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LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #17

La fabrique politique du visible : contre-exposition, réseaux sociaux et hommage à Jason Arday

Par Penda Fall 30 août 2026 9 min
LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #17

Titus Kaphar

Chaque mois, on vous embarque pour une plongée éclairée et crépue au cœur de l’histoire coloniale et de ses héritages multiples.
Cette newsletter prolonge l’aventure d’Histoires Crépues, avec la même volonté : apporter du contexte, des repères, et des clés de lecture pour mieux comprendre le continuum colonial qui façonne encore nos sociétés.

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Penda Fall, membre de l’équipe Histoires Crépues, chercheuse en sciences sociales et engagée sur les questions raciales, migratoires et post-coloniales.

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DOSSIER (DÉ)COLONIAL

La fabrique politique du visible : l'exemple de la contre-exposition de 1931

En 1931, la France organise à Vincennes l'une des plus grandes célébrations de son empire colonial. Pendant plusieurs mois, l'Exposition coloniale internationale met en scène la puissance française, ses territoires et ses populations colonisées. L'Empire devient un spectacle. Mais quelques kilomètres plus loin, une autre exposition ouvre ses portes : La Vérité sur les colonies, rapidement connue sous le nom de contre-exposition coloniale.

Contre-exposer, est-ce encore être exposé ?

À la grandeur impériale, elle oppose le travail forcé, les morts du Congo-Océan, les expropriations, la répression politique et les luttes pour l'indépendance. Mais son histoire pose une question qui dépasse largement l'année 1931 : que signifie rendre quelque chose visible politiquement ?

🔹Qui fabrique le visible ?

On retient souvent de la contre-exposition de 1931 les grandes figures du surréalisme, notamment Aragon, Breton ou Éluard. Pourtant, comme le montre l'historien Alain Ruscio, sa création suit un processus plus collectif. L’impulsion vient de l’Internationale communiste, relayée par la Ligue internationale contre l’impérialisme, basée à Berlin, qui contacte sa section française. André Thirion, membre du PCF et du groupe surréaliste, est alors chargé de la contre-exposition. C’est ensuite lui qui mobilise son propre réseau intellectuel et militant parisien pour concrétiser le projet : les surréalistes, des militants communistes, des membres de la section coloniale et des militants chinois et indochinois participent à sa réalisation.

« Ne visitez pas l’Exposition coloniale », principalement écrit par André Breton et signé par plusieurs intellectuels et artistes. Aujourd’hui encore, ce tract est souvent davantage retenu que la contre-exposition et son contenu.

🔹Rendre visible ou organiser le récit ?

L’Exposition coloniale et la contre-exposition montrent toutes deux les territoires colonisés, mais elles n’organisent pas le même regard.

Être visible ne signifie pas nécessairement avoir prise sur les conditions de sa propre représentation.

À Vincennes, les territoires et les populations colonisées sont omniprésents, mais dans un récit qui les assigne à leur place : la domination devient une « mise en valeur ». Les colonisés sont visibles, mais leur récit ne leur appartient pas.

La contre-exposition cherche alors à détourner cette visibilité : elle reprend les mêmes outils à savoir les photographies, cartes, statistiques. Mais leur donne une autre fonction. Là où l’exposition coloniale présente les infrastructures comme les preuves du progrès apporté par la colonisation et célèbre la prétendue « mission civilisatrice », la contre-exposition montre ce que ces réalisations masquent : le travail forcé, les violences et la répression qui ont rendu ce « progrès » possible.

La question n’est donc pas seulement d’être visible, mais de savoir qui organise le regard, dans quelles conditions et au service de quel récit.

🔹La lutte pour le regard : le piège de l'attractivité

Mais pour devenir visible, encore faut-il capter le regard. La contre-exposition en fait l’expérience : malgré son discours anticolonial, elle ne rassemble que quelques milliers de visiteurs, très loin du succès de l’Exposition coloniale. Son tract promet pourtant cinéma, musique, théâtre, chœurs, café et couscous : pour entrer dans la bataille du visible, il faut aussi devenir désirable...

Olivier Marboeuf parle à ce propos de « paradoxe de la visibilité » : être reconnu suppose souvent de composer avec les critères du regard dominant. Pour reprendre les mots du penseur, on peut alors accepter d’en jouer les règles :

« pour sauver sa vie, sans pour autant le faire de gaieté de cœur ».

Cette visibilité a un coût : elle peut conduire à normaliser ce que l’on cherche à contester et produire une charge mentale importante.

Or la contre-exposition rappelle que visibilité et puissance politique ne se confondent pas. Elle a peu attiré, mais elle a été surveillée, infiltrée et réprimée. Parfois, ce qui compte n’est donc pas de gagner la compétition pour le regard, mais de créer les conditions d’un autre regard.

🎥Pour aller plus loin : Olivier Marboeuf a eu sa « Carte Noire » pour décortiquer la notion de visibilité et questionner, à travers son expérience de la scène culturelle et artistique française, ce que signifie réellement « être visible ».

« Token »

GLOSSAIRE (DÉ)COLONIAL

Le mot token vient de l’anglais et signifie littéralement « jeton », une pièce qui représente ou donne accès à quelque chose. Dans tokenism, il désigne surtout à partir des années 1960 l’inclusion symbolique d’un nombre limité de personnes minorisées pour donner une apparence de diversité, sans remettre en cause les rapports de pouvoir.

Le token est donc un corps rendu visible par le pouvoir, selon les conditions qu’il fixe. On se focalise davantage sur qui prend la parole plutôt que sur les conditions dans lesquelles cette parole devient possible et audible. Cette politique de reconnaissance peut diviser les communautés : certains deviennent les « bons » représentants, participant eux-mêmes au filtrage des voix légitimes.

« Le token est un corps miroir solitaire et docile dans lequel les puissants observent leur beauté, validant l’idée que la liberté comme l’indépendance ne peuvent être arrachées par une communauté dominée, mais qu’elles sont toujours offertes par la bonne volonté des princes qui en conservent ainsi le privilège. » - Olivier Marboeuf, Carte noire. Histoires crépues.

Le tokenisme ne consiste donc pas seulement à inclure des minoritaires : il permet aussi de gouverner leur visibilité et, parfois, de les faire s’affronter sur la ligne de la reconnaissance.

QUI ÉTAIT… ?

Jason Ardey

Jason Arday (1985-2026) né naît en 1985 à Clapham, dans le sud de Londres, de parents ghanéens. Enfant, il est diagnostiqué autiste et présente un retard global du développement. Il reprend des études, obtient plusieurs diplômes puis un doctorat en éducation. Ses recherches portent sur le racisme, les inégalités éducatives et la place des personnes noires dans l’enseignement supérieur. En 2023, à 37 ans, il est nommé professeur de sociologie de l’éducation à Cambridge, devenant le plus jeune professeur noir de l’histoire de l’université.

En 2026, le philosophe Nathan Cofnas, chercheur défenseur du race realism, qui cherche notamment à établir la possibilité d’un lien entre race, différences d’intelligence et héritabilité génétique, publie des accusations de plagiat visant la thèse de doctorat d’Arday. Rapidement, la controverse dépasse l’intégrité académique pour viser son parcours, son identité et sa légitimité. S’ensuit un harcèlement à forte dimension raciale, marqué par des mécanismes familiers aux personnes racisées dans l’enseignement supérieur : contestation de leur légitimité, surveillance de leur parcours et remise en cause de leur sujet.

Le 5 août 2026, Arday démissionne. Neuf jours plus tard, il est retrouvé mort à son domicile londonien, à 41 ans. Sa famille dénonce le résultat de plus de trois années de harcèlement continu.

Le 17 août 2026, des milliers de personnes se rassemblent à Trafalgar Square pour une veillée en sa mémoire. Cambridge prend finalement la parole par la voix de son chancelier, Chris Smith, qui affirme vouloir tenir ensemble deux exigences : enquêter sur les accusations d’intégrité académique, tout en refusant de participer à ce qu’il qualifie de « racist feeding frenzy » autour d’Arday. L’université réplique en affirmant lui avoir fourni un accompagnement renforcé face aux menaces : une alarme personnelle et un filtrage de ses courriels.

Cette tragédie médiatise quelque chose que les personnes racisées dans l’enseignement supérieur et la recherche connaissent depuis longtemps : une visibilité qui arrive (trop) tard. Mais elle rappelle aussi que des formes de résistance existent déjà. Depuis plusieurs années, étudiant·es et chercheur·ses s’organisent pour documenter, dénoncer et s'organiser. Le volume 4 de la revue maronnage ou encore les journées d’études portées depuis deux ans, entre autres par Solène Brun, Hanane Karimi et Iman El Feki, en sont de parfaits exemples.

C’est dans cet élan que nous vous invitons à suivre ESRacismes, une initiative portée par Penda Fall, qui propose un espace d’organisation et de dépôt de récits autour des violences raciales dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche francophone.

RESSOURCES (DÉ)COLONIALES

À LIRE :

Alain Ruscio, Communistes et surréalistes contre la « grande foire coloniale » de 1931 : convergences et initiatives séparées, 2024

Jason Arday, Understanding Mental Health : What Are the Issues for Black and Ethnic Minority Students at University?, 2018

La Revue Maronnages, Volume 4, No1 Racisme à l'université, 2025

Inès Bennacer et Sabrina Kassa - Médiapart, « Nous connaissons ce système de domination » : la mort de Jason Arday jette une lumière crue sur le racisme à l’université, 2026

À ÉCOUTER :

Roger Gaillard, Une exposition anti-impérialiste se prépare, L'Humanité, 6 avril 1931. Arte Radio, 2018

ÉCHOS (DÉ)COLONIAUX

Réseaux sociaux : se représenter ou s’exposer ?

Aujourd’hui, vouloir être visible semble être devenu une évidence. Sur les réseaux sociaux, il faut gagner en audience, faire circuler ses idées, développer sa communauté. Ne pas chercher la visibilité peut même être perçu comme de la jalousie ou de l’aigreur. À partir des réflexions d'Olivier Marboeuf, une question se pose : et si la visibilité peut aussi devenir une politique néolibérale ?

Et si, de l'auto-représentation à l'auto-exposition, il n'y avait parfois qu'un pas ?

🔸Qu'est-ce qu'une politique de visibilité néolibérale ?

Une politique de visibilité néolibérale repose sur la capacité du marché à absorber une diversité toujours plus grande de récits et de discours, y compris ceux qui lui sont pourtant opposés. Récits minoritaires, discours radicaux, figures contestataires : tout peut devenir visible et trouver sa place sur un même marché culturel. La diversité devient alors elle-même une valeur.

Sameer Kulavoor’s

🔸Quand la contestation devient un marché

Le problème est que cette ouverture ne transforme pas nécessairement le système. Le marché peut intégrer la contestation sans en changer les règles. Il donne une place à des discours critiques, tout en maintenant les rapports de pouvoir qui rendent cette critique nécessaire. Sur les réseaux sociaux, cette logique transforme ainsi potentiellement les identités, les récits et les luttes en contenus appelés à circuler dans une même économie de l'attention.

Il ne s'agit pas d'opposer celles et ceux qui participent à l'économie de la visibilité à celles et ceux qui chercheraient à s'en extraire. Nous sommes toutes et tous pris·es dans ces logiques. L'enjeu serait plutôt de penser comment participer sans laisser la participation devenir notre seul horizon. Utiliser les espaces de visibilité tout en continuant à construire, ailleurs et autrement, des formes de collectif, de solidarité et d'autonomie.

CALENDRIER (DÉ)COLONIAL

Septembre : où nous croiser ?

Algoritme !

📍Twitch et YouTube

REACT au Débat Présidentiel du MEDEF - Algorithme

📅 Jeudi 3 septembre avec Reha et Seumboy - puis reprise tous les lundis et jeudis matins


Défrichage

Un nouveau format arrive à la rentrée ! Une série consacrée à la lecture et au décryptage d’archives de l’histoire coloniale.


Fête de l'Humanité

📍Base 217 - Le Plessis-Pâté, Brétigny-Sur-Orge

📅 11, 12, 13 septembre : venez nous rencontrer !

Débat/table ronde co-organisée par HC :

📅Samedi 12 à 12h : Comment former les médias aux discriminations ? Histoires Crépues - La Déferlante - L'Iceberg

📅Samedi 12 à 18h : Politiser l'écologie Histoires Crépues - Socialter - Vert - Reporterre - La Maison Ecologique

📅Dimanche à 13h30 : Peut-on rire de tout avec n'importe qui ? Histoires Crépues - Media Narval - Alicia C'est tout - Jessie Varin

Merci d'avoir pris le temps de nous lire. On se retrouve le mois prochain avec un autre dossier décolonial !

En coulisses de vos lectures - Penda Fall

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