenues debout, dans leur douleur, ont crié haut et fort pour se faire entendre, pour que les choses puissent changer.
Seumboy: La question de la justice est quand même centrale dans votre combat, depuis 10 ans tu as tout tenté pour obtenir justice, et pourtant un non-lieu a été prononcé. Est-ce que les gendarmes ont été jugés, oui ou non ?
Assa Traoré : Les gendarmes ont été jugés par la société. Ce qui est intéressant dans l'affaire Adama Traoré, c'est ce que l'histoire va retenir de ce combat. Et ce que l'histoire va retenir de ce combat, c'est une victoire, c'est un combat qui a fait évoluer les mentalités de la société française sur la question des violences policières.
La justice française a donné un non-lieu. Mais l'histoire, c'est que nous avons déjà gagné. Les expertises ont parlé d'elles-mêmes. Les expertises ont dit que les gendarmes étaient responsables de la mort d'Adama Traoré et qu'Adama Traoré était grand, costaud et qu'ils ont dû user de la force nécessaire.
Seumboy : Puisque la justice française a prononcé un non-lieu, vous avez décidé de solliciter la Cour européenne des droits de l'homme, qui est une instance européenne, donc à plus grande échelle, c'est ça ?
Assa Traoré : Oui, dès le début, nous savions que nous allions arriver là. Et aujourd'hui, cette victoire, c'est au-delà de la justice. C'est comment nous avons fait changer ces mentalités, comment nous avons imposé les violences policières. Et surtout de mettre des mots, de dire qu'au sein de la police française, il y a des violences. Au sein de la police française, il y a du racisme. Et que ça, ça doit changer.
Seumboy : Assa Traoré, est-ce que tu penses un jour trouver la paix ou est-ce que tu as déjà trouvé la paix ?
Assa Traoré : Je pense que quand on a un membre de notre famille qui se fait tuer, c'est à vie. Quelque chose qui restera à vie dans nos mémoires, c'est de se demander comment on peut faire vivre Adama. Comment aujourd'hui, on peut le faire exister. Nous sommes les voix vivantes d'Adama, et ça, ça fait vivre mon frère, et c'est des choses qui nous permettent de tenir et d'avancer. Mais moi, ce qui me fait tenir, c'est que plus on m'attaque, plus on me renforce. Nous sommes devenus des guerriers malgré nous.
Seumboy : Aujourd'hui, vous arrivez justement à transmettre tout ce combat, tout ce que vous avez construit pendant des années avec le comité, avec ta famille, à une nouvelle génération, puisque tu as une fondation qui s'appelle la Fondation Assa Traoré, avec laquelle tu as lancé avec l'ensemble du comité le programme « Génération Leader ». C'est à peu près un an de formation gratuite pour des personnes souvent issues de quartiers populaires qui veulent devenir les leaders, les leadeuses de demain. Est-ce que tu peux nous parler de ce programme ?
Assa Traoré : En 2020, quand on a vu cette jeunesse en ébullition, en effervescence, cette jeunesse qui porte des choses fortes, des convictions, qui est dans la rue avec nous, on s'est dit : il faut plus que des manifestations, comment va-t-on former cette nouvelle génération ? C'est des jeunes qui vont devenir des leaders de ce pays, des leaders de ce monde, et on veut leur permettre d'aller beaucoup plus vite, plus facilement, avec une logistique. La chance qu'on a eue, c'est qu'on a rencontré diverses personnes, que ce soit des militants, des acteurs, des artistes, des personnes engagées, des experts, des philosophes, des politiciens. Et on s'est dit, nous avons ce réseau, qu'est-ce que nous allons pouvoir en faire ? Alors on a créé ce programme qui s'appelle Génération Leader, c'est des leaders en devenir parce qu'ils sont déjà leaders dans l'environnement dans lequel ils sont. Ils sont déjà très forts.
C'est ouvert à toute la France. Ce n'est pas que dans les quartiers. Donc, on a des personnes qui viennent de partout. Nous, on les forme à être beaucoup plus rapides, à déconstruire certaines choses, construire d'autres choses, à être des leaders puissants, forts, des porte-parole et à être bien dans leur peau comme dans leur corps.
L'intégralité de l'entretien est à découvrir sur la chaîne YouTube d'Histoires Crépues.
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