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Justice, médias, sciences sociales… Qui décide de l’existence d’un “racisme anti-Blanc” ?
Alors que la justice a retenu la circonstance aggravante de racisme dans le meurtre de Thomas à Crépol, le racisme anti-Blanc s’invite à nouveau dans le débat public. Décryptage.
La justice vient-elle de confirmer l’existence d’un racisme anti-Blanc en France ? Les accusés risquent-ils une peine de prison plus lourde parce qu’ils ont tué un garçon blanc et pas noir ou arabe ?
Ces derniers jours, les médias et réseaux sociaux sont inondés de commentaires sur les dernières retombées judiciaires en date dans l’affaire du meurtre de Thomas Perotto à Crépol.

Pour rappel, le 19 novembre 2023, un bal de village a dégénéré après qu’un groupe d’une dizaine d’individus a attaqué des convives avec des couteaux, tuant Thomas Perotto, un jeune garçon âgé de 16 ans au moment des faits.
Depuis, une enquête pour “homicide et tentatives d’homicides en bande organisée” a été ouverte, conduisant à la mise en examen de 14 personnes.
Le 23 juillet dernier, la juge d’instruction a retenu une circonstance aggravante à l’homicide, en estimant que le meurtre de Thomas avait été commis par les prévenus en raison de l’appartenance de la victime ou de sa non-appartenance vraie ou supposée à une prétendue race, ethnie, nation ou une religion déterminée, “en l’espèce la race blanche et la nation française”, peut-on lire. Cette qualification se serait basée sur des témoignages de personnes présentes au moment des agressions, ainsi que de plaintes déposées par les parties civiles.
Depuis, on voit cette information partagée dans la presse, le plus souvent sous la formulation de “racisme anti-Blanc”. Il est cependant important de comprendre qu’en droit français, ce terme n’existe pas, puisque la loi ne distingue pas les formes de racisme. Qu’importe la “race”, ethnie, nation ou religion de la victime, la circonstance aggravante pourra être retenue de la même manière s’il est prouvé que les faits ont été commis contre elle pour ce qu’elle représente.
Alors qu’on les pensait en congés, à minimiser les effets des canicules successives prélassés au bord d’une piscine, les éditorialistes et personnalités de droite et d’extrême-droite ont repris du service pour commenter la nouvelle et faire du racisme anti-Blanc un fait sociétal établi.
Ces personnes semblent cependant oublier que l’affaire n’a pas encore été jugée, ni même que cette qualification des faits n’est pas encore définitive.
L’information n’est cependant pas inintéressante, puisqu’elle nous permet de se pencher sur la notion de “racisme anti-Blanc” et toutes les tensions qu’elle suscite.
S’il semble facile de rejeter en bloc cette notion dans le camp antiraciste - auquel appartient la rédaction d’Histoires Crépues - nous avons préféré prendre la controverse à bras le corps pour mieux la comprendre et de proposer des outils pour argumenter dans ce débat, qui risque de revenir à l’approche des élections présidentielles.
Alors qu’une enquête de l’IFOP commandée par la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) publiée cette année révèle que près 39% des individus perçus comme Blancs auraient déjà été victimes d’agression ou de discriminations à caractère raciste, peut-on nier en bloc l’existence d’un racisme anti-Blanc ? N’y a-t-il pas un risque de braquer une partie de ces personnes ?
Mais au fond, n’est-ce pas surtout parce que nous ne sommes pas d’accord sur ce que signifie le mot “racisme” ?
Un conflit de définition dans le monde de la recherche
Selon le docteur en science politique et directeur de recherche à Sciences Po Paris Daniel Sabbagh, il existerait trois conceptions différentes du racisme dans le milieu de la recherche (anthropologie, droit, histoire, philosophie, psychologie, science politique, sociologie).
D’une part, un racisme idéologique, qui soutiendrait que l’humanité se compose de groupes distincts les uns des autres que l’on peut hiérarchiser. Il s’agit de la définition la plus répandue et acceptée, souvent écartée par la phrase “il n’existe pas de races à part la race humaine”.
D’une autre, le “racisme attitudinal”, largement issu de la psychologie sociale qui considère le racisme comme “une gamme d’attitudes négatives déterminées par l’appartenance perçue de l’individu ciblé à tel ou tel groupe conventionnellement défini comme racial”. Ces attitudes viennent de l’éducation et du contexte social, se basent beaucoup sur des clichés, mais ne sont pas immuables. Autrement dit, c’est le type de racisme qu’on propose de régler en faisant se rencontrer des personnes différentes.
Enfin, le racisme systémique, conception la plus récente et popularisée ces dernières années, conception envers laquelle Daniel Sabbagh se montre par ailleurs sceptique. Par racisme systémique, on entend un ensemble de facteurs (idées, discours, lois, institutions…) qui contribuent à la production et à la reproduction d’inégalités entre groupes.
Suivant cette typologie, on comprend que notre droit pénal cherche à traiter le racisme attitudinal - et dans une moindre mesure le racisme idéologique - en visant des comportements individuels ou commis en groupe.
Dans une interview dans le Monde, le professeur de droit Evan Raschel avance que la juge d’instruction dans l’affaire de Crépol “ne dit pas que Thomas aurait été tué parce qu’il était blanc” mais “a retenu un contexte de haine raciale” pour retenir la circonstance aggravante. Concrètement, cette distinction permet de faciliter le travail de l’accusation, qui aura à démontrer que des propos anti-Blancs ont été prononcés avant l'agression, plutôt que de chercher à trouver ce que les accusés avaient en tête au moment où ils s’en sont pris à Thomas.
Le racisme tel que considéré par le droit
Avant le meurtre de Thomas, la justice s’était prononcée dans une poignée de cas concernant des violences, physiques ou verbales, commises sur des personnes blanches. La base légale est par ailleurs la même que dans les cas où les victimes sont non-blanches.
En 2014, la Cour d’appel de Paris avait retenu la circonstance aggravante de racisme après qu’un homme soit agressé par un autre (Blanc lui aussi) dans une station de métro et que les témoins de la scène ont entendu les insultes “sale Blanc” et “sale Français”. Dans cette affaire, la LICRA (commanditaire de l’enquête susmentionnée), qui s’était constituée partie civile via son avocate de l’époque Naïma Moutchou, actuelle ministre des Outre-mer, avait invité le parquet à faire appel après que le tribunal de première instance rejette la circonstance aggravante.

En 2016, c’est la cour d’appel de Lyon qui avait condamné un homme de 22 ans à trois mois de prison ferme pour avoir insulté le passager d’un train de “sale blanc, sale Français”.
Enfin, le rappeur Nick Conrad avait provoqué un scandale à cause de deux chansons : la première en 2018 avec une chanson intitulée PLB pour “Pendez les Blancs”, avec des paroles violentes, destinées à provoquer et choquer. Après une condamnation pour provocation au crime en première instance, le jugement est annulé en appel pour des questions de procédure.
La seconde se produit quelques mois après avec la chanson Doux pays, où l’on peut entendre la rime “J’ai baisé la France, brûlé la France / Doux pays de mon enfance”, une référence à la chanson Douce France de Charles Trenet. Un signalement avait été lancé par le ministre de l’Intérieur d’alors, Christophe Castaner, avant que la procédure soit classée sans suite par le parquet de Paris.
La jurisprudence sur le sujet est ainsi très limitée mais nous permet de comprendre que les magistrats traitent de la même façon toutes formes de “racisme”, vues ici comme des comportements individuels.
Qu’importent les groupes sociaux des individus (on a vu qu’un Blanc peut être condamné pour racisme envers un autre Blanc), ainsi que les dynamiques de pouvoir entre eux, la justice cherche à savoir si la victime a été visée en raison de son appartenance - réelle ou supposée - à une “race”.
Ces décisions de justice n’ont pas vocation à exprimer des tendances de société ou à confirmer la réalité d’un racisme anti-Blanc qui s’étendrait en France.
D’ailleurs, le faible nombre de condamnations montrerait bien que les agressions - verbales ou physiques - contre les personnes blanches restent très marginales face aux plus de 16 000 infractions à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux recensées par le ministère de l’intérieur en 2025.
La question du racisme systémique
En réalité, le bruit autour de l’affaire de Thomas à Crépol, qui a commencé bien avant la qualification par la juge d’instruction. Dans les jours ayant suivi la mort du jeune garçon en 2023, les partisans de la thèse du racisme anti-Blanc ont défilé dans les médias, y voyant une énième preuve que les Français “de souche” (et donc Blancs) sont menacés.
Si l’extrême-droite a popularisé le concept, l’idée de discriminations contre les Blancs est bien plus ancienne. Si le terme même de “racisme” émerge en France au début du XXe siècle, l’idée que des populations s’en prendraient spécifiquement aux Blancs s’observe déjà à la colonisation, notamment après les révoltes d’esclavisés à Haïti, puis des guerres de décolonisations, l’Algérie en ligne de mire dans le contexte français.

Pour le sociologue Eric Fassin, très souvent cité sur le sujet : “le racisme anti-blanc n’existe pas pour les sciences sociales”.
Et dire qu’au fond, traiter de “sale Blanc” ou traiter de “sale Noir” c’est la même chose, c'est faire comme si quand on dit “sale Blanc” ça résonnait avec toute une histoire, avec toute une expérience sociale ordinaire et avec tous les discours politiques. Je n’entends pas de discours politique anti-Blancs, je ne vois pas de discrimination à l’embauche ou au logement pour les Blancs, je ne vois pas de contrôle au faciès pour les Blancs.
La position d'Eric Fassin a par ailleurs été très commentée et utilisée pour décrédibiliser les sciences sociales, notamment la sociologie, discipline la plus critique du racisme anti-Blanc.
On doit néanmoins comprendre que, là où la justice vise les comportements individuels, les sciences sociales s’intéressent aux groupes et aux dynamiques de pouvoir entre ces groupes.
Le Maître de conférences en science politique Abdellali Hajjat considère lui que :
“L'usage des notions de racisme antiblanc et de racisme antifrançais aurait un sens sociologique si et seulement si, dans les sociétés occidentales, les positions de pouvoir étaient occupées par les groupes non blancs et les groupes blancs occuperaient les positions les plus subalternes. Or, ce n’est pas le cas.”
Il conclut en reliant le développement des expressions “racisme anti-Blanc” et “racisme antifrançais” constitue une stratégie de défense des majoritaires pour disqualifier les minoritaires “si les seconds sont aussi racistes, le racisme des premiers est à relativiser”.
Autrement dit : en déplaçant l’attention sur le racisme comme des comportements individuels, on place toutes les discriminations sur un pied d’égalité et on balaie les critiques du racisme systémique - et par extension, les luttes antiracistes.
Les détracteurs de l’antiracisme vont d’ailleurs utiliser l’argument que l’antiracisme serait en réalité un “racisme inversé” et diaboliserait tous les Blancs.
C’est une position que l’on peut retrouver non seulement à l’extrême-droite et à la droite, mais également dans des collectifs antiracistes tels que la LICRA ou le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), où l’ancien président Pierre Paraf avait déjà employé le terme dans son livre de 1964 :
“racisme antijuif, racisme antinoir, racisme antiblanc… qu’il soit collectif ou individuel, le racisme demeure l’un des grands maux dont souffrent les hommes aujourd’hui”.
En conclusion, les débats autour du racisme anti-Blanc se basent sur des différences de définition et des manipulations. Tandis que la justice entend traiter le racisme “attitudinal”, une affaire de comportements individuels, certaines personnalités politiques et médiatiques déforment ce traitement pour donner l’impression que les infractions contre des Blanc.he.s relèvent d’un racisme systémique, ou du moins que toutes les formes de racismes sont équivalentes.
Dans une stratégie victimaire et sécuritaire, la droite et l’extrême-droite conservatrice (mais pas uniquement) brandissent les cas de violences commises contre des victimes blanches (uniquement lorsqu’elles sont perpétrées par des individus non-Blancs) pour alimenter l’idée d’une persécution grandissante.
Nul doute que ces différentes conceptions du racisme vont continuer de se confondre, plus ou moins volontairement, et à l’approche d’élections déterminantes qui nous attendent, il sera plus que jamais nécessaire de veiller à ne pas tomber dans ces raccourcis.
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