«L’Etat gouverne à travers la guerre contre le peuple» Entretien avec Mathieu Rigouste
Mathieu Rigouste, chercheur indépendant, analyse la répression du mouvement lycéen, ses héritages coloniaux et les mobilisations des 17 et 24 octobre. Comment le mouvement a-t-il réussi à déborder le dispositif répressif et à résister ?
Yvana : Dans tes travaux, tu montres comment des méthodes de répression expérimentées dans les colonies sont ensuite utilisées dans l'Hexagone. Est-ce que tu retrouves cette mécanique dans les mobilisations actuelles, notamment lycéennes ?
Mathieu Rigouste : Toute une partie de mon travail consiste à montrer qu'il existe une mécanique impériale. C'est-à-dire que toute l'histoire du capitalisme est raciale et patriarcale. La régénération du système capitaliste passe par des échanges entre les technologies de pouvoir et de savoir, les armes, les unités de police, les unités militaires, les doctrines, les idéologies et les formes de violence.
Le pouvoir expérimente, normalise et industrialise d'abord dans les périphéries coloniales, parce que c'est là que la modernité capitaliste raciale définit des corps comme « sacrifiables », et c'est donc là que le pouvoir s'autorise à tout expérimenter. On met en place des schémas de gouvernement basés sur une indistinction entre le temps de paix et le temps de guerre. On gouverne à travers la guerre contre le peuple.
Et donc, on expérimente, on normalise, on industrialise contre les résistances populaires. Il faut aussi se dire que les périphéries coloniales sont des lieux de résistance permanente, pour la survie et pour l'émancipation. On y expérimente des manières de gouverner qui reviennent immédiatement, ou parfois quelques semaines, quelques mois, quelques années plus tard, en métropole, pour écraser les résistances ouvrières, paysannes et populaires plus généralement.
Et dans le mouvement lycéen, on retrouve très clairement cette dynamique. Déjà, il faut bien se rappeler que la lutte et la révolte initiales du mouvement lycéen partent des dits outre-mer. Ces territoires sont gérés en permanence par la gendarmerie, c'est-à-dire par des forces militaro-policières. La répression y est donc, d'une certaine manière, constamment militarisée. On est toujours dans cette indistinction entre le temps de paix et le temps de guerre.
Le mouvement continue ensuite à se développer et à prendre de l'ampleur dans les quartiers populaires de la métropole, principalement à travers la mobilisation d'une jeunesse précaire, racisée et non blanche, qui est ciblée en tant que telle. Le modèle de répression appliqué contre les lycées des quartiers populaires s'inscrit dans la continuité directe du modèle d'oppression et de ségrégation policière, et plus largement institutionnelle, qui encadre la vie de cette jeunesse dans ses quartiers.
J'ai eu des entretiens avec des lycéens et des lycéennes qui racontent que, sur les blocus de leurs lycées, ils se font réprimer, harceler, violenter par les mêmes unités de police qu'ils subissent au quotidien dans leurs quartiers. Des policiers qui les connaissent par leur prénom, par leur nom, qui connaissent leur famille.
Il y a donc véritablement une continuité dans l'espace et dans le temps, et dans le temps long. C'est ce qu'on appelle le continuum impérial : une continuité dans l'espace et dans le temps à travers les colonialités des violences d'État.
Et il faut aussi se dire que les armes, les doctrines, les idéologies, les technologies de surveillance et de répression utilisées contre ce mouvement lycéen, devenu un soulèvement populaire, dérivent elles aussi de ce continuum impérial. De cette longue histoire de réverbérations entre les technologies de savoir et de pouvoir, entre les périphéries coloniales et les métropoles.
L'usage massif des gaz toxiques, des grenades mutilantes, tout ça vient d'expériences coloniales, notamment de l'impérialisme britannique en Irlande du Nord ou de l'occupation sioniste en Palestine.
Ces armes vont d'abord être adoptées par les unités antiterroristes en métropole, puis diffusées dans les BAC, c'est-à-dire dans la police de chasse à l'homme des quartiers populaires, avant d'être généralisées au reste de la police nationale et de frapper les autres mouvements sociaux.
On peut aussi parler de l'incarcération raciale de masse, qui est la dynamique actuellement à l'œuvre dans le traitement judiciaire des personnes arrêtées. C'est principalement la jeunesse racisée des classes populaires qui subit le traitement judiciaire le plus dur et qui rejoint, là encore, la chaîne carcérale, qui constitue déjà un système d'encadrement et de répression systémique dans les quartiers populaires.
Yvana : Plusieurs responsables politiques ont affirmé que les forces de l'ordre avaient été débordées le 17 octobre. Comment analyses-tu cette situation ? Est-ce que l'État avait sous-estimé l'ampleur que pouvait prendre le mouvement ?
Mathieu Rigouste : En fait, on le voit bien depuis la fin des années 1990 et le début des années 2000 : la grande peur du pouvoir, c'est la jonction entre la jeunesse des quartiers populaires, notamment celle qui a accès au lycée, et les autres mouvements sociaux. À chaque fois que cette jeunesse a tenté de rejoindre d'autres mouvements sociaux, le pouvoir policier a été ultra-féroce pour empêcher cette rencontre.
Et là, en fait, ça part dans l'autre sens. C'est-à-dire que le mouvement commence dans les périphéries coloniales et dans les quartiers populaires, avant d'être rejoint par d'autres strates des classes populaires, et même par les classes moyennes blanches.
C'est aussi le résultat de dix à quinze années de lutte déterminée du mouvement décolonial, de l'antiracisme politique et autonome, qui ont réussi à se faire entendre et à faire comprendre la profonde dimension politique des révoltes des quartiers populaires. Tout ça vient nourrir cette dynamique.
Et le 17 octobre, moi, je ne crois pas que le pouvoir policier ait sous-estimé le mouvement, ni qu'il ait organisé un laisser-faire. Il a mis à disposition toutes les unités dont il disposait, même si certaines étaient déjà épuisées par les semaines précédentes.
Il a utilisé toutes les forces à sa disposition : aussi bien les unités lourdes de gardes mobiles, de la gendarmerie et des CRS, que les unités de chasse à l'homme comme les BAC ou les BRAV-M. Il a sorti les blindés Centaure, utilisé toutes les armes à sa disposition, toxiques et mutilantes. Et d'ailleurs, il a mutilé, intoxiqué, tué même.
Il a utilisé tout le répertoire répressif dont il disposait. Et pourtant, il a été débordé.
Parce qu'il y a eu une sorte d'alliance entre les exploités, les opprimés, les dominés. Une alliance à la fois politique, stratégique et tactique, menée d'une certaine manière par les damnés de la terre, avec les autres révoltés. Et cette alliance a réussi, par sa créativité et son offensivité, à déborder le régime de maintien de l'ordre.
D'une certaine manière, il faut vraiment voir le 17 octobre comme une victoire politique de la rue et des franges les plus opprimées du peuple.
Yvana : Le 17 octobre, Éric Zemmour a établi un parallèle avec le massacre du 17 octobre 1961, en présentant les manifestants comme des descendants de colonisés animés par un esprit de vengeance. Comment analyses-tu cette instrumentalisation de l'histoire coloniale par l'extrême droite ?
Mathieu Rigouste : Zemmour, mais en fait toute l'extrême droite, et plus largement la bourgeoisie et les classes dominantes, sont travaillées par cette grande peur de la vengeance des colonisés et des damnés de la terre.
Et ça vient nous dire quelque chose de très clair : ils savent pertinemment que la colonisation n'a pas été un bienfait, mais qu'elle a été un système d'écrasement, d'oppression et de destruction de la vie.
Après, leur manière d'instrumentaliser cette peur, c'est d'essayer de parler aux couches sociales blanches, de les terroriser, de leur dire qu'il n'y a pas de jonction possible avec les opprimés d'aujourd'hui. On voit bien qu'ils font des liens très clairs avec l'histoire coloniale.
Mais cette instrumentalisation marche de moins en moins, à mesure que nous réussissons à rendre visible la dimension politique de cette révolte sociale qui traverse tout le mouvement.
Et il faut bien se dire que le 17 octobre 1961, c'est un massacre raciste, colonial, d'État, organisé. Ce n'est pas une bavure, un dysfonctionnement ou une dérive de la violence coloniale. Tout ce qui s'est passé le 17 octobre 1961 a été préparé, pensé à la préfecture de police de Paris.
Les unités de harkis mises en place par le préfet de police Maurice Papon, c'étaient déjà celles qu'il avait expérimentées en Algérie. Il a mis en place des systèmes de surveillance quotidienne, idéologique, politique et sanitaire des travailleurs nord-africains dans Paris. Il avait fait mettre à disposition les bus, les centres d'internement. Il avait prévenu les forces de police en leur disant : « Pour un coup reçu, nous en rendrons dix. »
C'est-à-dire qu'il y avait toute une série de dispositifs qui ont encadré, préparé, programmé le massacre d'octobre 1961.
Ce n'est absolument pas une dérive, ce n'est pas un dysfonctionnement : c'est le fonctionnement de la machine impériale.
Et en réalité, on est toujours là-dedans. Les mains arrachées, les yeux éborgnés, les personnes tuées, et puis toute la chaîne quotidienne des violences policières, judiciaires, médiatiques et carcérales qui frappe les habitants des quartiers populaires : tout ça n'est absolument pas de l'ordre de la dérive. C'est un système organisé, parce que le capitalisme français est un capitalisme racial.
Il repose sur une forme de socio-apartheid, sur un système de ségrégation socio-raciale qui, encore une fois, n'est pas simplement le reste de préjugés culturels, de discours et d'imaginaires issus d'un passé colonial révolu. C'est le fonctionnement d'une colonialité présente.
Yvana : Le retour des couvre-feux dans l'Hexagone a suscité beaucoup d'indignation, alors que cette mesure est régulièrement utilisée dans les territoires ultramarins. D'ailleurs, en octobre, la Guadeloupe y a eu recours avant même les recommandations du gouvernement. Que révèle cette différence de traitement et comment replacer les couvre-feux dans l'histoire coloniale de la répression ?
Mathieu Rigouste : C'est toute la thèse que je défends dans mon livre La Guerre globale contre les peuples, sorti l'année dernière. Cette militarisation, dont beaucoup de gens s'indignent aujourd'hui, c'est la normalité du pouvoir dans les périphéries coloniales.
Les couvre-feux, comme l'état d'urgence et toutes les formes de gouvernement par la guerre contre le peuple, constituent le fonctionnement régulier du pouvoir dans ces territoires.
On a notamment l'invention de l'état d'urgence et l'utilisation des couvre-feux pendant la contre-révolution algérienne. D'ailleurs, c'est contre un couvre-feu raciste, décrété fin septembre 1961, que les manifestations algériennes sont déclenchées dans Paris. Des manifestations qui vont être réprimées par un massacre policier.
Et les couvre-feux sont régulièrement utilisés dans les territoires dits d'outre-mer, dans les périphéries coloniales, mais aussi dans les quartiers populaires. On a des couvre-feux pour les mineurs dans différentes villes de banlieue parisienne, comme dans d'autres grandes villes de la métropole.
C'est donc le fonctionnement normal du pouvoir à l'égard des corps prolétaires et racisés.
Et là, on assiste à une extension de cette colonialité, de ces dynamiques répressives, au reste du mouvement social.
Mais encore une fois, il faut bien se dire que cette répression ne s'applique pas de la même manière à tout le monde.
Moi, j'ai continué à filmer la police dans Paris, le soir du 18 octobre. À ce moment-là, il n'y avait plus les classes moyennes ni les strates blanches des classes populaires. Il ne restait que cette jeunesse qui n'a pas grand-chose à perdre dans ce monde-là, la jeunesse des quartiers populaires.
Et cette jeunesse subissait des chasses à l'homme policières qui la mettaient en danger de mort, dans la continuité de ce qu'elle vit déjà dans les quartiers populaires et dans la chaîne carcérale.
Il faut bien se dire que les couvre-feux mis en place depuis le 17 octobre, même s'ils ne disent pas leur nom, sont des couvre-feux racistes. Ce sont évidemment les corps de la jeunesse prolétaire et non blanche qui sont suspectés et pourchassés le soir, dans les villes où la police sévit.
Yvana : Malgré la violence de la répression et les déclarations du gouvernement, la mobilisation du 24 octobre a été aussi importante que celle du 17. Est-ce que la répression fonctionne encore comme un outil d'intimidation ? Et quels effets a-t-elle eus sur l'évolution du mouvement ?
Mathieu Rigouste : La peur d'être blessé ou tué, l'exposition à la férocité de la violence d'État, c'est comme le sentiment d'insécurité : ça fonctionne d'autant mieux qu'on est isolé et divisé. Et l'ensemble du système de répression repose sur ça. Tout comme le capitalisme, il vise à nous individualiser et à nous isoler.
Et là où il y a une véritable victoire de ce mouvement, c'est justement dans le fait de ne pas avoir cédé à l'isolement et à la division.
Parce qu'une fois qu'on réussit à ne pas céder à la division et à l'isolement, la férocité d'État radicalise les gens, elle les met en colère.
C'était pareil au début des Gilets jaunes. Il y a des gens qui, au départ, sortaient pour le prix de l'essence et qui, face à la férocité policière, ont découvert ce qu'était la nature profonde de l'État.
Il se passe la même chose aujourd'hui. Les premières revendications lycéennes portent d'abord sur leurs conditions de vie au quotidien. Et puis la répression vient mettre à nu le principe même du système, montrer ce qu'est vraiment la machine, et éclairer les consciences sur le fait qu'il ne s'agit pas simplement d'un problème de surface, mais d'un problème qui traverse l'ensemble de cette société.
Cette férocité d'État a donc aussi participé, d'une certaine manière, à aiguiser les consciences de cette jeunesse et de ce mouvement social. Mais c'est aussi parce que le mouvement lui-même s'est donné les moyens de réfléchir collectivement, de construire de l'entraide et de l'autodéfense.
En récupérant des pratiques qui ont été inventées et partagées depuis les Gilets jaunes, depuis le mouvement contre la loi Travail, contre les réformes des retraites, mais aussi dans le reste du monde. En trouvant des manières d'agir face aux gaz toxiques et aux grenades mutilantes, de faire front commun dans la rue, de faire bloc, de se soigner, de partager du sérum physiologique, des masques, de s'organiser en petits groupes, de faire attention les uns aux autres. Et puis des solidarités face aux traitements judiciaires et aux incarcérations.
Tout ça est venu redonner de la force à un mouvement qui s'est profondément transformé et qui a réussi à prolonger ce soulèvement, à le faire tenir dans la durée.
On n'a jamais, au départ, le rapport de force face à une puissance impériale. C'est dans leur capacité à durer que les peuples trouvent la possibilité d'un horizon d'émancipation.
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