Une fois de plus, les lycéens des quartiers populaires à l’avant-garde
Mobilisation des élèves du lycée Paul-Éluard, à Saint-Denis. Source : Mediapart.
Depuis septembre 2026, les mobilisations se multiplient dans les lycées français. Parmi les premiers établissements mobilisés, beaucoup se trouvent en Seine-Saint-Denis, où les élèves dénoncent des problèmes très concrets : professeurs absents et non remplacés, classes surchargées, manque de personnels, bâtiments dégradés ou matériel défectueux. À Aubervilliers, des lycéens racontent par exemple les fuites d’eau, les salles trop chaudes ou encore les ordinateurs incapables de faire fonctionner correctement les logiciels nécessaires à leurs cours. Derrière ces problèmes matériels se pose une question beaucoup plus large : pourquoi des élèves qui préparent les mêmes diplômes ne bénéficient-ils pas des mêmes conditions d’études selon l’endroit où ils grandissent ?
Pourtant, à mesure que le mouvement prend de l’ampleur, une autre question commence à prendre de la place dans le débat public : qui se cache derrière ces lycéens ? Le gouvernement accuse notamment La France insoumise et des organisations d’extrême gauche d’« instrumentaliser » la mobilisation. À côté des revendications apparaissent également les images d’affrontements, de dégradations et une figure bien connue des mouvements sociaux : celle du « casseur ».
D’un côté, donc, des lycéens expliquent eux-mêmes pourquoi ils se mobilisent. De l’autre, on cherche qui les influencerait, qui les manipulerait ou qui profiterait de leur mouvement. Comme s’il était plus difficile d’imaginer que des adolescents, et particulièrement des adolescents des quartiers populaires, puissent partir de leurs propres conditions d’existence pour construire un discours et une mobilisation politiques.
Cette difficulté à reconnaître les jeunes, et en particulier les jeunes des quartiers populaires comme des acteurs politiques n’a pourtant rien de nouveau. L’histoire récente des mobilisations lycéennes permet même d’observer un mécanisme récurrent : lorsqu’ils se mobilisent, certains jeunes sont reconnus comme des lycéens qui revendiquent leurs droits, tandis que d’autres deviennent des « casseurs », des «voyous», des « émeutiers » ou des jeunes supposément manipulés. Autrement dit, derrière l’histoire des mobilisations lycéennes se cache aussi une question : qui a le droit d’être reconnu comme un acteur politique ?
1990 : quand les lycées de banlieue prennent la rue

À l’automne 1990, la France connaît un mouvement lycéen d’une ampleur considérable. Les ressemblances avec certaines revendications actuelles sont frappantes : les élèves dénoncent le manque d’enseignants et de surveillants, les classes surchargées, la vétusté des bâtiments et leurs conditions de sécurité. Le mouvement part donc, lui aussi, de problèmes vécus quotidiennement dans les établissements.
Mais les lycées français ont profondément changé au cours des années précédentes. La massification scolaire des années 1980 a permis à beaucoup plus de jeunes issus des classes populaires d’accéder au lycée. Cette démocratisation transforme la composition sociale des établissements, mais elle fait aussi apparaître avec davantage de force les inégalités qui traversent le système scolaire. Davantage de jeunes entrent au lycée, sans que tous les établissements disposent pour autant des mêmes conditions d’enseignement.
C’est dans ce contexte que le mouvement de 1990 se développe. Contrairement à d’autres grandes mobilisations de jeunesse, il ne naît pas dans les universités avant de gagner les établissements secondaires. Les lycéens construisent eux-mêmes leurs assemblées générales, leurs manifestations et leurs coordinations. Le sociologue Alain Borredon décrit ainsi l’émergence du lycéen comme un « acteur autonome » : les élèves ne sont plus simplement les soutiens d’une mobilisation lancée par d’autres, ils deviennent les organisateurs de leur propre mouvement.
En quelques semaines, les mobilisations locales se transforment en contestation nationale. Le 12 novembre, des dizaines de milliers de lycéens venus de toute la France convergent vers Paris. L’ampleur du mouvement oblige alors le gouvernement à répondre : François Mitterrand reçoit des délégations lycéennes et Lionel Jospin, ministre de l’Éducation nationale, annonce un plan d’urgence pour les lycées. Des adolescents partis de problèmes de personnels, d’effectifs, de bâtiments ou de sécurité ont donc réussi à transformer leurs conditions d’études en question politique nationale.
Mais au même moment, un autre récit s’installe autour des manifestations : celui des « casseurs ».
Du « lycéen » au « casseur » : qui a le droit d’appartenir au mouvement ?
Les grandes manifestations lycéennes de novembre 1990 sont marquées par des affrontements et des pillages. Dans leur traitement médiatique apparaît rapidement une séparation entre, d’un côté, les « lycéens », et de l’autre, les « casseurs ». Or cette frontière n’est pas seulement une distinction entre différentes pratiques au sein d’une manifestation, elle prend également une dimension sociale.
Une chronologie publiée dans Hommes & Migrations décrit ainsi des jeunes venus de « banlieues défavorisées » qui se seraient greffés aux manifestations sans réellement appartenir au mouvement lycéen. Ils sont présents dans la manifestation, mais sont déjà placés à l’extérieur du mouvement. Quelques semaines plus tard, Le Monde propose pourtant une lecture différente de ces jeunes, dont certains appartiennent eux aussi au monde scolaire.
La frontière entre le « lycéen » et le « casseur » détermine alors aussi qui peut être reconnu comme un acteur politique. Le premier est défini par ses revendications : il demande des enseignants, des surveillants, de meilleures conditions d’études. Le second est défini par ses actes : il casse, affronte la police ou pille. Avec le changement de catégorie disparaissent alors ses conditions d’existence et les raisons éventuelles de sa colère. Le « casseur » n’est plus un jeune qui pourrait avoir quelque chose à revendiquer, il devient le problème dont il faut parler.
Cette distinction est particulièrement importante lorsqu’elle concerne les quartiers populaires. Un même jeune peut être lycéen, habiter une cité, connaître les inégalités scolaires, subir le chômage autour de lui ou être confronté aux contrôles policiers. Pourtant, selon la manière dont il participe à la mobilisation, il peut passer du statut de « lycéen mobilisé » à celui de « jeune de banlieue », puis de « casseur ». La question devient alors moins de savoir pourquoi certains jeunes des quartiers populaires sont présents dans la contestation que de comprendre à quel moment ils cessent d’être considérés comme des jeunes qui se révoltent contre leurs conditions d’existence pour devenir une menace extérieure au mouvement.
Cette frontière entre mobilisation politique et problème d’ordre public va réapparaître avec une force particulière quinze ans plus tard.
2005 : quand la colère des quartiers populaires devient un problème d’ordre public

Le 27 octobre 2005, Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, meurent électrocutés dans un transformateur à Clichy-sous-Bois alors qu’ils fuient la police. Leur mort déclenche plusieurs semaines de révoltes qui se propagent dans de nombreux quartiers populaires. Les images de voitures incendiées, affrontements avec les forces de l’ordre deviennent rapidement le principal récit médiatique de la crise.
Les mots utilisés pour désigner les jeunes sont révélateurs. Ils ne sont pas des « manifestants », mais des « émeutiers », des « voyous », des « bandes ». Quelques mois auparavant, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, avait déjà utilisé un terme appelé à marquer durablement la période : « racaille ».
Ces catégories déterminent aussi la manière dont leur colère peut être comprise. Un manifestant est généralement défini par ce qu’il revendique, lorsqu’il descend dans la rue, la question de ce qu’il demande se pose presque automatiquement. Le « casseur », le « voyou » ou la « racaille » sont au contraire définis par le danger qu’ils représenteraient. La question n’est alors plus « pourquoi se révoltent-ils ? », mais « comment rétablir l’ordre ? ».
Pourtant, les révoltes de 2005 surgissent dans un contexte documenté de chômage, de discriminations, de ségrégation territoriale, de rapports conflictuels avec la police et de sentiment d’abandon. Ce qui est politique ne disparaît donc pas avec l’absence de porte-parole, de banderole ou de revendication unique. En revanche, la manière dont cette colère est nommée peut la faire sortir du champ politique pour la faire entrer presque entièrement dans celui de la sécurité.
C’est l’un des mécanismes qui traversent l’histoire politique des quartiers populaires, leurs habitants peuvent subir des politiques publiques, des inégalités territoriales, des discriminations ou des rapports spécifiques avec la police, tout en voyant leur réaction à ces réalités présentée comme un simple problème d’ordre public.
La séquence qui s’ouvre quelques mois plus tard rend cette frontière encore plus visible.
2006 : quand une colère de jeunesse redevient immédiatement politique

Au début de l’année 2006, le gouvernement de Dominique de Villepin crée le Contrat première embauche, le CPE. Destiné aux moins de 26 ans, il doit selon le gouvernement faciliter leur entrée sur le marché du travail. Ses opposants y voient au contraire une institutionnalisation supplémentaire de la précarité des jeunes salariés.
Cette fois, la mobilisation prend immédiatement des formes traditionnellement reconnues comme politiques. Une revendication nationale est clairement identifiée, le retrait du CPE, et pour se faire entendre la jeunesse organise des assemblées générales, des coordinations, des manifestations, elle occupe les lycées et les universités. Les lycéens sont nombreux dans les cortèges et la présence de jeunes venus des banlieues populaires est elle aussi remarquée. Lorsque les syndicats de salariés rejoignent pleinement le mouvement, la contestation devient une crise sociale nationale. Le rapport de force finit par contraindre le gouvernement à reculer et, le 10 avril 2006, Jacques Chirac annonce le remplacement du CPE.
La proximité entre 2005 et 2006 fait apparaître une différence frappante. Quelques mois auparavant, la jeunesse des quartiers populaires était principalement racontée à travers les catégories de l’émeute, de la violence et de l’ordre public. Avec le mouvement contre le CPE, une mobilisation de jeunesse organisée autour d’un mot d’ordre, de manifestations, de coordinations et bientôt soutenue par les syndicats entre beaucoup plus facilement dans les catégories traditionnelles du mouvement social.
La question n’est donc pas seulement de savoir si la jeunesse est politique. Elle est aussi de savoir quelles formes doit prendre sa colère pour être reconnue comme telle, et quels jeunes ont le droit d’être considérés comme des militants.
En 2026, des lycéens qui savent pourquoi ils se mobilisent

Vingt ans plus tard, ces questions reviennent avec la mobilisation lycéenne actuelle. Cette fois, personne ne peut prétendre que les élèves ne savent pas expliquer leurs revendications. Ils parlent de leurs professeurs absents, des heures de cours perdues, de leurs bâtiments, de leurs classes et du matériel qui manque. Surtout, ils mettent en relation leurs expériences avec celles d’autres établissements et constatent que les mêmes difficultés se concentrent dans certains territoires.
C’est précisément ce passage du problème individuel au problème collectif qui donne à leurs revendications une dimension politique. Un ordinateur qui ne fonctionne pas peut être considéré comme un incident. Un professeur absent pendant plusieurs semaines peut sembler être un problème propre à un établissement. Mais lorsque les mêmes difficultés s’accumulent dans les mêmes territoires, elles racontent une inégalité structurelle, celle d’élèves qui préparent les mêmes diplômes nationaux sans bénéficier des mêmes conditions pour y parvenir.
La mobilisation naît aussi de cette prise de conscience. Les lycéens découvrent que d’autres établissements connaissent les mêmes difficultés, échangent entre eux, organisent des blocages et construisent progressivement un rapport de force collectif. Ce qui était présenté comme une succession de problèmes locaux devient alors une contestation capable de dépasser les frontières d’une ville ou d’un département.
Or l’histoire montre précisément à quel point ce type de mouvement peut rapidement changer d’échelle. En 1990, quelques semaines suffisent pour que des mobilisations locales deviennent un mouvement national capable d’obtenir un plan d’urgence pour les lycées. En 2006, la mobilisation des étudiants et des lycéens participe à la construction d’un rapport de force suffisamment puissant pour contribuer au retrait du CPE.
En 2026, pourtant, l’autonomie politique des lycéens est une nouvelle fois mise en doute. À mesure que le mouvement s’étend, le débat ne porte plus seulement sur ce qu’ils revendiquent mais sur ceux qui seraient derrière eux : qui les influence, qui les instrumentalise, qui organise réellement les blocages ? Et lorsque les manifestations connaissent des affrontements ou des dégradations, la figure du « casseur » revient elle aussi.
Le parallèle avec 1990 est alors particulièrement frappant. Dans les deux cas, des lycéens issus notamment de territoires populaires partent de revendications concrètes sur leurs conditions d’études et parviennent à faire sortir leur colère des établissements. Et dans les deux cas, à mesure que leur mouvement prend de l’ampleur, une partie du débat se déplace de leurs revendications vers leur légitimité à les porter.
Une jeunesse politique que l’on refuse toujours de voir venir
Il n’y a pourtant rien de mystérieux dans la politisation de ces lycéens. Partir de ce que l’on vit, comprendre que d’autres vivent la même chose, identifier une injustice, formuler des revendications, s’organiser collectivement puis construire un rapport de force pour obtenir un changement, c’est précisément agir politiquement.
Mais l’histoire montre que cette reconnaissance n’est pas distribuée de la même manière à tous les jeunes. Pour ceux des quartiers populaires, la frontière peut être particulièrement rapide à franchir : lycéen lorsqu’il est dans sa salle de classe, manifestant lorsque sa mobilisation correspond aux formes considérées comme légitimes, « casseur » lorsqu’elle déborde, « émeutier » lorsqu’elle échappe aux organisations traditionnelles, « manipulé » lorsqu’on refuse de croire qu’il puisse s’être organisé lui-même.
Ces mots ne servent pas seulement à décrire différentes situations. Ils participent aussi à tracer une frontière entre les jeunes dont la colère est considérée comme politique et ceux dont la colère devient avant tout un problème à contrôler.
C’est peut-être pour cela que la puissance politique des lycéens des quartiers populaires semble encore nous surprendre. Non parce que leur politisation serait nouvelle, ni parce qu’ils découvriraient soudainement les inégalités qui traversent leurs établissements et leurs quartiers, mais parce que leur capacité à analyser ces inégalités et à s’organiser contre elles continue d’être sous-estimée.
En 1990, des lycéens partis de revendications sur leurs conditions d’études imposent leur mouvement jusque dans l’agenda du gouvernement. En 2005, la colère des quartiers populaires est massivement renvoyée à l’émeute et à l’ordre public. En 2006, une mobilisation de jeunesse structurée autour du refus de la précarité contribue à faire reculer le gouvernement. Et en 2026, des lycéens des quartiers populaires se retrouvent une nouvelle fois parmi ceux qui mettent en mouvement une contestation qui dépasse progressivement leurs établissements.
Si leur puissance politique nous surprend encore aujourd’hui, ce n’est peut-être pas parce qu’elle est nouvelle, mais parce qu’à chaque mobilisation, on recommence par leur dénier leur statut d’acteurs politiques avant que l’ampleur du mouvement oblige, une fois de plus, à le reconnaître.
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