La Réunion bouleversée par le trafic de drogues
Sur une île jusqu’alors éloignée des problématiques liées aux drogues dures, La Réunion est devenue depuis quelques années la nouvelle cible des trafiquants. Depuis le début de l’année, 30 mules ont déjà été arrêtées, causant des problèmes judiciaires et de santé.

A l’aéroport Roland Garros de La Réunion, une nouvelle catégorie de voyageuses et voyageurs donnent du fil à retordre aux forces de l’ordre. Ils et elles ne sont pas là pour prendre des vacances, mais transportent soit des drogues dures, le plus souvent à l’intérieur de leur corps, soit de grosses sommes d’argent dans leurs affaires. On les appelle des “mules” et elles sont de plus en plus nombreuses à arriver sur l’île.
Depuis quelques années, le nombre d’arrestations de ces mules, qui agissent pour le compte de trafiquants, explose, passant de 23 en 2024 à 58 l’année suivante et déjà 30 interpellations depuis le début de l’année.
Dans l’attente de leur procès, ces hommes et femmes sont placés en détention provisoire dans les différentes prisons de l’île. Une situation relativement nouvelle, qui n’a pas manqué de perturber le fonctionnement de ces espaces de détention. Lundi 27 avril, un mouvement de grève nationale, repris par une partie du personnel pénitentiaire à La Réunion a mis en lumière une “dégradation continue des conditions de travail”, selon le syndicat UFAP-UNSA Justice.
Au centre pénitentiaire de Domenjod dans le chef-lieu Saint-Denis, le nombre de détenus avoisine 1 000 pour 575 places. “C’est un système qui est à bout de souffle”, déplore Samuel Fontaine, secrétaire général de région du syndicat, “en quatre ans, la population carcérale a quasiment doublé”. La situation est d’autant plus alarmante dans le quartier des femmes de Domenjod, où 80 femmes sont incarcérées pour 28 places. Cette surpopulation est en partie dûe à l’arrestation de mules, placées en détention provisoire dans l’attente de leur procès.
“On oublie trop souvent que la détention s’accompagne d’un volet de réinsertion, mais comment réinsérer les détenus quand ils sont à 7 dans 10 m2 ?”, ajoute le syndicaliste.
Un marché des drogues en expansion
Longtemps épargnée par la consommation de drogues dures, La Réunion est devenue un nouveau marché pour les narco-trafiquants. Depuis la France hexagonale ou d’autres pays de l’Océan Indien, ils importent sur l’île des substances comme la cocaïne, l’ecstasy ou des drogues de synthèse connues sous le nom de dou ou le B13.
Attirés par un marché lucratif - le prix de revente de la cocaïne étant en moyenne trois fois plus élevé que dans l’Hexagone - plusieurs réseaux se sont constitués et mobilisent différents moyens de transport vers La Réunion, comme les colis postaux, les conteneurs de marchandises ou encore les mules humaines. L’appât du gain a conduit à une internalisation du trafic, avec des mules originaires non seulement de France métropolitaine mais aussi d’autres pays, dont ceux d’Afrique subsaharienne.
Pour ces personnes chargées de transporter en elle des stupéfiants, l’issue peut être encore plus tragique que l’arrestation. En janvier 2025, lorsqu’un homme de 40 ans, père de famille originaire de Montpellier, est décédé dans un vol reliant Paris à La Réunion alors qu’il portait en lui des pochons de drogue. Cette affaire a conduit à une opération coordonnée menant à l’arrestation à La Réunion et en région parisienne de 12 personnes soupçonnées d’appartenir à un vaste réseau de trafic et à la saisie de stupéfiants pour une valeur estimée à plus de 1,6 million d’euros.

Des retombées sanitaires sur la population locale
Au-delà des arrestations, l’arrivée de drogues dures sur l’île a augmenté le nombre de consommateurs, dans un territoire déjà marqué par un problème d’alcoolisation massive et de précarité sociale.
Malgré un prix plus élevé que l’alcool et le “zamal” (nom donné au cannabis) et une consommation principalement observée en milieu festif, les drogues de synthèse (“B13” et “Dou”) et le crack se diffusent sur tout le territoire, comme noté par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives. Sur place, les services d’addictologie ont reçu plus de 200 personnes pour une dépendance à la cocaïne en 2024.
Cette hausse de la consommation de stupéfiants a conduit les autorités à agir auprès de la population, en plus du volet répressif. Lundi 27 avril, le Préfet de La Réunion Patrice Latron a qualifié la situation comme “l’un [des] plus grands défis pour l’avenir” et a annoncé la création d’un comité de pilotage contre la consommation de drogues. Partie prenante de ce comité, l’Agence Régionale de Santé de La Réunion a déjà annoncé augmenter ses budgets pour l’accompagnement psycho-social des consommateurs et consommatrices de stupéfiants.

Auteur
Journaliste-réalisateur réunionnais, Méwaine cherche à raconter le monde changer à travers les personnes et communautés les moins visibles.
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