Guadeloupe : l’assassinat de Liber Argelier, 65 ans, ravive la colère contre les violences des gendarmes

Guadeloupe : l’assassinat de Liber Argelier, 65 ans, ravive la colère contre les violences des gendarmes

Les premières versions des faits 

Le 12 avril 2026, dans la commune du Moule, en Guadeloupe, Liber Argelier (Jean-Lucien Argelier), 65 ans, est tué par un gendarme lors d’une intervention. Dans les premières dépêches, il est présenté comme  “un homme armé d’un couteau”, abattu après un refus d’obtempérer. Le gendarme a depuis été mis en examen, placé sous contrôle judiciaire et interdit de porter une arme.

“Au Moule tout le monde connaissait Liber”

Mais au Moule, Liber Argelier n’était pas un inconnu. Il faisait partie du quotidien des habitant.e.s. 

Jean-Jacob Bicep, membre du Kolèktif Gwadloup Kont Vyolans a Jandam (collectif guadeloupéen contre les violences de la gendarmerie) a grandi avec Liber. ”Il était toujours assis là à côté de la boulangerie et très souvent les passants lui offraient du pain, des bouteilles de jus, on lui ramenait du pâté”. Liber vivait avec des troubles mentaux, connus de tous, et sa présence était familière, “il est inoffensif, il n'est pas du tout agressif ”.

L’image d’un homme dangereux, suggérée dans certains récits, se fissure à mesure que les témoignages émergent. Le couteau évoqué n’était pas, selon les proches, une arme d’attaque, mais un objet du quotidien : “le fameux couteau qu’il avait sur lui c’est un petit canif, comme les gens lui offrent du pâté il s’en sert pour ouvrir le pain et mettre le pâté à l’intérieur”.

L'hôtel de ville du Moule ©Nadine Fadel (via Outre-mer la 1ère)

Une intervention particulièrement violente 

Le déroulé de l’intervention, lui, suscite de nombreuses interrogations. Liber Argelier est d’abord touché par un tir de taser. “Il a d’abord eu un coup de taser, il était déjà assommé”. Puis viennent les tirs à balles réelles. Trois impacts dans le ventre. “On lui a donné un coup de taser et puis trois balles dans le ventre, pourquoi dans le ventre ?”. 

Capture d'écran de la vidéo qui montre l'interpellation de Liber, filmée par un témoin le 12 avril 2026 au Moule (Guadeloupe)

Comment expliquer cette violence contre un homme déjà neutralisé, connu pour sa vulnérabilité physique et psychique ? D’autant que, selon Jean-Jacob, son attitude aurait été mal interprétée : “ils voulaient qu’il se dépêche alors que tout le monde sait qu’il a du mal à marcher il prend du temps pour se déplacer et ils ont ouvert le feu sur lui parce qu’ils voulaient qu’il se dépêche ils pensaient que c’était un refus d'obtempérer alors qu’il a juste du mal à se déplacer”.

Les violences de la gendarmerie en Guadeloupe

Très vite, la mort de Liber Argelier dépasse le seul cadre de l’affaire judiciaire. Elle s’inscrit dans un climat de défiance plus large envers les forces de l’ordre en Guadeloupe. “Il y a un vrai problème avec les interventions des gendarmes en Guadeloupe”, affirme Jean-Jacob, qui dénonce des interventions souvent violentes, voire mortelles. 

Ces accusations s’accompagnent d’un sentiment d’impunité : “on se dit que ça ne peut plus continuer, on a énormément de morts qui se soldent par un gendarme acquitté. En Guadeloupe, les gendarmes ont un permis de tuer”, poursuit-il, pointant des affaires passées qui ont souvent été classées sans suite. 

À cela s’ajoute une critique récurrente : le traitement médiatique limité de ces événements.

C’est pas assez traité médiatiquement, la presse ne parle jamais de nous, l’affaire Claude Jean-Pierre est un peu médiatisée parce que Fatia et Christophe (fille et gendre de Claude Jean-Pierre décédée des suite d’un contrôle routier effectué par un gendarme en novembre 2020) sont en Hexagone et travaillent d’arrache pieds pour faire connaître l’affaire [...]  On ne parle pas des guadeloupéens, les fonctionnaires qui ont commis ces crimes sont mutés et voilà, l’affaire est réglée jusqu’au prochain guadeloupéen qui sera tué”.

Forte mobilisation des habitant.e.s de la commune

Au Moule, la réaction ne s’est pas fait attendre. Quelques jours après les faits, plus de 1 000 personnes ont défilé en hommage à Liber Argelier. À l’échelle de la Guadeloupe, la mobilisation est significative. Elle dit à la fois l’attachement à cet homme et une colère plus profonde. “Je crois que face à l’émoi au Moule, ils se sont dit : “il faut faire quelque chose”. C’était quelqu’un de connu au Moule, et les gens considéraient que ce n’est pas parce qu’il est malade qu’il doit être tué comme un chien.

Marche en hommage à Liber Argelier ©Rudy Rilcy (Outre-mer la 1ère)

Le gendarme mis en cause a été placé sous contrôle judiciaire et interdit de porter une arme. Toutefois les proches et les collectifs redoutent un schéma déjà vu : celui d’affaires qui s’éteignent sans condamnation.



Auteur

Yvana Alétas
Yvana Alétas

Journaliste spécialisée en histoire et actualité des Antilles-Guyane.

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