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La Guyane en mutation après une décennie de trafic de drogues

Depuis les années 2010, le département est devenu la plaque tournante des drogues à destination de la Métropole. Sur place, différents réseaux de trafiquants se sont développés, allant jusqu’à corrompre certains agents des forces de l’ordre.

La Guyane en mutation après une décennie de trafic de drogues

Ce sont des suspects inattendus qui ont été présentés mercredi 20 mai dernier devant la Juridiction Interregionale Spécialisée (JIRS) de Fort-de-France. L’instance judiciaire a en effet auditionné cinq individus, dont un policier et deux réservistes, soupçonnés d’avoir pris part au trafic de stupéfiants utilisant l’aéroport Félix Éboué de Cayenne comme point d’acheminement vers l’Hexagone. 

Le profil de ces prévenus, fonctionnaires et réservistes dans la police, témoigne d’une expansion et d’une complexification des réseaux de trafic de drogues dans le département, représentant 15 à 20% des entrées de cocaïne en Hexagone selon un rapport du Sénat datant de 2020

Un territoire à l’interface entre l’Amérique du sud et l’Europe

De par sa situation géographique, à proximité des pays producteurs de cocaïne (Colombie, Pérou, Bolivie, Venezuela), mais surtout avec ses frontières avec le Guyana et le Suriname, la Guyane est devenue un espace privilégié par les trafiquants, cherchant à atteindre le marché européen. 

Si depuis les années 1980, le trafic de cocaïne à destination de l’Europe passait principalement par le Suriname et à destination d’Amsterdam (l’ancienne métropole coloniale), les groupes criminels passent depuis les années 2010 par la Guyane. 

La frontière entre le Suriname et la France est délimitée par le fleuve Maroni, favorisant l'entrée de drogues dans le département.

Séparée du Suriname par une frontière poreuse, marquée par le fleuve Maroni, la Guyane permet aux cartels de faire passer les substances, qui seront in fine acheminées en Hexagone, puis en Europe. À cette époque, l’aéroport de Cayenne présentait une sécurité limitée, favorisant le voyage des mules, ces passagers transportant des boulettes de drogues dans leurs bagages ou directement dans leur corps. Une fois arrivées à Paris, les stupéfiants étaient ensuite distribués dans les différents pays d’Europe du Nord. 

Depuis, le contrôle s’est intensifié à l’aéroport Félix Eboué, notamment via le dispositif “100% contrôle” mis en place par les autorités en octobre 2022, qui consiste à interroger chaque passager sur le but et les modalités de son voyage en Hexagone. Ce dispositif, assez contraignant, a été plusieurs fois critiqué, notamment par certain.e.s Guyanais.es qui ont dénoncé des traitements humiliants et discriminatoires, notamment en raison du faciès. De plus, les trafiquants s’adaptent aux mesures de contrôle en diversifiant le profil des mules mais également en développant une stratégie de “saturation” consistant à envoyer un grand nombre de passeur.euse.s pour maximiser les chances d’avoir de la marchandise arrivant à destination. 

 

La consommation de drogues : miroir social de la société guyanaise 

Les trafiquants, dont le profil s’est diversifié avec les années, avec des vendeurs Guyanais, ont également développé tout un marché local. Sur place, l’introduction par le Suriname de ces drogues a conduit à une consommation par la population. 

Selon un rapport de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), les substances telles que la cocaïne chlorhydrate (sous forme de poudre) et basée (coupée au bicarbonate ou à l’ammoniaque et plus connue sous le terme “crack’), le cannabis, la MDMA et l'ecstasy sont facilement accessibles dans les grandes villes, directement dans la rue. 

De par la variété des drogues disponibles, le type de substance consommée est révélatrice des disparités socio-économiques. Selon l’OFDT, tandis que la cocaïne chlorhydrate, sous forme sniffée, est majoritairement consommée par la population “socialement insérée”, Français de l’Hexagone (les “métros”) et par quelques Créoles aisés, la cocaïne basée ou “crack” est consommée par des publics plus précaires. 

La consommation de crack est d’ailleurs préoccupante en Guyane, département ultramarin comptant le plus d’expérimentateurs. Les études sur le sujet révèlent que la précarité et la vie dans la rue sont des facteurs propices à l’expérimentation et à la consommation régulière de cocaïne basée.

Coupée avec d'autres substances pour la rendre moins chère, la cocaïne basée (ou "crack") est principalement consommée par les Guyanais.es précaires.

Face aux problématiques d’addictions, la Guyane dispose de plusieurs structures médico-sociales, principalement dans les grandes villes, et accueillant aussi bien des consommateurs de drogues de synthèse, de cannabis ou d’alcool. Cependant, les services de santé et d’action sociale dans le département sont touchés par un sous-effectif et une rotation massive de personnel, freinant la prise en charge effective des usagers. 

À l’aéroport Felix Éboué, la police a annoncé mettre en service d’ici septembre des échographes pour détecter de potentiels passagers ayant ingéré des boulettes de drogues, mais également pour lutter contre la corruption des agents. Cette mesure n’est cependant pas nouvelle. En 2017, un échographe avait déjà été mis en place à l’aéroport, mais son utilisation a échoué, faute de personnel médical dédié. 

Auteur

Méwaine Petard
Méwaine Petard

Journaliste-réalisateur réunionnais, Méwaine cherche à raconter le monde changer à travers les personnes et communautés les moins visibles.

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