Paulette Nardal: pionnière de la Négritude ?
Quand on parle de Négritude, les noms de Césaire ou Senghor reviennent souvent. Pourtant, avant même que le mouvement ne porte ce nom, des intellectuelles noires pensent déjà l’identité et la solidarité entre Afrodescendant.es. Parmi elles : Paulette Nardal.
Paulette Nardal
Quand on parle de la Négritude, trois noms reviennent presque systématiquement : Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas. Pourtant, avant même que le mouvement ne porte ce nom, des intellectuelles noires réfléchissent déjà à l'identité noire, aux liens entre afrodescendants et à la nécessité de construire une conscience commune. Parmi elles se trouvent Paulette Nardal.
Longtemps reléguée au second plan de cette histoire, cette intellectuelle martiniquaise a pourtant joué un rôle essentiel dans la circulation des idées qui ont donné naissance à la Négritude.
De la Martinique au Paris noir

Née en Martinique le 12 octobre 1896, Paulette Nardal part étudier à Paris et fréquente la Sorbonne, où elle compte parmi les premières étudiantes noires. Elle étudie notamment l'anglais ce qui lui permet d'accéder aux textes et aux idées des intellectuel.le.s anglophones.
À Paris, Paulette et ses sœurs se retrouvent au cœur d'un milieu intellectuel noir en pleine effervescence. Dans le salon littéraire qu’elles créent à Clamart, se croisent des intellectuels africains, caribéens et afro-américains. Les idées de la Harlem Renaissance, ce mouvement culturel et intellectuel noir qui se développe aux États-Unis dans les années 1920, y rencontrent celles des étudiant.es et écrivain.es venus des colonies françaises. Le salon devient alors plus qu'un lieu de sociabilité. Il participe à la formation d'une conscience noire transnationale, malgré des histoires et des situations différentes, Africain.es, Antillais.es et Afro-Américain.es peuvent se reconnaître dans des expériences et des héritages communs. La sœur de Paulette, Jane Nardal, développe notamment l'idée d'un « internationalisme noir ».
En 1931, Paulette Nardal co-créé La Revue du Monde Noir, une revue bilingue. Publiée à Paris jusqu'en 1932, elle cherche à créer un espace de dialogue entre les intellectuels noirs d'Afrique, des Antilles et des États-Unis et contribue ainsi à faire circuler les idées qui nourriront quelques années plus tard la Négritude.

Penser la Négritude avant la Négritude
C'est dans ce bouillonnement intellectuel que Paulette Nardal développe une pensée qui annonce plusieurs des principes de la future Négritude.
Elle défend l'idée qu'il existe des valeurs intellectuelles, culturelles et historiques communes aux différentes sociétés du monde noir. Elle se revendique elle-même comme une « intellectuelle nègre », se réapropriant un terme utilisé comme une insulte pour affirmer une «fierté noire».
Paulette Nardal n’est pas à l’origine de l’invention du mot « Négritude », associé ensuite à Césaire et Senghor. Elle affirme en revanche que le mouvement de pensée existait avant d'être nommé et rappelle avoir publié des textes développant ces idées avant leur popularisation par ceux qui deviendront les grandes figures masculines du mouvement.
Par sa connaissance de l'anglais et les rencontres organisées à Clamart, elle contribue à faire circuler en France les idées venues du monde noir anglophone, notamment de la Harlem Renaissance. Les réflexions sur la fierté noire et la solidarité entre les populations africaines et diasporiques trouvent ainsi un espace de discussion commun à Paris.
Une pensée qui prend aussi en compte les femmes
Mais Paulette Nardal se distingue également des hommes qui ont incarné ensuite la Négritude, par l'attention qu'elle porte à la situation particulière des femmes noires. Elle souligne qu'elles sont confrontées simultanément aux discriminations raciales et aux discriminations liées à leur sexe. Cette situation rend, selon elle, la solidarité entre femmes noires particulièrement nécessaire.
Et Paulette Nardal est loin d'être seule. Sa sœur Jane écrit sur l'« internationalisme noir », tandis que d'autres intellectuelles comme Suzanne Lacascade participent également à cette effervescence intellectuelle. Plus tard, Suzanne Césaire développera à son tour une œuvre majeure autour de l'identité antillaise et du colonialisme.
Il existe donc une véritable généalogie féminine de la pensée noire francophone, longtemps éclipsée par le récit faisant de Césaire, Senghor et Damas les principaux fondateurs de la Négritude.
De la conscience noire à l'émancipation des femmes
Au début de la Seconde Guerre mondiale, alors qu'elle retourne en Martinique, elle est gravement blessée au cours de son voyage. Elle gardera des séquelles de cette blessure et marchera ensuite avec une canne. Elle passe les années de guerre en Martinique, alors placée sous l'autorité du régime de Vichy représenté dans l'île par l'amiral Robert.
Après-guerre, son engagement se tourne notamment vers la citoyenneté des femmes martiniquaises. Alors que les Françaises viennent d'obtenir le droit de vote en 1944, elle participe à la création du Rassemblement Féminin Martiniquais et dirige La Femme dans la Cité. Elle encourage les Martiniquaises à exercer leurs nouveaux droits politiques et à participer pleinement à la vie publique.
Son combat s'étend également aux questions sociales : pauvreté, logement, alcoolisme, santé ou encore éducation. Son féminisme est profondément lié à sa conception chrétienne de la solidarité et de la justice sociale. En 1947, son engagement prend une dimension internationale lorsqu'elle devient déléguée pour les territoires non autonomes à la Commission de l'ONU sur le statut de la femme à New York.
Pourquoi l'histoire l'a-t-elle oubliée ?
Malgré ce parcours, Paulette Nardal disparaît progressivement du grand récit de la Négritude.
Elle-même pointe le rôle du sexisme dans cette invisibilisation. Là où Césaire bénéficie de la reconnaissance de figures intellectuelles aussi importantes qu'André Breton ou Jean-Paul Sartre, les femmes qui ont participé aux premières réflexions sur la conscience noire ne disposent pas des mêmes réseaux de légitimation. Paulette Nardal résume ce mécanisme par l'idée que « les grands hommes promeuvent les grands hommes ».
L'histoire retiendra donc largement ceux qui ont donné un nom et une immense œuvre littéraire au mouvement, beaucoup moins celles qui avaient contribué à préparer le terrain intellectuel sur lequel il s'est développé.
Autrice, journaliste, penseuse, à travers ses écrits, ses réseaux transatlantiques et son engagement politique et féministe, Paulette Nardal a participé à faire émerger une conscience noire francophone avant même que celle-ci ne prenne le nom de Négritude.
Inscrivez-vous à la newsletter
Soutenez le projet d'un seul geste, abonnez-vous gratuitement à la newsletter d'histoire coloniale et antiraciste.