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Gerty Archimède, première avocate guadeloupéenne et pionnière de l'afroféminisme français

En 1969, alors qu’Angela Davis, militante afro américaine membre du Black Panther Party, est retenue par les douanes françaises lors d’une escale en Guadeloupe, une avocate vient à son secours : Gerty Archimède.

Par Yvana Alétas 28 juillet 2026 5 min
Gerty Archimède, première avocate guadeloupéenne et pionnière de l'afroféminisme français

En 1969, Angela Davis n’est pas encore l’icône internationale que l’on connaît aujourd’hui. La militante afro-américaine revient d’un voyage à Cuba avec une délégation de militants américains et portoricains lorsqu’elle fait escale en Guadeloupe.

À leur arrivée, les douanes françaises saisissent leurs passeports ainsi que plusieurs caisses contenant des livres, des affiches et de la littérature politique, notamment des publications révolutionnaires en espagnol. Les membres de la délégation sont soupçonnés de vouloir introduire de la propagande communiste sur l’île.

C’est alors qu’un nom leur est donné : Maître Gerty Archimède.

L’avocate guadeloupéenne est déjà une personnalité incontournable de l’île. Ancienne députée, militante communiste, féministe et figure du barreau, elle entreprend pendant plusieurs jours de négocier avec les policiers, les juges et les services des douanes.

Angela Davis est immédiatement impressionnée.

Gerty Archimède (à gauche) en compagnie d'Angela Davis (au centre). Source : centre culturel de Point-à-Pitre, via @histoirecaraibes

Dans son autobiographie, elle décrit une femme grande, au regard pénétrant, dotée d’une « assurance inattaquable ». Elle raconte surtout l’autorité naturelle que dégage Gerty Archimède, capable selon elle d’imposer le respect jusque chez les représentants du pouvoir colonial. Face à elle, Davis dit avoir eu le sentiment d’être « en présence d’une très grande femme » et confie qu’elle aurait volontiers prolongé son séjour en Guadeloupe simplement pour apprendre à ses côtés.

Après plusieurs jours de négociations, Gerty Archimède obtient finalement la restitution des passeports et l’autorisation pour la délégation de quitter l’île. Les livres, eux, doivent rester en Guadeloupe. Archimède promet alors de continuer à se battre pour tenter de les récupérer.

Cette rencontre entre les deux femmes pourrait sembler anecdotique. Elle raconte pourtant beaucoup de Gerty Archimède.

Car bien avant de rencontrer l’une des futures grandes figures du Black feminism américain, l’avocate guadeloupéenne mène déjà depuis plusieurs décennies des combats à la croisée du féminisme, de la lutte sociale et de l’anticolonialisme.

Une femme noire dans des institutions presque exclusivement masculines et blanches

Portrait officiel de Gerty Archimède lors de son mandat de députée

Gerty Archimède naît le 26 avril 1909 à Morne-à-l’Eau, en Guadeloupe. Après sa scolarité dans l’archipel, elle part étudier le droit à Paris. Elle travaille parallèlement comme employée de banque et obtient une licence en droit à la Sorbonne.

Le 19 décembre 1939, elle prête serment. Elle devient ainsi la première femme inscrite au barreau de Guadeloupe.

Gerty Archimède en robe d'avocate

À une époque où les femmes viennent à peine de commencer à pénétrer certaines professions juridiques, sa trajectoire est exceptionnelle. Mais Gerty Archimède ne se contente pas de franchir individuellement les portes qui lui étaient jusqu’alors fermées.

Très vite, elle transforme sa position en instrument politique.

En 1946, elle rejoint le Parti communiste et est élue députée de Guadeloupe. Elle siège à l’Assemblée nationale jusqu’en 1951. À Paris, elle travaille notamment sur les questions concernant les territoires d’outre-mer et les difficultés économiques et sociales de la Guadeloupe.

Son mandat intervient dans un moment charnière : celui de la départementalisation des anciennes colonies de Guadeloupe, Martinique, Guyane et La Réunion.

Pour Gerty Archimède, devenir juridiquement un département français doit surtout permettre aux habitants de ces territoires d’obtenir réellement les mêmes droits sociaux que ceux de l’Hexagone : sécurité sociale, retraites, amélioration des conditions de vie.

Elle porte également des revendications directement liées aux droits des femmes. En 1947, elle présente notamment un texte visant à leur ouvrir l’accès à plusieurs professions judiciaires.

Autrement dit, Gerty Archimède ne se satisfait pas d’avoir réussi à devenir elle-même avocate : elle cherche à faire tomber les barrières qui empêchent les autres femmes de suivre le même chemin.

Organiser les femmes guadeloupéennes

En 1948, Gerty Archimède fonde sur l’île une branche de l’Union des femmes françaises. Dix ans plus tard, celle-ci devient l’Union des Femmes Guadeloupéennes.

L’organisation travaille sur les conditions de vie concrètes des Guadeloupéennes : protection sociale, retraites, droits économiques, accès aux droits et amélioration des conditions matérielles d’existence.

Chez Gerty Archimède, la question de l’émancipation des femmes se mêle ainsi constamment à celle de la classe sociale et à la situation coloniale de la Guadeloupe.

Son féminisme ne consiste donc pas uniquement à réclamer une place pour les femmes dans les institutions françaises. Il s’inscrit dans une réflexion plus large sur les rapports de domination qui structurent la société guadeloupéenne.

C’est aussi ce que montre son activité d’avocate.

En 1951, elle participe notamment à la défense des 16 de Basse-Pointe, des ouvriers agricoles martiniquais accusés du meurtre d’un administrateur béké lors d’un conflit social. Leur procès, délocalisé à Bordeaux, devient un procès politique du système colonial antillais. Les seize accusés sont finalement acquittés.

Des droits des femmes aux luttes ouvrières, du combat pour l’égalité sociale à la dénonciation du colonialisme, les engagements de Gerty Archimède sont donc difficilement séparables les uns des autres.

Était-elle afroféministe avant l’heure ?

Parler d’« afroféminisme » pour qualifier Gerty Archimède nécessite néanmoins une précaution.

Le terme appartient à une histoire militante plus récente. En France, les mouvements se revendiquant explicitement d’un féminisme noir se structurent surtout plusieurs décennies après les premiers engagements de Gerty Archimède.

Elle-même ne se définissait donc pas comme « afroféministe ».Pourtant, son parcours en préfigure plusieurs caractéristiques fondamentales.

Elle est une femme noire évoluant dans une société marquée à la fois par les héritages de l’esclavage, la domination coloniale, les inégalités sociales et le patriarcat. Et loin de traiter séparément chacune de ces questions, elle mène simultanément des combats pour les femmes, les travailleurs et travailleuses, les populations colonisées et l’égalité sociale.

C’est en cela que Gerty Archimède peut apparaître aujourd’hui comme une pionnière du féminisme noir français, ou du moins comme l’une de celles qui en ont préparé le terrain bien avant que le terme ne s’impose.

Et c’est peut-être ce qui rend sa rencontre avec Angela Davis en 1969 si symbolique.

D’un côté, une militante afro-américaine qui deviendra bientôt l’une des figures majeures du féminisme noir international. De l’autre, une avocate guadeloupéenne de vingt-cinq ans son aînée, engagée depuis les années 1940 dans des luttes féministes, sociales et anticoloniales.

Lorsque leurs trajectoires se croisent en Guadeloupe, Angela Davis ne rencontre donc pas seulement l’avocate capable de la sortir d’une situation judiciaire difficile. Elle rencontre une femme qui, depuis plusieurs décennies déjà, fait de sa position dans les institutions françaises un outil pour combattre les dominations qui traversent sa propre société.

Statue en hommage à Gerty Archimède, ville de Basse-Terre, Guadeloupe. Source : Guadeloupe tourisme

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