Pour beaucoup d'Ultramarin.e.s, même la mort a un coût supplémentaire
Evans Doea, jeune guyanais de 17 ans est décédé après s'être noyé dans la Loire.
Lorsque j'ai vu passer la cagnotte ouverte pour rapatrier le corps d'Evans, un adolescent guyanais de 17 ans décédé après une noyade dans la Loire, j'ai pensé à ma propre famille. Quelques jours après la cagnotte d'Evans, une autre apparaissait sur les réseaux sociaux. Cette fois, pour Éric, un Réunionnais de 24 ans décédé dans un accident de la route dans le Maine-et-Loire. Là encore, une cagnotte a été ouverte pour financer le retour du corps à La Réunion.

Cette question du retour au pays après la mort est très concrète pour beaucoup d'Ultramarin.e.s.
Cette réalité, je l'ai touchée du doigt lorsque notre père est tombé gravement malade en 2021. Heureusement, il s'en est sorti. Mais sa maladie nous avait contraintes, ma sœur et moi, à envisager un scénario que personne ne devrait avoir à imaginer à vingt ans : comment gérer la perte soudaine d'un parent, les démarches administratives et plusieurs milliers d'euros de dépenses en quelques jours ?
Selon plusieurs opérateurs funéraires spécialisés dans les rapatriements entre l'Hexagone et les Outre-mer, le coût d'un rapatriement de corps varie généralement entre 4 000 et 8 000 euros selon la destination et les prestations choisies. Le transport aérien exige un cercueil spécifique, des formalités administratives particulières et l'intervention de plusieurs opérateurs funéraires. À ces frais s'ajoutent souvent les dépenses liées aux obsèques elles-mêmes.
Des aides publiques existent. D'après LADOM, l'agence chargée de la continuité territoriale, une aide peut couvrir jusqu'à 50 % du coût du transport aérien du corps, dans la limite de plafonds qui varient selon la distance parcourue. Certaines collectivités ont également développé leurs propres dispositifs. À La Réunion, par exemple, le Département peut accorder une aide pouvant atteindre 5 000 euros sous conditions de ressources.
Mais ces dispositifs ne couvrent pas systématiquement l'ensemble des dépenses. Surtout, les familles doivent souvent avancer les frais avant d'être remboursées. Pour certains, les cagnottes semblent donc la solution la plus rapide.
Face à ces coûts, certaines familles choisissent de s'assurer pour éviter à leurs proches d'avoir à supporter cette charge financière en pleine période de deuil. C’est le cas de ma tante, elle et son mari payaient une assurance obsèques.
« Quand ma belle-sœur est décédée, on s'est rendu compte à quel point c'était cher, alors on a souscrit à une assurance », me raconte-t-elle. Lorsque son mari est décédé brutalement en 2012, cette assurance a pris en charge l'ensemble des frais. Pour ma tante, déjà confrontée au choc de la perte, cela a représenté un immense soulagement.
Elle paie une centaine d'euros par an pour cette assurance. Pour elle, c'est une sécurité. Pour moi, c'est aussi le rappel d'une réalité :
lorsqu'on vit loin de sa terre natale, même la mort peut devenir plus coûteuse.
La question dépasse pourtant largement le cadre funéraire.
Chaque année, des milliers d'Ultramarin.e.s quittent leur territoire pour étudier, travailler ou accéder à certains soins. Selon les chiffres du ministère de l'Enseignement supérieur, relayés par la Délégation interministérielle à l'égalité des chances des Français d'Outre-mer, plus de 40 000 étudiant.e.s ultramarin.e.s poursuivent aujourd'hui leurs études dans l'Hexagone. Des milliers de patient.e.s sont également contraint.e.s de se déplacer pour bénéficier de soins indisponibles localement.
L'éloignement est devenu une composante ordinaire de la vie ultramarine.

Les billets d'avion plus chers, les familles séparées, les départs contraints pour les études ou les soins, la concentration de nombreux services publics à plusieurs milliers de kilomètres : ces réalités sont régulièrement dénoncées dans les territoires ultramarins. Le rapatriement des corps apparaît comme leur prolongement le plus brutal.
La disparition d'Evans et d'Éric rend visible une question que beaucoup de familles ultramarines connaissent déjà, celle du droit au retour.
Dans une République qui affirme relier ses territoires par la continuité territoriale : pourquoi le dernier voyage dépend-il encore si souvent des moyens financiers des proches ?