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« Je suis noir » : quand les footballeurs noirs (et issus de l’immigration) reprennent la main sur leur récit

De Lamine Yamal, qui revendique son identité après des insultes racistes, à Kylian Mbappé, qui refuse qu’un tee-shirt de soutien à Ceuta parle à sa place, plusieurs footballeurs noirs et issus de l'immigration cherchent à reprendre le contrôle de leur propre récit.

Par Sara Trabi 21 septembre 2026 4 min
« Je suis noir » : quand les footballeurs noirs (et issus de l’immigration) reprennent la main sur leur récit

Vinicius Junior et Kylian Mbappé, joueurs du Real Madrid, ont relevé leur maillot pour dissimuler un slogan de soutien aux habitants de Ceuta, avant un match de Liga à Elche, en Espagne, le 15 septembre 2026. OMAR ARNAU CEREZO/REUTERS

« Je suis noir. » C’est avec ces mots que Lamine Yamal revient sur les insultes racistes dont il a été la cible. Dans l’émission Universo Valdano, diffusée ce vendredi 18 septembre sur Movistar Plus+, le joueur du FC Barcelone répond sans hésiter lorsqu’on lui demande s’il a déjà été victime de racisme : « Oui, mille fois. »

Le jeune international espagnol évoque les commentaires, les regards et ce racisme parfois indirect dont certaines personnes « ne se rendent pas compte ». Il revient surtout sur un épisode précis : le Clasico du 26 octobre 2024 au Santiago-Bernabéu. 

Être noir n’est pas une insulte

Après son but face au Real Madrid, des spectateurs l’avaient visé par des insultes racistes et xénophobes. LaLiga (championnat d’Espagne de football de première division) avait notamment recensé les expressions « puto negro » (putain de Noir) et « mena de mierda » (mineur étranger non accompagné de merde) et transmis les faits aux autorités.

Près de deux ans plus tard, Lamine Yamal explique pourquoi il avait choisi de ne pas réagir : être appelé « noir » ne le dérange pas puisqu’il est noir, dit-il en substance. Ce qu’il dénonce, c’est l’intention méprisante derrière le terme. 

Ici, Yamal reprend la main sur la manière dont son identité est racontée. Là où l’insulte raciste tente de transformer sa couleur de peau en stigmate, le joueur refuse cette définition. Il ne cherche pas à se dissocier de ce qu’il est pour répondre au racisme. Il réaffirme au contraire son identité, et conteste le sens péjoratif que d’autres veulent lui attribuer.

Lamine Yamal pendant le match France Espagne à la Coupe du Monde de la FIFA 2026. Bryan Berlin / WikiPortraits

À Ceuta, Mbappé reprend la main sur le message

Quelques jours plus tôt, c’est un autre joueur qui s’est retrouvé au centre d’une controverse autour de ce qu’un simple vêtement pouvait lui faire dire.

Le 15 septembre, avant le match opposant le Real Madrid à Elche, les joueurs entrent sur la pelouse avec un tee-shirt blanc portant le slogan « Todos somos caballas », en soutien aux habitants de Ceuta. « Caballas », littéralement « maquereaux », est le surnom donné aux habitants de cette ville autonome espagnole située sur la côte nord-africaine à la frontière avec le Maroc.

L’initiative intervient après que des dizaines de milliers de personnes ont tenté d’entrer dans l’enclave espagnole depuis le Maroc, à pied ou à la nage, les 30 et 31 juillet.

Des dizaines d’entre elles sont mortes et plusieurs milliers de personnes se trouvaient encore à Ceuta à la mi-septembre.

Mais trois joueurs du Real Madrid, Kylian Mbappé, Vinicius Junior et Ibrahima Konaté, choisissent de ne pas afficher clairement le message. Ils retroussent notamment le tee-shirt, rendant le slogan peu lisible, avant de le retirer rapidement.

Le geste déclenche immédiatement une polémique. En France, plusieurs responsables politiques, notamment du Rassemblement National, s’en prennent publiquement à Mbappé. 

Le député Kévin Mauvieux écrit que « si la honte avait un visage », ce serait celui du joueur, tandis que Julien Odoul, député RN et porte-parole de la campagne présidentielle de Marine Le Pen, qualifie son attitude de « comportement de petite racaille ». Marion Maréchal lui reproche également de ne pas manifester la même solidarité envers les Européens.

Le joueur s’explique alors dans le quotidien espagnol AS : il affirme être solidaire des habitants de Ceuta, mais souhaite également avoir une pensée pour les migrants morts et ceux qui vivent toujours dans des conditions difficiles. Il refuse d’établir « une priorité dans la souffrance », explique-t-il.

Ces réactions interviennent dans un contexte déjà tendu entre Mbappé et le Rassemblement national. En mai 2026, dans une interview à Vanity Fair, le capitaine des Bleus avait revendiqué son droit à s’exprimer en tant que citoyen et fait part de son inquiétude face à une éventuelle arrivée du RN au pouvoir. 

Entre les séquences Lamine Yamal et Kylian Mbappé, il est question de reprendre le contrôle du récit.

Français quand ils gagnent, immigrés quand ils dérangent 

Les footballeurs noirs ou issus de l’immigration ne sont plus seulement confrontés au regard porté sur leurs performances. Leur couleur de peau, leurs origines familiales, leur rapport à l’immigration ou leur silence face à certains débats deviennent eux-mêmes matière à commentaires. 

On parle d’eux, on interprète leurs gestes, on leur attribue des positions, parfois avant même qu’ils aient parlé. Mais certains refusent désormais de laisser cette narration leur échapper. Et ce mécanisme ne date pas d’hier.

En 2018, Raheem Sterling avait ainsi directement interpellé la presse britannique après avoir comparé le traitement réservé par le Daily Mail à deux jeunes joueurs de Manchester City. Tous deux avaient acheté une maison à leur mère, mais l’article consacré au joueur noir, Tosin Adarabioyo, adoptait un ton nettement plus critique que celui consacré à Phil Foden, blanc. Sterling dénonçait alors une couverture médiatique susceptible, selon lui, « d’alimenter le racisme ».

La même année, Romelu Lukaku racontait dans The Players’ Tribune avoir constaté un changement de vocabulaire selon ses performances : lorsque tout allait bien, il était présenté comme « l’attaquant belge » ; lorsque les résultats étaient moins bons, il devenait « l’attaquant belge d’origine congolaise ». « Mais je suis né ici », rappelait celui qui a grandi entre Anvers, Liège et Bruxelles.

Un constat proche de celui formulé quelques années plus tôt par Karim Benzema. En 2011, dans So Foot, l’international français résumait ainsi le regard qu’il estimait porté sur lui : « Si je marque, je suis français, mais si je ne marque pas ou qu’il y a des problèmes, je suis arabe. »

Des situations différentes, mais une même revendication, c'est celle de pouvoir dire eux-mêmes qui ils sont et ce que leurs gestes signifient.

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