LE SOURIRE ET LE FUSIL : FABRIQUE COLONIALE DU TIRAILLEUR SÉNÉGALAIS
Derrière la figure familière du tirailleur se cache une construction coloniale qui neutralise la diversité des trajectoires africaines.
Un an après les premières commémorations officielles du massacre de Thiaroye - organisées plus de 80 ans après les faits - la figure des tirailleurs sénégalais demeure prisonnière d’un imaginaire binaire, oscillant entre héroïsation et/ou disqualification.
Ces représentations posent une double question centrale. D’une part, la figure du tirailleur sénégalais est-elle une construction coloniale - produite par l’armée, la propagande et la culture populaire - qui écrase la pluralité des trajectoires africaines derrière un même visage docile et souriant, cristallisé par le mythe Banania ? D’autre part, que révèlent ces parcours lorsque l’on gratte ce vernis mémoriel : des engagements contraints ou stratégiques, des formes de résistance et de politisation, mais aussi des accommodements, voire des complicités avec l’ordre colonial ? Pour répondre à ces questions, il semble nécessaire de retracer les expériences concrètes des tirailleurs, de la conquête coloniale aux guerres mondiales, en passant par les résistances et les engagements politiques. C’est en étudiant ces trajectoires que l’on saisit la complexité de leur rôle dans l’histoire coloniale.
Naissance d’un corps colonial : entre opportunités et contraintes
L’histoire des tirailleurs sénégalais commence au milieu du XIXᵉ siècle, lorsque les Français, installés à Gorée et Dakar, ont besoin de soldats africains pour explorer et conquérir l’intérieur de l’Afrique. L'inadaptation des soldats européens et la seconde abolition de l’esclavage en 1848 offrent alors un vivier de recrues parmi les Africains affranchis ou en fuite. Malgré leur appellation, ces soldats ne sont pas tous originaires du Sénégal : le recrutement s’étend progressivement à l’ensemble de l’Afrique occidentale française (AOF), incluant des hommes venus du Mali, du Burkina Faso, de la Guinée, du Niger ou encore du Tchad. Le terme « sénégalais » fonctionne alors davantage comme une catégorie administrative et coloniale que comme une réalité nationale, effaçant la diversité des trajectoires et des origines des combattants africains. Loin d’être de simples instruments de l’empire, ces hommes apportent leur connaissance du terrain, leur maîtrise des langues locales et leur expérience stratégique. Recrutés parfois parmi des ennemis de grands royaumes africains ou des captifs en quête de liberté, ils tirent parti des opportunités qui se présentent, espérant richesse, pouvoir ou protection. Le tirailleur n'est donc pas un collaborateur naïf, mais un acteur dans un système où ses choix sont façonnés par des contraintes structurelles et des opportunités limitées.

D'autant plus que les rapports de force étaient plus complexes qu'on ne le pense : à cette époque, il n’existe pas de logique de « Noir contre Blanc ». Les alliances et les conflits étaient avant tout déterminés par des appartenances politiques, sociales et territoriales - royaumes africains, cités côtières, puissances coloniales - et opposaient autant des Africains entre eux que des Africains aux Européens. La catégorie « Noir », née dans un contexte de hiérarchisation raciale et telle qu’elle s’est structurée dans le cadre colonial, n’avait alors aucun sens pour ces individus, qui se percevaient avant tout comme membres d’un royaume, d’une lignée, ou d’une communauté linguistique et religieuse. Les tirailleurs naviguaient dans ce maillage complexe de relations, et leur expérience ne peut être réduite à une opposition raciale simple : leurs alliances et choix étaient façonnés par des logiques locales et stratégiques, et non par un sentiment d’identité raciale unifiée.
Servir la France : une hiérarchie raciale aux récompenses ambiguës
Malgré leurs compétences et leur expérience, les tirailleurs restent strictement subordonnés aux officiers européens et se voient fermé l’accès aux grades supérieurs. Mamadou Racine Sy, par exemple, devient après 23 ans de service le premier officier noir des tirailleurs, mais ses fonctions restent essentiellement administratives : il ne peut jamais commander des soldats européens et reste limité à des rôles bureaucratiques. Cette hiérarchie illustre la persistance d’un racisme institutionnalisé, qui contraint l’agentivité des tirailleurs et fixe des plafonds à leur progression.

Leur service militaire est lui-même profondément ambivalent. Les tirailleurs sont autorisés à participer aux pillages, aux conquêtes et aux violences de guerre, mais ces mêmes actions les placent aux yeux des populations africaines comme des mercenaires au service de l’empire. La loyauté envers la métropole n’assure ni reconnaissance, ni égalité : la fidélité au colon ne libère jamais complètement du statut d’infériorité imposé par la structure militaire coloniale.
Le mythe du tirailleur loyal, diffusé par la propagande et la mémoire officielle, efface cette complexité. Il masque que leur engagement n’était ni uniquement héroïque ni entièrement volontaire : il était à la fois pragmatique, stratégique et contraint, conditionné par des opportunités limitées et par un racisme institutionnel omniprésent. Cette tension entre fidélité et subordination révèle la fragilité et l’injustice d’une « intégration coloniale » souvent idéalisée, qui ne reconnaît pas la véritable expérience des soldats africains..
Tirailleurs sous les projecteurs : propagande, mythe et médiation féminine
La Première Guerre mondiale constitue un moment clé dans la diffusion et la construction de la figure du tirailleur sénégalais. Face aux pertes massives sur le front européen, l’État-major français cherche à mobiliser des soldats africains pour soutenir l’effort militaire, mais cette mobilisation ne se limite pas à un enjeu strictement militaire : elle s’accompagne d’une véritable stratégie de représentation. Charles Mangin, à travers son ouvrage La Force noire, valorise l’image d’hommes forts, disciplinés et loyaux, capables de renforcer l’armée française tout en incarnant la puissance coloniale. Cette propagande contribue à faire du tirailleur un symbole destiné à rassurer la métropole et à légitimer l’exploitation coloniale, créant un mythe autour de la “Force noire” qui se diffuse largement dans l’opinion publique.

Pourtant, cette figure n’est pas le produit d’une expérience exclusivement masculine. Des femmes comme Lucy Cousturier jouent un rôle central dans la diffusion des récits autour de l'Afrique et plus précisément sur les tirailleurs sénégalais. Elles accompagnent les tirailleurs hospitalisés, participent à la publication de textes et contribuent à façonner l’image de ces hommes pour un public européen. Leur implication souligne que la production de mémoire et de représentations coloniales est traversée par des rapports de genre : les femmes blanches, bien que souvent invisibilisées, ont été des actrices clés dans la construction et la médiation de ces récits. Elles agissaient comme passeuses de parole, traduisant, interprétant et parfois modifiant les récits pour qu’ils soient acceptables ou valorisés dans le contexte européen. Cela montre que les récits des tirailleurs n’étaient pas uniquement façonnés par leurs expériences, mais aussi par la manière dont les femmes intervenaient pour les rendre lisibles, compréhensibles ou instrumentalisables, renforçant ainsi des normes de genre implicites autour de la force, de la docilité et de l’héroïsme masculin.
Le cas de Bakary Diallo illustre cette dynamique : tirailleur volontaire gravement blessé sur le front, il survit à une mâchoire fracturée, apprend le français et devient interprète de Blaise Diagne, chargé de convaincre les Africains de s’engager volontairement. Son manuscrit Force Bonté, publié en France grâce / à cause de Cousturier, est longtemps présenté comme le premier texte francophone attribué à un Africain, mais certains soupçonnent que l’auteure réelle serait Lucy elle-même. Le texte incarne ainsi à la fois une forme de reconnaissance des tirailleurs et la manière dont leurs récits pouvaient être encadrés, interprétés ou instrumentalisés par des Européens, renforçant le mythe du tirailleur fort mais docile, qui deviendra l’icône des publicités Banania.
À l’opposé, certains tirailleurs transforment leur expérience militaire en instance de socialisation politique et raciale, comme le montre le parcours de Lamine Senghor.

Blessé à Verdun et exposé au gaz moutarde, Senghor prend conscience de l’injustice fondamentale : son engagement pour la France ne lui garantit ni égalité ni reconnaissance. De retour en Afrique puis en France, il se politise, critique le racisme dans les colonies et dans les mouvements politiques français, et fonde le Comité de défense de la race nègre ainsi que le journal La Voix des Nègres. Pour Senghor, la guerre devient un espace d’apprentissage et d’organisation : elle révèle les hiérarchies raciales, forge une conscience collective et transforme la solidarité militaire en mobilisation politique autonome. Son parcours souligne que derrière le mythe de la loyauté coloniale se cachent des expériences diverses, mêlant pragmatisme, résistance et politisation.
Ainsi, la Première Guerre mondiale ne fait pas seulement des tirailleurs des soldats : elle contribue à fabriquer une image idéalisée et instrumentalisée, tout en laissant émerger des trajectoires individuelles et collectives de résistance et de politisation.
Écarter avant d’abattre...
La Seconde Guerre mondiale révèle une mise à distance systématique des tirailleurs sénégalais, qui dépasse la simple question militaire. À leur arrivée en France occupée, ils sont confinés dans des camps vétustes, isolés des populations blanches et privés de salaire, tandis que certains officiers coloniaux collaborent avec l’occupant nazi. Cette mise à l’écart n’est pas seulement logistique : elle répond à une logique sociale et raciale. Les autorités françaises craignent que ces hommes, après plusieurs années sur le territoire, puissent nouer des liens avec des femmes blanches et rester sur place, constituant un risque pour l’ordre colonial et la hiérarchie raciale. La crainte des couples mixtes illustre comment le contrôle du corps et de la sexualité des soldats noirs devient un instrument de domination, qui vise à préserver la « pureté » des frontières sociales et raciales de la métropole.

Cette marginalisation culmine avec le massacre de Thiaroye. Le 1ᵉʳ décembre 1944, les tirailleurs, épuisés par quatre années de privation et de traitements inhumains, réclament le paiement de leurs soldes. Ce geste légitime est perçu comme une transgression de l’ordre colonial, car il rappelle que ces hommes ne sont pas simplement des instruments de guerre, mais des individus dotés de droits et d’attentes. La répression violente et les accusations de mutinerie révèlent la peur des autorités face à des soldats noirs autonomes, conscients de leur force et de leur potentiel politique.
En ce sens, la mise à distance des tirailleurs n’est pas qu’un geste administratif ou militaire : c’est un processus de régulation sociale, qui combine hiérarchies raciales, contrôle des corps et de la sexualité, et maintien d’une domination symbolique sur les hommes noirs. la promesse d’égalité est systématiquement déçue, soulignant l’instrumentalisation des tirailleurs par l’État français.
Après Thiaroye : trajectoires divergentes et mémoire conflictuelle
Après la Seconde Guerre mondiale, certains tirailleurs deviennent des militants anticoloniaux et des figures de l’indépendance africaine, comme Lamine Senghor, tandis que d’autres participent à la répression coloniale à Madagascar, en Indochine ou en Algérie, et/ou accèdent à des positions de pouvoir dans leurs États nouvellement indépendants, comme Étienne Eyadéma au Togo. Cette pluralité de trajectoires rend complexe la célébration collective des tirailleurs : comment glorifier une figure qui a à la fois servi la libération de la France et réprimé des populations colonisés? La mémoire des tirailleurs reste donc ambivalente, même après les guerres mondiales, naviguant entre reconnaissance, oubli et instrumentalisation politique.

Le massacre de Thiaroye, illustre cette ambivalence. Pendant des décennies, ce massacre est resté largement invisible dans les récits officiels, laissant les familles et descendants sans reconnaissance ni réparation. Pour corriger cette mémoire, la France et le Sénégal ont organisé, plus de 80 ans après, des commémorations officielles, et publié un Livre blanc. Ce rapport compile archives, témoignages et recherches, et vise à éclairer la mémoire collective tout en orientant les démarches de réparation. Selon l’historienne Armelle Mabon, le Livre blanc apporte des éléments précieux, notamment sur la disparition de certaines archives et sur les résultats des fouilles archéologiques, qui éclairent de manière inédite le massacre de Thiaroye. Cependant, elle souligne aussi ses limites : le texte tend à invisibiliser le rôle central des descendants, dont les démarches ont été déterminantes pour obtenir la reconnaissance officielle du massacre et la mention« Mort pour la France » pour certains tirailleurs. Comme nous le rappelle l'historienne, c’est précisément l’action des familles qui montre que la mémoire des tirailleurs ne se construit pas uniquement à partir des archives ou des discours institutionnels, mais aussi par la persévérance et l’engagement de celles et ceux qui cherchent à réparer l’injustice historique et à inscrire ces vies dans la mémoire collective.
On pourrait finalement affirmer que les mémoires des tirailleurs méritent d’être reconnues non comme un mythe homogène, mais comme un ensemble de trajectoires multiples, souvent irréconciliables, qui témoignent à la fois de la complexité de l’expérience coloniale et de la fragilité des promesses d’égalité dans l’histoire française. La reconnaissance de ces mémoires constitue une véritable bataille, qui ne se limite pas à une génération mais traverse les décennies. Les descendants, confrontés aux mêmes mécanismes de négation, de minimisation ou d’effacement, poursuivent ce combat pour affirmer leur histoire, rappeler leur dignité et interroger les héritages persistants du colonialisme dans la société contemporaine.
FALL Penda
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Auteur
Chercheuse formée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et nourrie par des terrains militants décoloniaux à Paris et Dakar. Ses travaux s'inscrivent dans le champ des études migratoire et raciale depuis des espaces postcoloniaux.
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