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Pourquoi parler français peut-il vous rendre suspect aux yeux de l’ICE ?
Depuis que Donald Trump a mis fin au statut de protection temporaire (TPS) accordé aux Haïtiens aux États-Unis, des centaines de milliers d’entre eux vivent dans la peur d’être arrêtés ou expulsés. Certains témoignent même de la crainte d’être repérés simplement parce qu’ils parlent français.
Crédits : Joe Raedle/Getty Images
Aux États-Unis, certaines personnes d’origine haïtienne disent désormais avoir peur de sortir de chez elles. Et même lorsqu’elles sont américaines, certaines craignent que le simple fait de parler français ou créole haïtien et d’être ainsi identifiées comme Haïtiennes suffise à attirer l’attention de la police fédérale de l’immigration (ICE).
« Je suis citoyenne américaine, mais moi aussi j'ai peur. Parce que dès que vous êtes Haïtienne, que vous parlez français ou que vous êtes née en Haïti, vous êtes à risques » rapporte Marie, chanteuse dans une église à Atlanta (Géorgie), auprès de Franceinfo.
Depuis la fin du mois de juillet, environ 350 000 Haïtiens ont perdu leur statut de protection temporaire, ou TPS, qui leur permettait de vivre et de travailler légalement aux États-Unis sans risquer d’être expulsés vers Haïti. Le dispositif de protection accordé à Haïti existait depuis seize ans, soit depuis le séisme d’Haïti en 2010.
Ce statut ne donne pas automatiquement accès à la nationalité américaine ni à une résidence permanente, mais il permet temporairement aux ressortissants d’un pays frappé par une guerre, une catastrophe naturelle ou d’autres circonstances extraordinaires de rester aux États-Unis et d’y travailler légalement.
Donald Trump avait déjà cherché à mettre fin au dispositif pendant son premier mandat. De retour au pouvoir, son administration relance la procédure. Après plusieurs batailles judiciaires, les protections ont finalement pris fin à l’été 2026.
D’autres nationalités en ont bénéficié ou en bénéficient toujours malgré les multiples tentatives de Donald Trump pour mettre fin à ces protections. Les Salvadoriens, par exemple, bénéficient encore du TPS aujourd’hui, plus de 25 ans après son instauration à la suite des séismes de 2001.
La communauté haïtienne sous pression
Dans plusieurs communautés haïtiennes, les conséquences de la suspension du TPS sont déjà visibles. Dans le Maryland, certaines églises se sont vidées et des habitants évitent de sortir par peur d’être arrêtés. Des associations affirment également que des Haïtiens ont été convoqués par les services de l’immigration et équipés de bracelets électroniques.
C’est notamment le cas de Monsanto Maler, un Haïtien installé dans l’Ohio arrivé aux États-Unis en 2023 après avoir fui les violences des gangs en Haïti. Une vidéo devenue virale le montre s’effondrant en larmes à la sortie d’un centre de l’ICE après qu’un bracelet électronique lui a été posé à la cheville.
Au-delà des emplois qu’ils occupent, notamment dans un secteur de la santé déjà en tension, les bénéficiaires haïtiens du TPS participent aussi directement à l’économie américaine. Selon une organisation de défense des droits à l’immigration, ils génèrent près de 5,9 milliards de dollars par an et versent plus de 1,5 milliard de dollars d’impôts. À Atlanta seulement, leur contribution économique annuelle est estimée à 119 millions de dollars.
Une présence aujourd’hui profondément ancrée dans la société américaine, qui ne date d’ailleurs pas du séisme de 2010. Alors, pourquoi les États-Unis abritent-ils une diaspora haïtienne aussi importante ?
Une diaspora de longue date
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la majorité des immigrés haïtiens installés aux États-Unis n’y sont pas arrivés après le tremblement de terre de 2010.
Les migrations vers les États-Unis commencent notamment à partir des années 1960, lorsque de nombreux Haïtiens fuient la dictature de François « Papa Doc » Duvalier, puis celle de son fils Jean-Claude Duvalier. Aux raisons politiques s’ajoutent progressivement la pauvreté, les crises économiques et l’instabilité du pays. Dans les années 1970 et 1980, des milliers de personnes prennent notamment la mer pour tenter de rejoindre la Floride.
Au fil des décennies se constituent ainsi d’importantes communautés en Floride, à New York ou encore à Boston. Ces réseaux familiaux facilitent ensuite l'installation de nouvelles générations de migrants. En 2022, près de 731 000 personnes nées en Haïti vivaient aux États-Unis. En comptant les personnes nées aux États-Unis se revendiquant d’une origine haïtienne, la diaspora dépassait déjà 1,2 million de personnes en 2021.
Cette relation migratoire s’inscrit aussi dans une histoire beaucoup plus ancienne entre les deux pays. Les États-Unis ont occupé militairement Haïti entre 1915 et 1934, contrôlant notamment une partie de ses finances et de ses institutions politiques.

Renvoyés vers un pays en pleine crise ?
L’administration américaine justifie notamment sa décision par le caractère « temporaire » du TPS et estime que certaines régions d’Haïti permettent désormais le retour de ressortissants haïtiens. Une justification contestée par les organisations humanitaires car la catastrophe naturelle de 2010 n’est plus aujourd’hui la principale raison qui rend un retour en Haïti dangereux.
En 2026, près de 1,5 million de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays en raison notamment des violences des groupes armés. Et environ 5,8 millions d’Haïtiens, soit plus de la moitié de la population, connaissent une situation d’insécurité alimentaire aiguë.
Autrement dit : le TPS avait été instauré après un séisme. Seize ans plus tard, il disparaît alors qu’Haïti traverse une crise différente, mais toujours extrêmement grave.
Une identité visible par la langue
Évidemment, parler français ne constitue pas juridiquement un motif d’arrestation ou d’expulsion aux États-Unis. Mais le témoignage de Marie à Atlanta montre à quel point certains membres de la communauté craignent désormais que des éléments aussi ordinaires qu’un accent ou une langue deviennent des marqueurs permettant de les identifier comme Haïtiens, dans le contexte de la politique migratoire particulièrement répressive menée par l’administration Trump.
Et cette langue raconte elle-même une histoire, car Haïti possède deux langues officielles : le créole haïtien et le français.
Le pays était autrefois Saint-Domingue, une colonie française fondée sur l’esclavage de centaines de milliers d’Africains, devenue au XVIIIe siècle l’une des colonies les plus lucratives de France. Après une révolution menée par les personnes réduites en esclavage, Haïti proclame son indépendance en 1804 et devient la première République noire indépendante issue d’une révolte victorieuse d’esclaves.
Le créole haïtien lui-même s’est développé dans ce contexte colonial, au contact notamment du français et de langues africaines. Aujourd’hui encore, cette histoire explique la place particulière qu’occupent le français et le créole dans la société haïtienne.
Plus de deux siècles après l’indépendance d’Haïti, cette histoire coloniale continue donc de laisser des traces jusque dans la langue.
Et aux États-Unis, dans un contexte de durcissement spectaculaire de la politique migratoire, certains Haïtiens en viennent aujourd’hui à craindre que ces marqueurs de leur identité suffisent à les rendre suspects. Une peur qui touche même ceux qui, juridiquement, ne risquent pourtant aucune expulsion.
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