Entretien avec Rima Hassan
En avril dernier, nous avons reçu l’eurodéputée Rima Hassan pour discuter de sa récente tempête judiciaire et médiatique.
Seumboy s’est entretenu avec Rima Hassan dans un entretien où elle évoque un placement en garde à vue pour suspicion d’apologie du terrorisme et à une fake news concernant la présence de drogue de synthèse dans ses effets personnels.
Seumboy : Il y a moins d’un mois, le 26 mars 2026, tu relayais un tweet sur Kozo Okamoto que tu as retiré très rapidement. Mais dès le 27 mars ou le 26 mars, il y a des signalements qui sont faits et une plainte qui est déposée. Est-ce que tu as des informations sur ça ?
Rima Hassan : Alors étrangement sur ce poste là, il n'y a pas tellement d'emballement médiatique comme il y a pu en avoir peut être sur d'autres. On pourra revenir sur les nombreuses affaires qui ont fait l'objet, effectivement, soit de signalement, soit de plaintes et qui ont été en grande majorité classées sans suite par le parquet.
Il n'y a pas tellement de tempête autour de cette citation, mais il y a effectivement deux signalements. Un premier qui est fait par le préfet de police aux autorités du ministère de l'intérieur qui intervient très vite, puisque sur la capture que me montre l'enquêtrice au moment je suis un garde à vue, on est à 5 000 ou 6 000 vues. Pour un compte comme le mien qui dépasse les 400 000 abonnés, c’est peut-être une heure après que je poste.
Et il va y avoir un deuxième signalement, qui sera fait par…
Seumboy : Matthias Renault, député Rassemblement National.
Rima Hassan : Tout à fait. Et pendant ma garde à vue, l’OJE [ndlr : Organisation Juive Européenne, une association connue pour ses nombreuses procédures judiciaires pour apologie du terrorisme ou pour antisémitisme] et la LICRA déposent deux plaintes. Mais [...] ils ont saisi l’opportunité. C’est-à-dire qu’ils ont [...] eu écho dans le presse que j’étais en garde à vue.
Seumboy : Et donc tu es convoquée au tribunal, comment ça se passe cette convocation ?
Rima Hassan : C'est une manière assez étrange. Un officier m'appelle lundi soir [...] i je me pour me notifier le fait que je doive me présenter à cette audition sous le régime de la garde à vue. Je lui informe qu'il faut passer par mon avocat. Et à ce stade-là, aucune convocation n'avait été envoyée. Donc, j'appelle immédiatement mon avocat. Mon avocat me dit qu'effectivement aucune, aucune convocation n'a été réceptionnée au cabinet. Ils la reçoivent le lendemain matin en main propre.
Et effectivement, cette convocation est placée sous la procédure de flagrant délit. C'est la seule procédure qui permette de contourner l'inviolabilité de l'immunité parlementaire, qui est là pour me protéger.
Je ne m'en étais pas saisie jusqu'à présent, je suis allée à toutes les auditions aussi pour être en solidarité avec toutes les personnes qui subissent cette même dynamique de répression et pour ne pas me placer au-dessus. [C’était] aussi pour comprendre ce qui se passait, finalement, dans l'appareil de l'Etat aussi, face à la question palestinienne autour de l'apologie du terrorisme autour des lois antiterroristes autour de la cause palestinienne.
Mais il faut quand même rappeler que cette immunité est là aussi pour protéger la liberté d'expression d'un parlementaire.
Seumboy : Le matin de la convocation, au moment où tu étais convoqué. Qu'est ce qui se passe dans ta tête?
Rima Hassan : Donc on reçoit la convocation deux jours avant. On était assez surpris puisqu’on a vérifié a posteriori si ce cas de figure s’était déjà présenté et il se trouve que non.
Seumboy : C’est la première fois.
Rima Hassan : Ce n'est jamais arrivé qu'un député soit placé en garde à vue pour un tweet. La présomption de flagrance ne tient pas par ailleurs, parce que la flagrance, c'est au moment où vous êtes vraiment pris en train de commettre un délit.
Pour vous donner un titre d'exemple, la dernière fois que cette procédure a été utilisée au Parlement européen, c'était au moment du Qatargate… au moment où on a attrapé des députés avec des valises d'argent en pleine flagrance d'un délit, qui est celui de la corruption. Donc le caractère disproportionné de l'utilisation de cette procédure pour ce tweet là et assez évident.
Seumboy : Mais quand tu es convoquée, toi qu’est-ce que tu te dis ?
Rima Hassan : Je sens qu'on cherche finalement un moyen de me coincer. Et il y a une partie de moi qui est aussi assez sereine, je me dis que c'est aussi intéressant ce qui est en train de se passer.
Et c'est propre à chaque lutte, qui, à un moment donné, a pu secouer un ordre colonial. On est face à des mêmes schémas de répression, de silenciation, d’invisibilisation, de diabolisation.
Et quand on est un peu au fait de ces luttes et qu'on s'engage sur ces luttes, il faut accepter aussi une dimension de sacrifice. Et en cela, mon mandat est un privilège, parce que j'ai une tribune. Mais c'est un mandat aussi qui m'expose énormément. Et je sens bien la volonté de vouloir un peu couper les têtes. Ça passe par les associations, les personnalités visibles qui s'expriment et également par des élus qui ont décidé de s'emparer de cette question.
Seumboy : Est-ce que tu penses aujourd’hui que tu es sous surveillance ?
Rima Hassan : Oui. Oui, clairement, 'il n'y a aucun doute là-dessus.
On a l'implication du porte-parole du Ministère de la justice dans la divulgation de fausses informations à la presse… Ce qu’il n'a pas non plus par ailleurs contesté, puisqu'il dit au Canard enchaîné : “Oui, je confirme avoir été un interlocuteur direct des journalistes pendant la garde à vue de Madame Hassan, mais ça portait sur son immunité.”
Or, nous on a fait une veille de presse extrêmement fouillée. Il n'y a aucun article qui explique ce qu'est l'immunité à ce moment-là. Tous les articles qui sortent, c'est sur la prétendue possession de drogue. On a le signalement qui est fait par un préfet de police qui est sous l'autorité directe du Ministère de l'intérieur. On a nécessairement une collaboration entre différents services pour la géolocalisation en direct le jour de ma garde à vue et l'étendue de l'investigation sur mes déplacements sur trois mois.
C'est une affaire politique. Il n'y a aucun doute là-dessus. Ce qu'il faut souligner, c'est que ça ne se limite pas à la question de la surveillance politique, il y a les deux autres pans : la question médiatique et la question de l'acharnement judiciaire, qui est un moyen régulièrement utilisé contre des militants.
Seumboy : Pendant cette garde à vue, l'information fuite et la fake news se répand que tu aurais de la drogue dans tes affaires. À quel moment tu te rends compte que l'information circule ?
Rima Hassan : Moi, je commence à me dire que ça pue [rires] au moment où l'enquêtrice [...] trouve… je ne l'ai pas caché [...] le CBD. Elle me le sort, qui par ailleurs est dans un contenant transparent donc il n'est même pas caché. [...] Je lui dit que c'est du CBD que j'utilise à des fins médicales, je peux vous communiquer l'adresse du magasin, la preuve de paiement sur mon téléphone, en toute transparence. J'ai rien à me reprocher tout simplement.
Et je sens d'abord une suspicion de leur part. Aucune volonté de me croire sur ce que je raconte. Ils persistent à être vraiment dans une démarche de”on a trouvé quelque chose”. .
[...] Soit c'est volontaire, soit c'est une erreur, mais leur test était contaminé, notamment à la cathinone. Je ne savais pas ce qu'était la cathinone au moment où elle m'en parle. Donc ils prennent un test et ils font les tests sur sur les deux contenants de CBD, qui sont minimes.
En plus, les quantités qui ont été partagées dans la presse et le laboratoire est très précis sur son analyse. Il y a 1,2 g de CBD, de deux CBD différents, un qui est dédié au cosmétique et pas à la consommation directe.
Bref, ils font le test. Et donc elle me dit de façon instantanée d'ailleurs il y a un des deux CBD qui relève la présence d'une drogue de synthèse. Je dis franchement, je suis assez étonnée parce que moi, je peux rien vous dire de plus, si ce n'est qu'il faudrait contacter le magasin en question
Et le plus grave, c'est que son test détecte la présence de cathinone. Et elle note, c'est pour ça que je n'ai pas signé la déposition, elle note “s'apparentant à de la 3-MMC/drogue de synthèse s'apparentant à de la 3-MMC”. Donc je ne comprends pas de quoi elle me parle. Et je m'oppose fermement au moment de l'interrogatoire, à ce qu'elle fasse mention d'une drogue. Tant qu'il n'y a pas des analyses poussées, certifiées par un laboratoire. Elle refuse et elle note dans ce procès verbal la mention de cette drogue.
J'accepte de me soumettre à un test urinaire et le test urinaire dit, précisément, qu’il n'y a pas de présence de drogue et que la seule chose qui a été détectée, c'est la présence de THC à un tellement faible que le médecin, a lui-même dit aux enquêteurs que ça correspond une consommation de CBD.
Donc, ce qui m'étonne un peu sur cette affaire, c'est qu'au moment ils ont le test urinaire, ils ne se disent pas : ”on a un élément qui nous pousse quand même à la prudence” [...] Et plutôt que d'aller justement sur cette démarche de prudence, ils vont quand même faire le choix, non seulement de nommer le scellé “3-MMC” et de laisser ces éléments de langage dans le procès-verbal.
Seumboy : Et à quel moment tu apprends qu'on parle de toi comme une droguée à l'extérieur ?
Rima Hassan : C'est un peu plus tard. [Pendant la garde à vue] Mon avocat… je sens qu'il est harcelé d'appels. Il est à côté de moi, il n'a pas la possibilité de s'exprimer. [...] On a une pause. il m'explique que ça a fuité. non seulement ma garde à vue a fuitée dans la presse, mais également qu’il y a des articles qui font mention de cette question de la drogue.
Seumboy : Et toi, qu'est ce que ça a fait à ce moment? À qui tu as pensé en premier quand entendu ça?
Rima Hassan : À ma famille, bien sûr. Parce que déjà, j'essaye autant que possible de protéger mes proches des conséquences de mon engagement politique. Quand il y a ces informations là qui se retrouvent dans la presse, oui, je pense à ma famille, au fait qu’ils sont très probablement inquiets et qu'ils ont besoin d'être rassurés.
Seumboy : Avec un peu de recul, qu’est-ce que ça t’a appris sur toi ?
Rima Hassan : Je ne sais pas parce ce que c'est encore en cours. C'est une affaire qui est vraiment tentaculaire. Je ne suis pas encore rentrée en moi pour m'autoriser un peu à faire le bilan de tout ça.
Ce qui est sûr, c'est que je me suis pris de plein fouet des méthodes que je pensais ne plus être de notre temps. Il y a un gros sentiment d'injustice. Et de violence. En même temps, en se mettant au service de la lutte, il faut accepter qu'on prenne les coups pour révéler.
Je me dis qu'il y aura quelque chose à en tirer pour le débat public, pour la question de la liberté d'expression, pour la dérive autour des lois antiterroristes. [...] Le combat n’est pas vain d'une certaine façon.
Seumboy : Et finalement, en tant que militante, est ce que ce n'est pas trop difficile aussi de se sacrifier. Qu'est ce que ça te fait toi à ta propre santé ?
Rima Hassan : C'est une question qui déjà résolue pour moi. Je suis déjà en paix avec cette dimension de sacrifice. Je me [rappelle] quand même en permanence que je suis aussi extrêmement privilégiée.
Certes, on fait face à une répression, mais j’ai une équipe qui travaille avec moi. J'ai un mandat, j'ai une indemnité qui me permet de vivre convenablement. Ce n'est pas le cas de tous les militants. Je ne m'autorise pas nécessairement à me plaindre aussi sous cet aspect-là. Je reste dans mon rôle dans ce pourquoi j'ai été élue.
Et puis le seul terrain sur lequel je vais dénoncer, ou en tout cas, m'autoriser à me plaindre, c’est autour de des outils de répression.
Toute la dimension personnelle, intime, c'est entre moi et moi-même.
Quand on voit le sort qui est réservé à des journalistes à Gaza, au Liban, en raison de ce génocide colonial et de ces agressions et de ces crimes coloniaux, il y a des moments où je me dis que c’est indécent d'utiliser ma tribune pour ramener un peu cette attention sur moi. Je me contente de dire en off aux gens qui me soutiennent [...] merci et de leur dire que leur soutien m’est précieux.
Le reste de l’entretien est à découvrir sur la chaîne YouTube d’Histoires Crépues.
Auteur
Inscrivez-vous aux newsletters de Histoires Crépues.
Restez informé grâce à notre sélection des meilleurs articles.