LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #11

De la construction du blanc à l’invention du racisme anti-blanc : comment la race devient une arme politique.

LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #11

Chaque mois, on vous embarque pour une plongée éclairée et crépue au cœur de l’histoire coloniale et de ses héritages multiples.
Cette newsletter prolonge l’aventure d’Histoires Crépues, avec la même volonté : apporter du contexte, des repères, et des clés de lecture pour mieux comprendre le continuum colonial qui façonne encore nos sociétés.

En coulisse de vos lectures ?

Penda Fall, membre de l’équipe Histoires Crépues, chercheuse en sciences sociales et engagée sur les questions raciales, migratoires et post-coloniales.

👉 Et si on allait encore plus loin ?

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DOSSIER (DÉ)COLONIAL

Quand le racisme anti-blanc devient-il un outil politique ?

Quand le racisme anti-blanc devient outil politique… Les discours récents de Naïma Moutchou l’illustrent parfaitement. 🎥 Seumboy en décortique les enjeux dans notre nouvelle vidéo sur YouTube.

Mais pour comprendre comment et pourquoi ce concept est instrumentalisé, il faut revenir aux origines de la notion de « blanc·he » et à ses déclinaisons historiques.

Comment le blanc·he est-il devenu blanc·he ?

🔹Naissance d’une norme : qui est blanc·he ?

Le « blanc·he » n’est pas seulement une couleur de peau, mais un positionnement social historiquement construit. Être blanc·he a signifié se situer au sommet d’une hiérarchie raciale, en se distinguant de groupes établis auparavant pour légitimer l’esclavage et la colonisation, tout en s’assurant l’accès à des privilèges sociaux, politiques et économiques. Les Whiteness Studies, champ de recherche universitaire, montrent que cette identité blanche sert à créer une norme dominante, définissant qui bénéficie de privilèges et qui en est exclu, et que cette hiérarchie perdure aujourd’hui grâce à un continuum colonial qui continue d’entretenir les inégalités raciales dans nos sociétés.

Selon les contextes socio-historiques, certains groupes ont été progressivement intégrés à cette identité blanche afin de faciliter leur assimilation et leur accès aux privilèges : par exemple, les Irlandais au XIXᵉ siècle, d’abord perçu·e·s comme des immigré·e·s « inférieur·e·s », ont été progressivement « blanchis » par l’accès à la citoyenneté et à la reconnaissance sociale.

Ainsi, la blanchité est contextuelle et dynamique, et fonctionne comme un outil d’exclusion et de hiérarchie : celleux qui n’entrent pas dans la norme perdent le privilège associé à cette catégorie, tandis que la blanchité se maintient comme un point de comparaison pour définir l’infériorité des autres.

🔹Les « petits blancs »

La figure du blanc se décline historiquement en « grands / gros blancs» et « petits blancs », selon la position sociale et le contexte.

Les grands / gros blancs correspondent aux riches propriétaires, aux élites coloniales ou aux grandes familles installées dans les colonies. Les petits blancs, en revanche, désignent des personnes d’origine européenne de condition modeste, souvent installées dans des contextes coloniaux. Ces dernier·e·s étaient ouvrier·e·s, artisan·e·s ou petit·e·s fermier·e·s, vivant dans la précarité. Aujourd’hui, le terme « petits blancs » est utilisé pour désigner des populations blanches modestes ou marginalisées, souvent dans les périphéries ou zones rurales, et parfois instrumentalisé par l’extrême droite pour créer l’image d’un groupe de blanc·he·s « minorisé·e·s », abandonné·e par la gauche et en concurrence avec les populations issues de l’immigration.

Cette fabrication d’un groupe de blanc·he·s « minorisé·e·s » constitue un retournement du rapport oppresseur·e / opprimé·e, tel que Frantz Fanon l’avait analysé : la norme dominante se présente comme victime pour (re)légitimer des rapports de domination et de nouvelles formes d’instrumentalisation politique.

🔹 Un racisme anti-blanc ?

Le « racisme anti-blanc » est souvent mobilisé dans les médias et par certains groupes politiques, comme l’extrême droite, pour dénoncer des agressions envers des personnes perçues comme blanches. Par exemple, le 13 juin 2020, des activistes du groupuscule Génération identitaire ont déployé une banderole à Paris avec l’inscription : « Justice pour les victimes du racisme anti-blanc ».

Des activistes du groupuscule d'extrême droite - Génération identitaire - déploient une banderiole où il est inscrit "Justice pour les victimes du racisme anti-blanc", place de la République à Paris, le 13 juin 2020. (THOMAS SAMSON / AFP)

Mais ce racisme existe-t-il vraiment, et de quoi parle-t-on ? Selon l’étude Trajectoires et origines (2016) de l’Institut national d’études démographiques, le racisme déclaré par les personnes blanches est un phénomène minoritaire et d’une nature très différente de celui subi par les populations issues de l’immigration extra-européenne. En chiffres : environ 15 % des personnes perçues comme blanches déclarent avoir été victimes de racisme, contre plus de 50 % pour les personnes originaires d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb, immigré·e·s ou descendants d’immigré·e·s.

Non seulement ces discriminations sont moins fréquentes, mais elles se produisent principalement dans l’espace public, et non dans les sphères structurantes comme le travail, l’école ou les administrations. Il est donc sans comparaison avec les systèmes de domination racistes qui touchent les non-blanc·he·s. Comme le résume l’étude : les insultes telles que « sale blanc » ou les agressions verbales ou physiques peuvent blesser, mais elles ne font pas système et ne produisent pas d’inégalités sociales à l’échelle des groupes. Il s’agit de formes de discriminations de réaction, dirigé contre des personnes qui incarnent la classe ou la « race » dominante, et non d’une oppression structurelle.


🎥 : En somme, comprendre le racisme anti-blanc, ce n’est pas nier l’existence d’actes de discrimination, mais les replacer dans leur contexte historique et politique, où ils peuvent être instrumentalisés pour consolider l’idée de petits blancs et donc d'une identité blanche menacée. Dans cette nouvelle vidéo, Seumboy analyse ces dynamiques à travers le meurtre de Quentin Deranque, et s’interroge : comment ce drame dépasse-t-il le simple fait divers pour devenir un outil de diabolisation de l’antifascisme ?

QUI EST… ?

Robin Di Angelo

Robin DiAngelo (née en 1956) est une sociologue et formatrice américaine spécialisée dans l’étude des rapports sociaux de race. Professeure et consultante en diversité, elle travaille depuis plusieurs décennies sur la manière dont les sociétés occidentales - et en particulier les États-Unis - produisent et reproduisent des inégalités raciales, y compris chez celles et ceux qui se définissent comme « non racistes ».

Elle est notamment connue pour avoir théorisé le concept de « White Fragility ». Selon elle, dans des sociétés où les questions raciales sont souvent minimisées, perçues comme polarisantes ou peu prises au sérieux, les personnes socialisées comme blanches développent une attente de confort racial et une faible tolérance au stress lié aux discussions sur le racisme.

Dans ce contexte, une critique des privilèges ou une mise en lumière des inégalités structurelles peut susciter des réactions défensives : colère, peur, culpabilité, argumentation, silence ou retrait. Ces réactions visent à rétablir un sentiment de sécurité et à préserver le statut dominant, plutôt qu’à engager une réflexion sur les rapports de pouvoir. La rhétorique du racisme anti-blanc peut s’inscrire dans ce mécanisme : en présentant la position majoritaire comme menacée, elle permet de déplacer le débat des inégalités structurelles vers une posture victimaire, où la norme dominante se pense attaquée. Ainsi, au lieu d’interroger les hiérarchies raciales héritées de l’histoire, le discours se recentre sur la défense d’une identité blanche supposément fragilisée.

RESSOURCES (DÉ)COLONIALES

LES INTERVENANT·ES À SUIVRE :

Mathieu Burgalassi -  écrivain, journaliste et anthropologue français, spécialisé dans l’étude des droites radicales et des dynamiques de l’extrême droite en France.

À LIRE :

Brun, Solène & Cosquer, Claire. La domination blanche, Paris ,Textuel, 2022.

Depris, Estelle. Mécanique du privilège blanc : comment l'identifier et le déjouer ? Binge, 2024.

Ignatiev, Noel. How the Irish Became White. New York, Routledge, 1995.

Laurent, Sylvie. et Leclère, Thierry. (dir.) De quelle couleur sont les blancs ? : Des « petits Blancs » des colonies au « racisme anti-Blancs » La Découverte, 2013.

« PRIVILÈGES » - CE QUI NOUS FAVORISE
Le mot « privilège » a mauvaise presse. Pourtant, il ne parle ni de mérite, ni de faute…

Fall, Penda. « PRIVILÈGES » - CE QUI NOUS FAVORISE, Histoires Crépues, 2025

ÉCHOS (DÉ)COLONIAUX

Broutage et racisme-anti blanc ?

Le mot broutage désigne une forme d’arnaque en ligne, le plus souvent affective et financière, qui repose sur la mise en confiance, la narration d’une intimité fictive et l’exploitation des vulnérabilités émotionnelles. Loin d’être un phénomène isolé ou strictement localisé, le broutage s’inscrit dans une circulation transnationale de techniques, de récits et de savoir-faire frauduleux.

Ces pratiques s’inscrivent dans des imaginaires profondément marqués par l’histoire coloniale : les pays du Nord sont perçus comme riches et sécurisés, les individus blancs comme des bénéficiaires naturels de ressources. Les brouteurs mobilisent ces représentations pour donner à leur fraude une légitimité symbolique et une portée qui dépasse la simple arnaque financière. Le récit d’urgence, de transmission, de maladie ou de fortune isolée contribue à construire un rapport de force où le Nord et les Blanc·he·s deviennent des cibles surdéterminées par l’histoire.

Alors, peut-on parler de “racisme anti-blanc” dans ce contexte ?

L’arnaque ne s’inscrit pas dans un système de domination raciale inversé : il n’y a ni privation structurelle de droits, ni hiérarchie raciale inversée, ni exclusion institutionnelle. Les actes de broutage s’inscrivent plutôt dans un renversement symbolique des rapports de pouvoir hérités de la colonialité, où l’histoire de l’exploitation, de l’extraction et de la subalternité est mobilisée pour donner sens à l’action. Le geste d’arnaque peut alors dépasser la simple dimension économique : il devient un outil de réponse politique et symbolique, une manière de réagir aux inégalités et aux stéréotypes hérités du passé colonial, au prix parfois d’une violence réelle, sans pour autant reproduire les structures d’oppression du racisme systémique.

📝Pour aller plus loin et comprendre qui sont les brouteurs ? Et comment le broutage prend forme sous la forme de fictions postcoloniales, nous vous invitons à plonger dans la lecture complète de notre article :

BROUTEURS : QUAND L’ARNAQUE RACONTE L’EMPIRE
Le broutage est une arnaque, mais aussi une histoire que l’on raconte. Derrière les faux profils et les scénarios amoureux, les brouteurs mettent en scène les fantasmes occidentaux de l’Afrique et les retournent contre ceux qui les produisent…

CALENDRIER (DÉ)COLONIAL

Mars : où nous croiser ?

Khomedy Night! 📍@tdtfparis

📅 1 jeudi sur 2 sur scène à 19h30 Vous les adorez dans l’émission l'heure des Khos, venez les decouvrir sur scène ! Au programme : des vannes, de la punchline et une belle rencontre entre nous !
Les fonds serviront à pouvoir continuer de produire l’émission et plutôt que juste vous demandez de l’argent on vous offre un spectacle de qualidaaaad🤌🏼


Les dialogues du quai Branly - La colonialité de notre mondialisation Animés par Marie-Yemta Moussanang 📍Quai Branly

📅 Jeudi 12 mars 2026 à 19h30 Soudan, de la révolution citoyenne à la guerre impériale ?

  • Hamad Gamal, exilé soudanais, journaliste et réalisateur, fondateur de SUDFA Media
  • Hind Meddeb, cinéaste
  • Lucie Revilla, sociologue du politique, chargée de recherche au CNRS, spécialiste du Soudan 

📅 Jeudi 19 mars 2026 à 19h30 La face cachée de nos technologies numériques : une perspective congolaise

  • David Maenda Kithoko, activiste, fondateur de l'association Génération Lumière

📅 Jeudi 26 mars 2026 à 19h30 La banane française : entre marché mondial et continuité coloniale

  • Malcom Ferdinand, ingénieur en environnement, docteur en science politique de l’université Paris Diderot et chercheur au CNRS (IRISSO)

Les dialogues du quai Branly
Arts et Civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques | Expositions, Spectacles, Concerts, Colloques, Conférences et Université Populaire. Découvrez Les dialogues du quai Branly sur le site https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/les-dialogues-du-quai-branly, musée du quai Branly - Jacques Chirac


Exposition Đoàn tụ - Collectif Orange Sanguine 📍Espace Saint-Rémi 4, rue Jouannet 33000 Bordeaux

📅 Du mercredi au dimanche, de 14h à 18h Đoàn tụ, qui signifie « se retrouver après une séparation », rassemble 26 artistes et 3 commissaires d’origine vietnamienne. À travers peinture, vidéo, installation, performance et création sonore, l’exposition fait résonner les mémoires de la diaspora vietnamienne et les histoires postcoloniales, tissant des liens sensibles entre passé et présent.

Designer graphique de l’affiche : @t.e.o.nguyen

Merci d'avoir pris le temps de nous lire. On se retrouve le mois prochain avec un autre dossier décolonial !

En coulisses de vos lectures - Penda Fall

Auteur⸱ice

Penda Fall
Penda Fall

Chercheuse formée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et nourrie par des terrains militants décoloniaux à Paris et Dakar. Ses travaux s'inscrivent dans le champ des études migratoire et raciale depuis des espaces postcoloniaux.

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