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LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #15

Le foot, des colonies aux Coupes du monde… et jusqu’à l’intime

Par Penda Fall 28 juin 2026 8 min
LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #15

Chaque mois, on vous embarque pour une plongée éclairée et crépue au cœur de l’histoire coloniale et de ses héritages multiples.
Cette newsletter prolonge l’aventure d’Histoires Crépues, avec la même volonté : apporter du contexte, des repères, et des clés de lecture pour mieux comprendre le continuum colonial qui façonne encore nos sociétés.

En coulisse de vos lectures ?

Penda Fall, membre de l’équipe Histoires Crépues, chercheuse en sciences sociales et engagée sur les questions raciales, migratoires et post-coloniales.

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DOSSIER (DÉ)COLONIAL

L’équipe FLN de football : coup d’envoi politique

Pendant la Coupe du Monde 2026, deux récits dominent souvent la manière de parler du football. Le premier en fait une parenthèse où les tensions sociales et politiques disparaîtraient le temps d’un match. Le second insiste sur un “réveil” du politique, plus visible selon certaines affiches, notamment France–Sénégal, rejouant symboliquement la rencontre entre ex-puissances coloniales et anciens colonisés. Dans les deux cas, la politique apparaît comme un ajout extérieur au jeu. Pourtant, dès son introduction dans les territoires colonisés, le football est déjà pensé dans des logiques de pouvoir, de hiérarchie et de circulation impériale.

Le football ne devient pas politique, il l’a toujours été : Exemple Équipe du Front de libération nationale algérien

🔹Le ballon dans la machine coloniale

Le football arrive en Algérie dans le contexte de la colonisation française, introduit par les milieux militaires, scolaires et administratifs. Il est d’abord concentré dans les grandes villes portuaires comme Alger, Oran ou Constantine, où les premiers clubs européens se structurent dès la fin du XIXᵉ siècle. Le club de l’Gallia Sport d’Alger, faisant référence à la Gaule, est composé majoritairement d’Européens et intégré aux compétitions organisées par les autorités coloniales. Alors que dans ce système, les clubs dits “indigènes” sont longtemps exclus ou marginalisés, avant d’être progressivement intégrés à partir de l’entre-deux-guerres dans des conditions inégalitaires. Dans ce contexte, L’Mouloudia Club d'Alger devient l’un des premiers grands clubs musulmans à s’inscrire durablement dans les compétitions coloniales, sans pour autant accéder aux mêmes ressources ni à la même reconnaissance que les clubs européens.

🔹Du club colonial à la sélection FLN

En 1958, plusieurs joueurs algériens évoluant dans les championnats français quittent clandestinement leurs clubs pour rejoindre la lutte indépendantiste. Leur départ s'inscrit dans un contexte où le Front de Libération Nationale, fortement implanté au sein de l'immigration algérienne en métropole, mobilise également les footballeurs professionnels, qui sont tenus par la France de verser une « taxe révolutionnaire », ponctionnée sur leurs salaires. Parmi eux, des professionnels reconnus abandonnent leur carrière en France pour former l'équipe FLN de football, représentant symboliquement l'Algérie en lutte. Cette sélection, non reconnue officiellement, s'inscrit dans une stratégie politique du Front de Libération Nationale visant à internationaliser la cause algérienne et à affirmer l'existence d'une nation en devenir.

En 1960, Mohamed Maouche rejoint les rangs actifs de l’équipe du FLN.

🔹Jouer la décolonisation

Le départ clandestin des joueurs algériens fait la Une des journaux et prend de court les autorités françaises. La Fédération Française de Football saisit la FIFA pour obtenir l'interdiction de cette équipe, jugée dépourvue de souveraineté. Malgré cela, l'équipe FLN de football dispute des dizaines de rencontres à travers le monde, principalement dans des pays favorables aux mouvements de décolonisation. Reçue notamment par Ho Chi Minh au Vietnam, elle transforme chaque match en outil diplomatique au service de la cause indépendantiste. Entre 1958 et 1962, elle contribue à faire exister l'Algérie sur la scène internationale avant même son indépendance.

Réputée comme l'une des meilleures équipes africaines de son époque, l'équipe FLN montre que si le football a servi la lutte pour l'indépendance, la lutte pour l'indépendance est aussi devenue un puissant moteur de performance sportive.

QUI EST… ?

Ohene Djan

Ohene Djan (1924-1987) est né à Koforidua, dans l’est de la Côte-de-l’Or (actuel Ghana). Au lendemain des indépendances, alors que de nouveaux États cherchent à affirmer leur place sur la scène internationale, ce haut responsable ghanéen est convaincu que les terrains de football peuvent aussi devenir des espaces de reconnaissance politique. Proche des idéaux panafricains portés par Kwame Nkrumah, il œuvre à faire du sport un instrument d'émancipation et de dignité pour les nations africaines.

Kwame Nkrumah et Ohene Djan, février 1960.

Au milieu des années 1960, une décision de la FIFA cristallise les tensions. Pour participer à la Coupe du monde 1966, les équipes africaines doivent non seulement s'affronter entre elles, mais aussi vaincre le représentant de la zone Asie-Océanie pour espérer obtenir l'unique place qui leur est réservée. Aux yeux d'Ohene Djan et de nombreux dirigeants de la CAF, cette règle traduit une hiérarchie internationale qui continue de reléguer l'Afrique à la périphérie du football mondial. Sous l’impulsion de responsables africains, dont Ohene Djan, la CAF appelle alors au boycott des éliminatoires. Quinze sélections se retirent. Le geste dépasse le sport : il affirme une exigence d’égalité plutôt qu’une place concédée. Quelques années plus tard, la FIFA cède et accorde enfin à l'Afrique une qualification directe pour la Coupe du monde 1970. Le boycott devient ainsi l'un des épisodes fondateurs de la décolonisation du football mondial.

À l’image de la Coupe du monde 2026, où les circulations des supporters, des staffs et des équipes africaines se heurtent à des contrôles renforcés, des restrictions de visa et des logiques de tri aux frontières, le football n’échappe pas aux politiques migratoires contemporaines. Fan zones, arbitrage, discours médiatiques : tout participe à des formes de traitement différencié, racistes qui touchent particulièrement les sélections africaines. Cela met en tension l’essence même de la CAF, pensée à l’origine comme une organisation politiquement engagée pour défendre les intérêts des équipes africaines, et interroge aujourd’hui sa capacité à porter encore cette voix.

RESSOURCES (DÉ)COLONIALES

À LIRE :

BBC News Afrique. L'incroyable histoire des "dribbleurs de l'indépendance" de l'Algérie, 2018.

Frenkiel, Stanislas. « Les footballeurs de la révolution, l’Équipe du FLN 1958-1962 »Le football des immigrés, 2021.

Nicolas, Claire. et Vonnard, Philippe. Ohene Djan. Un militant panafricaniste à la conquête de la FIFA ?, 2019.

À VOIR :

AL24News. Reportage | L’Ultime But : L’Indépendance / L’Évasion des Héros/ L'histoire complète, 2025.

ÉCHOS (DÉ)COLONIAUX

« Nous avons divorcé à cause de la CAN »

En parcourant les témoignages publiés sur la page Instagram « La Villageoise », un récit a particulièrement retenu mon attention : « Nous avons divorcé à cause de la CAN ». Il raconte l’histoire d’un couple vivant en France, une femme d’ascendance marocaine et un homme d’ascendance sénégalaise, qui construit au fil du temps un foyer, malgré les préjugés qui entourent leur union mixte. À première vue, l'histoire semble relever de l'anecdote ou de la passion excessive pour le football. Pourtant, le récit fait apparaître une boucle autoalimentée où le sport et l’amour se renvoient l’un à l’autre leur charge politique.

🔸Le match à domicile

Dans ce récit, le couple se construit d’abord dans une forme d’équilibre diasporique : un espace où les origines respectives coexistent, mises à distance sans être effacées. Le religieux fait office de point d’ancrage, permettant de stabiliser un “nous” conjugal qui dépasse les appartenances nationales. Le métissage apparaît alors comme une évidence heureuse, presque naturelle, une promesse d’harmonie (vision assez classique, qui n’est pas uniquement imputée aux couples perçus comme noirs et blancs). Mais la CAN vient déplacer ce fragile agencement. Dans les contextes diasporiques, le football ne relève pas seulement du divertissement : il fonctionne comme un moment de densification politique des identités. On ne regarde pas seulement un match, on se reconnecte à des trajectoires, à des familles, à des histoires qui continuent de circuler entre ici et là-bas. Les pays d’origine ne sont pas seulement des références lointaines : ils redeviennent présents, émotionnellement actifs, au rythme des compétitions.

Le “nous” conjugal se trouve alors traversé par d’autres “nous” plus larges, parfois plus chargés symboliquement. Le match crée ainsi une situation rare : il rend visibles des attachements qui, d’ordinaire, coexistent sans se hiérarchiser. Dans ce cadre, supporter une équipe n’est pas neutre : c’est se situer dans une grammaire émotionnelle collective, où l’ironie, la loyauté et la rivalité deviennent soudain la norme. Le football agit alors comme un espace où les appartenances ne sont pas seulement ravivées, mais reclassées, testées, parfois mises en contradiction.

🔸 “je te l’avais dit”

Le second niveau du récit ne se joue plus dans le couple, mais autour de lui, dans cette zone intermédiaire où les relations sont déjà interprétées avant même d’être vécues. Les tensions conjugales n’y apparaissent pas comme des événements, mais comme des confirmations. Ce mécanisme relève d’une forme de prophétie sociale : les unions ne sont jamais entièrement privées, elles sont entourées de discours qui les évaluent à partir de catégories préexistantes, et donc les évalue politiquement si on entend le politique comme une vision du monde social. Dans Éloge du mariage, de l’engagement et autres folies de Christiane Singer, il est rappelé que le couple est toujours une institution sociale, traversée par des attentes, des jugements, des récits collectifs qui dépassent les individus. Dès lors, la question devient moins celle du “destin” du couple que celle du rôle social que chacun choisit d’endosser face à lui : témoin bienveillant, conseiller, juge, soutien, ou parfois prophète du pire.

Dans les configurations de couples mixtes, notamment lorsque se croisent des héritages subsahariens et maghrébins, cette logique se durcit. Les désaccords ordinaires ne sont plus perçus comme de simples ajustements relationnels, mais comme des symptômes culturels. La familiarité supposée entre groupes (« on est frères ») coexiste paradoxalement avec une distance persistante dès lors qu'il est question de l'intime (« mais pas beaux-frères »). Cette proximité a donc ses frontières : elle accepte plus facilement l'alliance politique que le mariage lui-même. Comme l'ont montré plusieurs travaux, notamment ceux de Frantz Fanon sur les relations interraciales, les "épouses" demeurent souvent des marqueurs symboliques des frontières du groupe.

Dans ce contexte, le football ne fait pas exception. Parce qu'il mobilise des appartenances profondément affectives et intimes, il tend à réactiver ces frontières et à inscrire les tensions conjugales dans des récits plus larges sur l'identité.

Merci d'avoir pris le temps de nous lire. On se retrouve le mois prochain avec un autre dossier décolonial !

En coulisses de vos lectures - Penda Fall

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