Chaque mois, on vous embarque pour une plongée éclairée et crépue au cœur de l’histoire coloniale et de ses héritages multiples.
Cette newsletter prolonge l’aventure d’Histoires Crépues, avec la même volonté : apporter du contexte, des repères, et des clés de lecture pour mieux comprendre le continuum colonial qui façonne encore nos sociétés.
En coulisse de vos lectures ?
Penda Fall, membre de l’équipe Histoires Crépues, chercheuse en sciences sociales et engagée sur les questions raciales, migratoires et post-coloniales.
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DOSSIER (DÉ)COLONIAL
ONU, SDN : quand la paix mondiale prolonge l’ordre colonial
En janvier 2026, Donald Trump annonce la création de son propre « Conseil de la paix », en dehors de l’ONU.
Un geste qui choque, mais qui révèle surtout une réalité plus profonde : la perte de légitimité d’une institution censée incarner la gouvernance mondiale. Mais si cette crise n’était pas nouvelle ?
Et si les fragilités de l’ONU étaient inscrites dans son histoire même ?
La Société des Nations (SDN) est créée en 1919, après la Première Guerre mondiale, pour garantir la paix entre les États.
Mais dans un monde encore colonial, elle ne démantèle pas les empires : elle instaure le système des mandats, qui place des territoires colonisés sous la tutelle de puissances européennes, au nom d’une mission « civilisatrice ».
En 1945, après la Seconde Guerre mondiale, la SDN est remplacée par l’ONU.
Celle-ci promet la paix, l’égalité entre États et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, tout en conservant une organisation du pouvoir héritée de l’ordre impérial...
Comment la SDN puis l’ONU, censées instaurer une paix fondée sur l’égalité, ont-elles prolongé des logiques coloniales dans la gouvernance mondiale ?
🔹Une paix pensée pour stabiliser les puissances dominantes
Dès la SDN, la paix n’est pas pensée comme la fin de la domination, mais comme un fragile équilibre entre empires. Ce qu’il faut protéger, ce ne sont pas les peuples colonisés, mais la stabilité des puissances qui gouvernent le monde.
Avec l’ONU, cette logique se fige dans le Conseil de sécurité :
cinq États concentrent le pouvoir, armés du droit de veto : les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, la Russie (à l’origine l’URSS) et la chine.
Chaque décision majeure dépend de leur accord : la paix mondiale se décide au sommet, pendant que la majorité des pays du Sud reste reléguée aux marges, avec une voix qui compte peu, sinon pas.
🔹La transformation du colonialisme en gestion internationale
Avec la SDN apparaît le système des mandats :
Les territoires colonisés ne disparaissent pas : ils sont simplement administrés par d’autres États, au nom d’une mission “civilisatrice”. On parle d’accompagnement, de tutelle, de préparation à l’indépendance, mais jamais de vraie autonomie.
L’ONU hérite de cette logique avec les territoires sous tutelle et les territoires non autonomes.
Le vocabulaire change, mais la hiérarchie reste : certains peuples sont jugés incapables de se gouverner seuls.
Derrière les mots humanistes et juridiques se cache la même idée : la domination coloniale se modernise, elle se légalise, mais elle ne disparaît pas.
🔹1960, la grande promesse sous contrôle
En 1960, l’ONU adopte la résolution 1514, proclamant la fin du colonialisme.
Les indépendances se multiplient, des drapeaux flottent sur de nouveaux États, et les discours célèbrent la liberté retrouvée.
Mais l’indépendance politique ne signifie pas la souveraineté réelle.
Le Conseil de sécurité reste verrouillé, les grandes puissances gardent le contrôle des décisions internationales, l’économie mondiale continue de favoriser le Nord, et les institutions financières échappent toujours au contrôle des peuples.
Les peuples obtiennent des symboles, mais les règles du jeu restent écrites ailleurs.
La décolonisation est encadrée pour que la redistribution du pouvoir n’ébranle jamais l’ordre global existant.

Multilatéralisme
GLOSSAIRE (DÉ)COLONIAL
Le terme « multilatéralisme » apparaît au début du XXᵉ siècle, à l’époque des premières institutions internationales comme la Société des Nations (SDN).
Il désigne la coopération entre plusieurs États pour décider ensemble de règles, de traités ou d’actions internationales, en opposition à l’unilatéralisme où un seul État impose sa volonté.
C’est le principe fondateur de l’ONU, de l’Organisation mondiale du commerce ou encore du Conseil de sécurité. Il est présenté comme une alternative aux décisions unilatérales, une promesse de dialogue et de gouvernance mondiale collective.
Mais cette coopération est-elle réellement équitable, ou sert-elle surtout à légitimer le pouvoir des grandes puissances au détriment des autres ?
Le multilatéralisme crée une illusion d’égalité.
Tous les États sont autour de la table, mais certains sièges pèsent plus que d’autres. Le droit de veto, le contrôle des institutions financières et des règles économiques donnent aux puissances historiques la capacité de bloquer, guider ou orienter les décisions mondiales.
Ainsi, ce mot, qui semble porter l’idée de coopération, cache une hiérarchie mondiale inscrite dans l’ordre colonial.
Il montre que la gouvernance internationale peut se parer de justice et de dialogue, tout en maintenant des rapports de domination invisibles...

QUI ÉTAIT… ?
Kwame Nkrumah
Kwame Nkrumah (1909–1972) est l’une des grandes voix de l’émancipation africaine et du panafricanisme. Formé entre l’Afrique, les États-Unis et l’Europe, notamment à l’université Lincoln et à la London School of Economics, il forge très tôt une pensée politique nourrie par l’expérience coloniale et les luttes noires transatlantiques. Devenu premier président du Ghana indépendant en 1957, il incarne l’espoir d’une Afrique libre et souveraine.
Mais derrière les drapeaux levés et les hymnes nouveaux, Nkrumah voit se dessiner une autre forme de domination. Dans Neo-Colonialism: The Last Stage of Imperialism (1965), il critique ouvertement l’ONU et l’ordre international, qu’il décrit comme des structures maintenant le contrôle des anciennes puissances coloniales, non plus par les armes, mais par l’économie, la diplomatie et les règles du commerce mondial.
Mais sa vision d’une Afrique unie et réellement souveraine dérange.
En 1966, alors qu’il est en voyage diplomatique en Asie pour défendre la paix au Vietnam, Kwame Nkrumah est renversé par un coup d’État militaire, soutenu en sous-main par des puissances occidentales inquiètes de son projet panafricain et de son indépendance économique.
Commence alors l’exil, cette stratégie coloniale d’éviction et de mise à l’écart analysée dans notre article...
Arraché à son pays, Kwame Nkrumah est tenu à distance du pouvoir qu’il avait conquis. Affaibli mais jamais réduit au silence, il continue d’écrire, de penser, de dénoncer le néocolonialisme : une domination plus discrète, mais tout aussi violente. Il meurt en 1972, en Roumanie, loin du Ghana qu’il avait contribué à libérer. Partout, des militant·es, intellectuel·les et peuples s’emparent de ses mots pour rappeler que l’indépendance sans justice mondiale reste une illusion.

RESSOURCES (DÉ)COLONIALES
À LIRE :
Mark Mazower, « An international civilization ? Empire, internationalism and the crisis of the mid-twentieth century » , 2006.
LES HÉRITAGES À (RE)LIRE :
Kwame Nkrumah, Neo-Colonialism: The Last Stage of Imperialism (1965) - homme d'État indépendantiste et panafricaniste

CALENDRIER (DÉ)COLONIAL
Février - Black History Month
📅 Black History Month
Février s’ouvre sur le Black History Month, un temps pour célébrer les voix, les luttes et les héritages des communautés noires, longtemps effacées des récits dominants.
Né aux États-Unis dans les années 1920 grâce à l’historien Carter G. Woodson, ce mois voulait d’abord rappeler que l’histoire ne commence pas avec les puissants, mais avec celles et ceux qui résistent.
Aujourd’hui, il traverse le monde, offrant un espace pour réfléchir aux traces du colonialisme, du racisme et du néocolonialisme, tout en honorant celles et ceux qui ont façonné la mémoire noire.
Février nous invite à écouter, à regarder, à apprendre : l’histoire noire n’est pas un chapitre clos, elle est vivante et continue de transformer nos mémoires et nos combats.

Merci d'avoir pris le temps de nous lire. On se retrouve le mois prochain avec un autre dossier décolonial !
En coulisses de vos lectures - Penda Fall