Pour être entendus par les Occidentaux, les Palestiniens doivent être des « victimes parfaites ». Entretien avec Mohammed El-Kurd, journaliste et auteur de Perfect Victims.

Pour être entendus par les Occidentaux, les Palestiniens doivent être des « victimes parfaites ». Entretien avec Mohammed El-Kurd, journaliste et auteur de Perfect Victims.
Discours de Mohammed El-Kurd à l'assemblée générale des Nations Unies, le 2 décembre 2021.

Pourquoi les Palestiniens devraient-ils se montrer irréprochables pour obtenir justice, voire simplement pour mériter de vivre ? C’est à cette question que répond Mohammed El-Kurd, journaliste et poète palestinien, dans Perfect Victims, récemment traduit en français aux éditions Les Liens qui libèrent. Avec sa sœur jumelle, Muna, il s’est fait connaître en documentant les expulsions de familles palestiniennes dans le quartier de Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est. Dans ce livre, il démonte la figure de la « victime parfaite » : les Palestiniens seraient sans cesse sommés de prouver, encore et encore, qu’ils sont des victimes pour avoir le droit d’être entendus. Les Liens qui libèrent ont reçu Histoires Crépues pour un entretien avec l’auteur.

Pour commencer, j’aimerais revenir sur l’enfance. Pour beaucoup de Palestiniens, grandir en territoire occupé, c’est être confronté à la violence dès le plus jeune âge : les bombes, les snipers, la Nakba (« la catastrophe ») qui semble ne jamais prendre fin. Dans ton livre, tu évoques la lettre que tu as écrite, enfant, à Barack Obama, et les espoirs que tu y plaçais. Quelques années plus tard, les États-Unis poursuivaient leur soutien massif à Israël. Comment un enfant comprend-il qu’il est face à une violence qui mène à la mort ? Et que devient l’enfance quand on grandit avec le sentiment que même ceux qui pourraient aider refusent d’écouter ?

C’est une question vraiment intéressante. J’ai abordé ce livre avec des idées préconçues sur l’enfance. Je voulais montrer que les enfants palestiniens sont le plus souvent instrumentalisés – par l’Occident, par des militants, par des alliés – pour véhiculer un message parfait, et que cela repose sur l’idée que les enfants n’ont aucune autonomie. Mais au fil de mes recherches, et en relisant ce que j’avais moi-même écrit enfant, j’ai compris que les enfants ont bel et bien une capacité d’agir, qui varie selon les lieux et les contextes politiques et géographiques. On le voit d’ailleurs ici, en France, avec le mouvement des lycéens : des élèves sont capables de mener un véritable combat politique. Ce qui me frappe, c’est que dans les films et les livres, l’enfant palestinien est souvent entouré de personnes bienveillantes et compatissantes. Mais dès qu’il franchit le seuil de l’âge adulte, dès qu’il devient un homme ou une femme et qu’il choisit – ou est contraint – de recourir à la violence, il est totalement abandonné. On le juge alors vulgaire, profane, sauvage.

À quel moment as-tu pris conscience de la situation ? Dans une partie du livre, tu écris que très vite, les enfants deviennent des hommes, que les filles deviennent des hommes.

C’est une référence à un poème d’un poète irlandais où il écrit, je crois : « Et les femmes étaient des hommes, et les enfants étaient des hommes, et les hommes étaient des hommes. » L’idée, c’est que tout le monde est une cible légitime, que tout le monde est condamné à mort, que tout le monde peut être visé par l’armée. Je reprends cette idée pour la prolonger : les femmes, les enfants et les hommes palestiniens forment un même tissu social. Il n’y a pas d’un côté des combattants qui se battent dans leur coin, et de l’autre des femmes et des enfants qui pleurent, sans rien comprendre, apolitiques et sans affiliation. Tout le monde fait partie de ce tissu social – un tissu magnifique, fait de croyances et d’affiliations politiques multiples. Ce tissu existe partout ailleurs, mais en Palestine, il est considéré comme illégitime. Et c’est l’impérialisme et la colonisation qui en sont responsables.

Tu reviens à plusieurs reprises sur la figure du sniper, une arme qui a la particularité d’instaurer une distance et qui donne aux Palestiniens le sentiment d’être en permanence dans la ligne de mire d’un tireur embusqué. Peux-tu expliquer la place du tireur d’élite dans la vie des Palestiniens, et pourquoi il est important de mettre cette figure en avant ?

J’utilise cette métaphore parce que l’État israélien fonctionne comme un tireur d’élite : la plupart du temps, la violence est infligée à distance. Il y a très peu de violence de proximité – sauf peut-être en prison, où l’on est torturé par le geôlier. Mais à Gaza, les gens subissent des frappes venues du ciel ; pendant la Grande Marche du Retour, des journalistes ont été abattus de loin. Cette figure renvoie aussi à un autre type de tireur d’élite : le bureaucrate, le journaliste, le diplomate qui s’adresse aux Palestiniens dans un langage très policé, qui se dit préoccupé par la violence qu’ils subissent, mais qui exerce lui aussi une violence à leur encontre, de manière dissimulée et implicite – depuis le lointain, comme un sniper. Et il y a un troisième aspect que je souhaitais aborder : le tireur d’élite comme figure de la censure et de l’autocensure. Si l’on observe la production de savoir palestinienne, et sans doute celle de nombreux groupes marginalisés à travers le monde, on constate que les gens ont tendance à s’autocensurer, et cette figure permet d’expliquer ce mécanisme.

Portrait de Mohammed El-Kurd

Tu parles aussi dans le livre de quelque chose de très intéressant : l’irrévérence, comme une forme de lutte contre la colonisation, l’impérialisme, la violence et l’apartheid. Pourquoi l’irrévérence est-elle importante dans la lutte ?

Pour deux raisons, je pense. D’abord, à un niveau inconscient. L’irrévérence est un refus de la soumission. On n’accepte pas la place qu’on nous assigne dans la hiérarchie sociale. On dit : « Non, je ne suis pas ton sujet. Je ne te suis pas soumis. » Cela aide aussi, inconsciemment, à affronter la réalité de l’occupation : en adoptant une attitude désinvolte à son égard, on se dit qu’elle n’a pas encore pris racine dans notre esprit, qu’elle n’a pas encore envahi nos pensées. Mais au niveau collectif, son rôle est bien plus important encore. L’irrévérence brise les tabous. Quand on est accusé d’antisémitisme, de violence, etc. – c’est la dissonance cognitive que j’ai vécue ces trois dernières années –, et qu’on choisit d’en rire ou de tourner l’accusation en ridicule, on montre aux autres à quel point elle est absurde. Le tabou se fissure, et les gens se sentent autorisés à parler plus librement de choses qui, jusque-là, les rendaient fous.

Dans ce livre, tu dis aussi qu’on connaît certains chercheurs israéliens, comme Ilan Pappé, mais qu’on ignore les chercheurs, le cinéma et la culture palestiniens – alors qu’il est essentiel, dans la lutte pour Gaza et pour la Palestine, de connaître ces auteurs. Pourrais-tu nous citer quelques chercheurs et auteurs palestiniens importants ?

C’est difficile de dresser une liste. Ce que je fais avec chaque livre que je lis, c’est ouvrir la bibliographie. Si l’auteur ne cite que des auteurs israéliens et américains, je ne le prends pas au sérieux. Je précise que cela n’a rien à voir avec une politique identitaire : je ne pense pas qu’il faille ne lire que des auteurs palestiniens ou ne citer que des voix palestiniennes. Mais si les auteurs palestiniens sont massivement écartés du débat, il y a là une dimension raciale, quelque chose de très fortement racialisé. C’est une déshumanisation supplémentaire. On peut éprouver de la sympathie pour les Palestiniens en tant que victimes, être touché par ce qu’ils vivent, mais on ne leur fait pas confiance en tant qu’analystes, en tant qu’acteurs politiques, en tant que personnes capables de donner un sens au monde. Il faudrait que quelqu’un nous les traduise et cela, encore une fois, pose problème.

En France, on parle de Mahmoud Darwich, que tu cites, mais il est vrai que nous ne connaissons pas toutes ces figures.

Dans ce livre, je convoque de nombreuses personnalités que j’aime sincèrement, comme Shireen Abu Akleh ou Mahmoud Darwich. J’avais d’ailleurs très peur qu’on se méprenne et qu’on pense que je les attaquais, ce qui n’était absolument pas le cas. Mais avec Mahmoud Darwich, il faut se demander : que fait-il là ? N’est-il qu’une épigraphe en ouverture du livre, et rien de plus ? Ou s’agit-il d’une véritable lecture critique du poète et de son œuvre ? La plupart du temps, les poètes, les chanteurs et les artistes palestiniens ne servent que de décoration, alors qu’ils méritent bien plus que cela.

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