Non, l’islamophobie n’est pas légale en France, comme le prétend Julien Odoul
Invité de la matinale de France Info le lundi 20 avril, le député du Rassemblement National Julien Odoul a affirmé que l’islamophobie est « légale dans notre pays ».
Dès le début de son intervention sur France Info, Julien Odoul, opère un déplacement stratégique : plutôt que de répondre sur le fond, il redéfinit, conteste et délégitime le terme même d’« islamophobie ».
À la question pourtant claire du journaliste Pierrick Bonno, « Assumez-vous ces propos islamophobes venant de l’un de vos partenaires européens ? », le député RN répond en affirmant que « l’islamophobie est légale dans notre pays ».
Il était invité à réagir aux propos du leader néerlandais Geert Wilders qui avait appelé à stopper toute immigration issue de « pays musulmans » lors d’un rassemblement européen d’extrême droite survenu deux jours plus tôt à Milan.
S’ensuit une série d’arguments bien rodés, qu’il a ensuite relayés sur ses réseaux sociaux, notamment sur X : l’islam ne serait « pas une race » ; le terme « islamophobie » serait « une création des Frères musulmans » ; avoir peur d’une religion relèverait d’un « droit » en France ; enfin, l’islamophobie « tuerait ceux qui en sont accusés ».
Il faut être précis sur le concept « d’islamophobie ».
— Julien ODOUL (@JulienOdoul) April 20, 2026
1 - l’islam n’est pas une race
2 - c’est une création des Frères Musulmans
3 - on a le droit d’avoir peur d’une religion en France
4 - l’islamophobie tue ceux qui en sont accusés@franceinfo pic.twitter.com/JM8R1dCNwb
Cette séquence n’est pas anodine. Elle repose sur une confusion volontaire entre, d’une part, la critique des religions, protégée par la liberté d’expression et le droit au blasphème, et, d’autre part, la discrimination envers des personnes en raison de leur appartenance réelle ou supposée à une religion, qui relève du droit pénal et de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse.

L’islamophobie : une réalité documentée
L’islamophobie est une notion reconnue et documentée à l’échelle nationale et internationale. La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) la définit comme une « attitude d’hostilité systématique envers les musulmans, les personnes perçues comme telles et/ou envers l’islam ». Les Nations Unies la décrivent plus largement comme une combinaison de « peur, de préjugés et de haine, envers les personnes musulmanes ou assimilées comme telles, se traduisant par des comportements hostiles, discriminatoires ou violents. »
Réduire l’islamophobie à une simple « peur de la religion » relève donc d’une manipulation sémantique. Comme l’a montré la sociologue Colette Guillaumin dans L’idéologie raciste (1972), le racisme ne repose pas uniquement sur une définition biologique de la « race » : il peut viser des groupes construits socialement, notamment sur des bases culturelles ou religieuses.
Autrement dit, affirmer que « l’islam n’est pas une race » ne suffit pas à invalider l’existence d’un racisme visant les musulmans.
Les “Frères musulmans” et le soupçon permanent
Les discours portés par Julien Odoul et son parti participent d’une entreprise plus large de diabolisation des musulmans. Ils s’inscrivent dans un imaginaire que l’on peut qualifier de conspirationniste : celui d’une société menacée de l’intérieur.
On y retrouve des éléments désormais bien installés dans le débat public : la thèse du « Grand Remplacement », popularisée par Renaud Camus ; l’idée d’une « hydre islamiste » infiltrant la société ; ou encore la représentation des musulmans comme intrinsèquement inassimilables. À cela s’ajoute une obsession récurrente autour des Frères musulmans, présentés comme une force occulte dirigeant les musulmans en France.
Les sociologues Marwan Muhammad et Abdellali Hajjat décrivent ce phénomène comme un « conspirationnisme islamophobe » dans Islamophobie : Comment les élites françaises fabriquent le "problème musulman" (édition La Découverte, 2016). Selon eux, il repose sur une double accusation : les musulmans seraient à la fois dissimulateurs et conquérants. Leur simple présence est ainsi perçue comme problématique, indépendamment de leur statut de citoyens.
Cette mécanique permet, par glissement, de prétendre viser « l’islam politique » tout en ciblant en réalité les musulmans dans leur ensemble. Une stratégie qui, selon ces sociologues, a largement contribué à l’extension des discours islamophobes en France.
Une pratique politique inscrite dans le temps
Cette logique n’est pas nouvelle chez Julien Odoul. Le 11 octobre 2019, lors d’une séance du Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, il avait exigé qu’une mère accompagnatrice portant le voile le retire. La scène, largement médiatisée, montrait son enfant en pleurs, tandis qu’elle tentait de le rassurer.
En contestant le mot « islamophobie », Julien Odoul ne se contente pas d’un débat lexical. Il contribue à rendre invisibles les réalités que l’islamophobie désigne. Ce déplacement du débat n’est pas neutre. Quand le député RN affirme en direct que « l’islamophobie est légale », il ne fait pas qu’énoncer une opinion. Il participe à une entreprise politique plus large : banaliser un discours d’exclusion tout en le dédouanant de ses implications racistes.
Auteur
Journaliste plurimédia avec un oeil sur l’actu internationale et les questions de société. Diplômée en histoire, en relations internationales, et en journalisme, elle collabore avec plusieurs médias dont Le Média où elle y présente des émissions.
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