LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #16
Les vacances (au « bled »)
Mohamed El Khatib, Renault 12, série « Les vacances au bled », photographie comme visuel de communication de l’exposition Renault 12.
Chaque mois, on vous embarque pour une plongée éclairée et crépue au cœur de l’histoire coloniale et de ses héritages multiples.
Cette newsletter prolonge l’aventure d’Histoires Crépues, avec la même volonté : apporter du contexte, des repères, et des clés de lecture pour mieux comprendre le continuum colonial qui façonne encore nos sociétés.
En coulisse de vos lectures ?
Penda Fall, membre de l’équipe Histoires Crépues, chercheuse en sciences sociales et engagée sur les questions raciales, migratoires et post-coloniales.
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DOSSIER (DÉ)COLONIAL
Les vacances au « bled »: un héritage postcolonial ?
L’été dernier, au sein de la NL #4, nous revenions sur le tourisme colonial, sur la manière dont les empires européens ont façonné les imaginaires du voyage, de l’exotisme et de la découverte de « l’ailleurs ». Mais l’histoire des mobilités ne s’arrête pas à ces imaginaires : elle se poursuit au XXᵉ siècle avec celles et ceux dont les trajectoires ont été profondément marquées par l’histoire coloniale. Des travailleurs venus des colonies puis des anciennes colonies, jusqu’à leurs descendants, prennent eux aussi la route. Chaque été, des familles traversent la France, rejoignent les ports ou prennent l’avion pour retrouver le pays de naissance ou d’origine de leurs proches.
Pourquoi ces vacances ressemblent-elles si peu aux représentations classiques du tourisme ? Et si les grands départs estivaux dessinaient, eux aussi, une géographie postcoloniale de la France ?
🔹L'invention des « vacances »
L'historien Marc Boyer montre que les vacances ne sont pas des comportements universels ou intemporels, mais des pratiques sociales qui se sont progressivement construites en Europe. L'histoire des vacances en France est souvent associée à l'instauration des congés payés en 1936, symbole d'une conquête sociale qui permet aux classes populaires de partir enfin en vacances.

À partir des années 1950 /1960, les travailleurs venus des anciennes colonies et d’autres pays d’immigration participent également au monde du travail en France. Lorsqu’ils disposent d’un emploi déclaré, ils bénéficient eux aussi des droits sociaux liés au travail, dont les congés payés. Mais cette conquête reste inégalement vécue : comme le dénonce l'organisation Révolution Afrique! dans les années 70, une partie des travailleurs immigrés occupe des emplois précaires ou informels, limitant leur accès réel aux congés payés. Pour ceux qui peuvent partir, les congés prennent souvent une forme différente. Là où une partie des Français découvre les stations balnéaires ou les campings, beaucoup de familles immigrées utilisent ce temps pour retourner auprès de leurs proches restés au pays...
🔹Sur la route : entre itinéraires et rituels
Chaque été, les grands axes vers le sud de la France se remplissent de voitures chargées de valises. À Marseille, les ferries embarquent des milliers de familles en direction de l'Algérie, du Maroc ou de la Tunisie. Dans les aéroports, d'autres s'envolent vers Dakar, Bamako ou encore Hanoï. Ces itinéraires ne sont pas de simples destinations de vacances. Ils dessinent une géographie postcoloniale héritée des migrations de travail qui ont lié la France à ses anciennes colonies.

Mais l'essentiel ne se joue pas uniquement à l'arrivée. Le voyage fait partie intégrante de l'expérience. Les longues heures de route, les pauses sur les aires d'autoroute, les playlists familiales, les souvenirs que l'on se remémore ou les premiers appels annonçant l'arrivée transforment le trajet en un véritable rituel. D'un point de vue anthropologique, ce trajet peut être pensé comme un moment de liminalité : un temps de transition où l'on n'est plus tout à fait « ici », sans être encore « là-bas ». C'est aussi un travail de parenté : les liens familiaux se réactivent bien avant l'arrivée, à travers les appels, les visites que l'on organise, les cadeaux transportés et l'anticipation des retrouvailles. Le voyage n'est donc pas seulement un moyen de rejoindre un lieu : il est déjà un espace où se renouent les appartenances.
🔹Des vacances au bricolage identitaire
Contrairement aux imaginaires classiques du tourisme fondés sur le repos ou l’évasion, les vacances au « bled » sont souvent rythmées par des pratiques d'entretien du lien social : rendre visite aux proches, assister à des mariages, participer aux dépenses du foyer ou transmettre une langue et des pratiques culturelles. Comme le montre Jennifer Bidet, ces séjours peuvent être pensés comme une forme de « double présence », en contraste avec la « double absence » théorisée par Abdelmalek Sayad : les descendants de l’immigration ne sont pas simplement partagés entre deux espaces, ils construisent une appartenance qui se déploie simultanément en France et dans un autre territoire familial.

C'est ainsi que les vacances prolongent un travail identitaire déjà présent dans la vie quotidienne. Dans les banlieues françaises, les descendants d’immigrés composent souvent avec plusieurs références culturelles et sociales. Toujours pour la sociologue Jennifer Bidet, ces séjours au pays ne viennent pas rompre avec cette expérience : ils la prolongent. Par exemple, pour les descendants d'immigrés maghrébins, les stations balnéaires du Maghreb deviennent des espaces d’entre-deux, où se rencontrent des pratiques héritées du pays familial et des modes de vie développés en France. Loin d’être un simple retour aux origines, ces vacances sont un moment où se rejoue une identité multiple, faite d’allers-retours, d’emprunts et de réappropriations.

« Green Book »
GLOSSAIRE (DÉ)COLONIAL
Publié pour la première fois en 1936 par le facteur afro-américain Victor Hugo Green, le Negro Motorist Green Book est un guide destiné aux voyageurs noirs aux États-Unis. À l'époque, les lois ségrégationnistes (Jim Crow) façonnent la séparation des populations blanches et noires dans de nombreux États. Même en dehors de ces lois, les discriminations sont omniprésentes : un hôtel peut refuser un client noir, un restaurant peut lui interdire l'entrée, une station-service peut refuser de le servir, et certaines villes, surnommées sundown towns, deviennent dangereuses après la tombée de la nuit. Le Green Book recense alors les hôtels, restaurants, garages, stations-service où les voyageurs noirs peuvent s'arrêter en sécurité. Plus qu'un guide touristique, il est un outil de survie.

Et en France ? Pas de Green Book… vraiment ?
Pendant que les États-Unis publient le Green Book, la France administre encore un empire colonial. Aucun guide officiel ne recense les lieux « sûrs » pour les personnes racisées présentent sur le territoire hexagonal. Faut-il en conclure que tout le monde circulait librement ? Pas vraiment. Dans les années 1960 à 1980, les travailleurs immigrés originaires d'Afrique subsaharienne ou du Maghreb s'appuient largement sur les réseaux de solidarité pour circuler et s'installer : un foyer Sonacotra où l'on trouvera un lit, un employeur recommandé par un cousin, une association, un tract ou une revue militante indiquant où trouver de l'aide. Sans constituer un véritable Green Book formelle, ces informations circulent de main en main et de bouche à oreille.
Aujourd'hui, nos Green Books s'appellent WhatsApp, TikTok, Instagram,ou Booking. Avant de réserver (et pas seulement dans un contexte de vacances) on peut se demander : Est-ce que ce pays est accueillant ? Est-ce qu'on risque des contrôles au faciès ? Est-ce qu'il vaut mieux éviter certaines régions ? Où les personnes perçues comme noires / arabes / asiatiques racontent-elles s'être senties en sécurité ? Les recommandations ne portent plus uniquement sur les hôtels ou les restaurants, mais parfois sur des pays entiers.
Le Green Book appartient-il vraiment au passé ? Ou a-t-il simplement changé de forme ? Pour beaucoup de voyageurs racisés, voyager, c'est encore anticiper le regard des autres, adapter son itinéraire ou privilégier des destinations où l'on pense ne pas avoir à justifier sa présence.
Ainsi, passer de bonnes vacances, est-ce parfois choisir des espaces ségrégués, où l'on sait que l'on sera entre personnes qui nous "ressemblent"... c'est à dire racialement homogène ?

RESSOURCES (DÉ)COLONIALES
À LIRE :
Marc Boyer, L'invention du tourisme, 1996.
Caroline Bledsoe & Papa Sow. Back to Africa: Second Chances for the Children of West African Immigrants, Journal of Marriage and Family, 2011
Grysole Amélie & Beauchemin, Cris. Les allers-retours des enfants de l’immigration sub-saharienne : « Les filles ou les garçons d’abord » ? Migrations Société, 2013.
Belkacem Lila. « La colonie “Des racines pour ton avenir” : Expériences de disqualification/requalification d’enfants d’immigrants maliens ». Agora débats/jeunesses, 2016
Jennifer Bidet, Vacances au bled. La double présence des enfants d’immigrés, 2018
À ÉCOUTER :
Halima Elkhatabi, La route du bled, Arte Radio, 2020
Séverine Kakpo, Délits mineurs, Arte Radio, 2024
À VOIR :
Green Book : Sur les routes du Sud, Peter Farrelly, 2018.
Les Étés au Bled : Héritage Intime des Enfants d'Immigrés en France, Réel·le, 2024

ÉCHOS (DÉ)COLONIAUX
Les retours au « bled » comme mesure disciplinaire ?
Partir au « bled » ne signifie pas toujours partir en vacances. Pour certains enfants issues de l'immigration, le retour au pays peut répondre à des logiques bien différentes : protéger un enfant ou même tenter de le remettre « dans le droit chemin ». Ces retours au pays ne sont d'ailleurs pas toujours organisés uniquement par les familles elles-mêmes. Dans certains cas, des séjours dans le pays d'origine peuvent être proposés ou encadrés par des structures associatives. Les travaux de Lila Belkacem, Amélie Grysole & Cris Beauchemin ou encore ceux de Caroline Bledsoe & Papa Sow invitent à regarder ces mobilités autrement que comme de simples départs estivaux.
🔸Protéger ou punir ?
Pour certaines familles, le retour au pays constitue une véritable stratégie éducative. Face à un décrochage scolaire, des conflits familiaux, des activités illicites ou des comportements jugés préoccupants, les parents misent sur une immersion auprès de la famille élargie pour transmettre une langue, des normes sociales et un cadre éducatif qu'ils estiment plus structurant. Mais ces séjours ne répondent pas uniquement à une logique disciplinaire. Ils peuvent aussi traduire la volonté de protéger les enfants d'un environnement marqué par le racisme, les discriminations ou les contrôles policiers. Le retour au pays devient alors à la fois un espace de transmission, de protection et de resocialisation, où l'on espère réorienter une trajectoire éducative mise à l'épreuve par les inégalités sociales et raciales.
🔸 Les « Wesh-Wesh » : quand le retour fabrique une réputation
Les retours ne sont pourtant pas toujours perçus de la même manière par les populations locales. Au Sénégal, les jeunes venus d'Europe sont parfois surnommés les « Wesh-Wesh ». L'expression ne renvoie pas exactement au même imaginaire qu'en France : elle désigne moins une figure du « jeune de cité » qu'une manière d'être, de s'habiller ou de se présenter associée aux codes vestimentaires français le style « toubab fashion » parfois perçu comme éloigné des normes locales. Au Mali, certaines recherches montrent qu'ils peuvent être décrits comme des « bandits », des « jeunes à problèmes » ou encore des « enfants perdus ». Il leur est notamment reproché de ne pas parler les langues locales, de méconnaître certaines normes sociales ou d'importer des comportements associés aux banlieues françaises. Ces représentations ne se construisent pas uniquement sur place : elles sont aussi nourries par des décennies de discours politiques et médiatiques français associant les descendants de l'immigration à la délinquance.


Merci d'avoir pris le temps de nous lire. On se retrouve le mois prochain avec un autre dossier décolonial !
En coulisses de vos lectures - Penda Fall
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