BANDI de Netflix est-elle une série martiniquaise, ou une série tournée en Martinique ?

BANDI de Netflix est-elle une série martiniquaise, ou une série tournée en Martinique ?
crédits Netflix

Vous avez peut-être, comme des millions de spectateur·ices, déjà terminé les huit épisodes de BANDI, diffusés depuis le 9 avril 2026 sur Netflix. La série, disponible dans 190 pays, doublée en 17 langues et sous-titrée en 32, s'est hissée en quelques jours dans le top 10 mondial des séries non-anglophones.

C'est la première fois qu'un projet original de la plateforme est tourné en Martinique, et pour l'occasion, Netflix ne se prive pas d'en faire la promotion. Créée par Éric Rochant, à qui l'on doit Le Bureau des Légendes, et sa fille Capucine Rochant, la série s'ouvre sur un pitch resserré : à la mort de leur mère, onze frères et sœurs de la famille Lafleur, âgés de 7 à 25 ans, luttent pour rester ensemble, et certains basculent dans le narcotrafic.


Une série sur la Martinique, ou une série venue d'ailleurs ?

Pour d'autres, ce débat est un faux procès qui masque l'essentiel. Car, soulignons-le aussi, la visibilité et la portée du lancement de BANDI sont un événement en soi. Voir l'île portée sur une plateforme mondiale, entendre du créole dans les répliques, reconnaître des lieux et des visages familiers : cette reconnaissance est inédite pour beaucoup de Martiniquais·es longtemps invisibilisé·es.

Si la distinction est importante pour certain, c'est que la Martinique (et sa culture), comme de nombreux territoires ultramarins, a longtemps été utilisée et filmée comme décor plutôt que comme premier rôle.

Pour cause, la série arrive après des décennies pendant lesquelles la fiction française n'a filmé les Antilles qu'à travers un personnage blanc venu de l'Hexagone : Meurtres au Paradis (BBC, 2011, toujours diffusée), Meurtres en Martinique (France 3, 2017), Tropiques Criminels (France 2, sept saisons depuis 2019), Death in Paradise. Un sous-genre entier s'est installé : le polar exotique, où les Caraïbes servent de décor à l'enquête d'un détective blanc.


Ce que BANDI change dans la manière de filmer la Martinique

BANDI rompt, au moins, avec cette mise en scène-là. Sur 82 rôles castés en Martinique, 75 sont tenus par des comédien·nes locaux·ales, sélectionné·es parmi 4 000 profils. Le tournage a eu lieu à 100 % en décors naturels, avec une moyenne de 110 technicien·nes par jour dont 60 % originaires de Martinique, de Guadeloupe ou de Guyane. 

Pas de plages-cocotiers en ouverture, pas de filtre jaunissant, pas de personnage blanc qui « découvre » l'île. La bande-son est confiée à des artistes antillais établis comme Kalash, Meryl, Shannon, Maureen et le Martiniquais X-Man, ainsi qu'à des artistes émergent·es qui jouent notamment dans la série.

Le scénariste Khris Burton, martiniquais d'origine guyanaise, a co-écrit les épisodes trois et six. Il raconte dans la presse avoir été réticent au départ à l'idée d'un projet porté par une production hexagonale. Ce qui l'a convaincu, c'est la méthode : avant d'écrire une ligne, les Rochant lui ont demandé de collecter des témoignages dans son quartier d'enfance pour en extraire la matière narrative.

Il confie à Outremers360 : « On peut mettre des parties de notre réalité dans cette fiction qui va voyager à l'international. » Une vingtaine d'autres scénaristes martiniquais·es ont été formé·es en distanciel pendant le projet, plusieurs ont rejoint la writers' room.

Des scènes qui ne pouvaient venir que du territoire

Cette méthode produit des scènes que de nombreux·ses Martiniquais·es ont immédiatement reconnues et partagées sur les réseaux sociaux. Dans l'épisode 2, le personnage d'Alex Croquet, seul acteur non-martiniquais du casting, incarné par Jonathan Zaccaï, attrape un chien et le maintient sous l'eau de sa piscine.

De nombreux·ses spectateur·ices antillais·es ont vu dans cette scène un écho à la vidéo de 2009 dans laquelle l'industriel béké Alain Huyghues-Despointes évoquait, devant la caméra de Romain Bolzinger pour Canal+, le souhait de « préserver la race » avant de frapper un chien qui s'approchait de lui.

Ce « qui connaît le contexte », c'est 400 ans d'histoire économique martiniquaise. Les békés, descendants des familles de colons-esclavagistes installées dans l'île au XVIIe siècle, représentent aujourd'hui environ 1 % de la population. Le documentaire Les Derniers Maîtres de la Martinique (Canal+, 2009) chiffrait à 52 % des terres agricoles et 20 % de la richesse la part qu'ils détenaient encore sur l'île.

Le groupe GBH de Bernard Hayot, premier employeur privé de Martinique, a publié ses comptes pour la première fois en juin 2025 après avoir été assigné en justice : 5 milliards d'euros de chiffre d'affaires, 202 millions de bénéfice net, une marge brute plus de deux fois supérieure à celle de Carrefour en Hexagone. La scène du chien ne parle pas d'un personnage. Elle parle d'une structure économique toujours en place.

 Charly Triballeau/AFP

Le chien n'est pas le seul matériau local mobilisé par BANDI sans être cité. Dans un autre épisode, Sherkhan, le personnage de bandit incarné par une personnalité publique martiniquaise, frappe violemment son cousin qu'il accuse de lui avoir volé sa part après un cambriolage. C'est exactement la trame du clip Fake Friend du rappeur X-Man, sorti en novembre 2014.

Le clip met en scène un braqueur qui, sortant de prison, exécute son ancien complice et sa famille en pensant qu'il lui a volé sa part, alors que l'argent du butin avait été caché dans un sac sous le lit. Resté populaire en Martinique, il a participé à la dénonciation des violences et des règlements de comptes entre jeunes de Fort-de-France.

Une violence antillaise qu'on ne peut pas nier

Et si on peut interroger la manière dont la série met en scène la violence antillaise, on ne peut pas nier qu'elle existe. Selon la gendarmerie de Martinique, le taux d'homicide y a bondi de 66 % en 2024 par rapport aux années précédentes. 29 homicides par arme à feu ont été recensés sur l'année, et les tentatives d'homicide sont passées de 88 en 2023 à 199 en 2024.

Le taux d'homicide pour 100 000 habitants est le troisième de France après la Guyane et la Guadeloupe. Les saisies de cocaïne dans la zone Antilles-Guyane sont passées de 2,7 tonnes en 2023 à 21,8 tonnes en 2024. La gendarmerie rappelle que les violences intrafamiliales y sont quatre à cinq fois plus nombreuses qu'en Hexagone.

Le reste du tissu martiniquais que la série convoque est tout aussi ancré. Le personnage de Thaïs Lafleur révèle, au détour d'une scène, avoir été victime d'inceste, et son agresseur se la coule douce à Miami. La figure de la mère décédée, Marilyn Lafleur, convoque directement le concept de potomitan, ces femmes antillaises qui, dans les structures familiales héritées de la traite, portent seules le foyer à bout de bras.

L'« adultification précoce » des enfants, l'itinérance d'un frère, la précarité qui pousse un autre vers des petits boulots épuisants, tout un tissu de réalités martiniquaises rarement montrées à la télévision française se retrouve dans le cadre. Et c'est, pour une partie des équipes locales qui ont porté le projet, une vraie victoire.

Ce que BANDI ne change pas : le cadre narratif

Reste que ce matériau local n'est pas posé dans n'importe quel cadre narratif. BANDI s'inscrit dans un sous-genre précis que l'industrie du streaming a massivement financé depuis quinze ans : la black crime series, la série criminelle où une famille ou un groupe afrodescendant bascule dans le trafic pour survivre. The Wire (HBO, 2002), Top Boy (Channel 4 puis Netflix, 2011), Power (Starz, 2014), Snowfall (FX, 2017), tous ces récits partagent la même colonne vertébrale : des personnages noirs poussés vers l'économie illégale, une famille qui se déchire, une issue rarement heureuse.

Et ce n'est ni un hasard ni un pur choix artistique. bell hooks le théorisait en 1992 dans Black Looks: Race and Representation : le white gaze, le regard blanc, ne se joue pas principalement dans la manière de cadrer un visage

Il se joue en amont, dans la sélection des histoires qui méritent d'être financées, dans le genre auquel elles doivent appartenir, dans le public pour lequel elles sont construites. Une série peut être tournée à 100 % par des technicien·nes martiniquais·es et avec un casting entièrement local : si ce qui a été commandé au départ, c'est un polar de trafic, alors le cadre narratif, lui, reste défini ailleurs. Par ceux qui achètent et par ceux qui distribuent.

Concrètement, dans BANDI, cela donne une série qui filme beaucoup de choses, mais qui ne filme presque rien de ce qui a produit ce qu'elle montre. On voit la précarité, mais on ne voit pas ce qui précarise. 

On voit des jeunes qui basculent dans le trafic, mais on ne voit pas pourquoi ce basculement est, statistiquement, aussi fréquent en Martinique. 

On voit une fratrie qui s'effondre sans soutien, mais pas les raisons pour lesquelles l'État, qui est le même qu'en Hexagone, peine autant à jouer son rôle de filet de sécurité sur cette île qui est pourtant, administrativement, un département français comme un autre.

En Martinique, le chômage des moins de 25 ans dépasse les 40 % en Martinique, soit près du double de la moyenne hexagonale. Les prix de l'alimentation y sont en moyenne 40 % plus élevés qu'en France hexagonale selon l'INSEE. 

Le taux de pauvreté atteint 27 %, contre 14 % en Hexagone. 

Plus de 90 % de la population martiniquaise est, aujourd'hui encore, contaminée au chlordécone, avec des conséquences sanitaires lourdes qui font l'objet d'une commission d'enquête parlementaire depuis 2019. 

Et la colère sociale qui en découle n'a pas attendu BANDI pour s'exprimer : les blocages de 2009 contre la vie chère avaient déjà paralysé l'île pendant plus d'un mois, et ceux de l'automne 2024 ont remis les mêmes demandes sur la table, avec des barrages filtrants, des supermarchés pillés et un couvre-feu imposé par la préfecture pendant plusieurs semaines.

On peut, bien sûr, nous répondre qu'une fiction criminelle n'a pas vocation à faire de la pédagogie historique ou économique, et c'est juste. 

Une série n'est pas un documentaire. Sauf que BANDI se revendique elle-même d'une démarche documentaire : les Rochant ont demandé à Khris Burton de collecter des témoignages réels avant toute écriture, le tournage s'est fait en décors naturels, et Khris Burton parle dans la presse de mettre « des parties de notre réalité » dans la fiction. 

Dès lors qu'une série s'appuie sur cette promesse d'ancrage, les choix de ce qu'elle intègre et de ce qu'elle laisse hors-champ deviennent eux-mêmes signifiants.

C'est là que l'analyse de bell hooks sur le white gaze redevient concrète. Ce n'est pas seulement une question de qui filme. C'est une question de ce qui est jugé « vendable » à une plateforme mondiale quand il s'agit de raconter une population afrodescendante. 

Un polar de trafic avec des personnages forts et une tension familiale, ça se vend bien. Une mini-série sur les mobilisations contre la vie chère ou sur la structuration coloniale de l'économie antillaise, beaucoup moins. 

Ces sujets ne sont pas de la responsabilité des maisons de production, qui, en réalité, pour beaucoup, cherchent avant tout à amortir leurs investissements. 

Mais ce sont des choix qu'en tant que spectateur·ices, on peut interroger, pour soutenir davantage les récits et les auteur·ices locaux·ales qui portent d'autres visions de leur territoire.

Les effets concrets d'un récit qui devient dominant

Car au-delà de l'intention des créateur·ices, on ne peut pas nier les effets concrets de ce type de récit quand il est (quasiment) le seul à être porté par les plateformes dominantes, et qu'en dehors de lui, peu d'autres récits sur les Antilles circulent à la même échelle.

Quand les fictions françaises ne montrent les territoires ultramarins qu'à travers le trafic, la fratrie qui bascule et le bandit charismatique, elles finissent par installer une seule image dans la tête du grand public : celle de territoires violents, à surveiller. Et ça a des conséquences très concrètes. 

Parce que les images qu'on voit en boucle dans les séries, les films et les journaux télé façonnent la manière dont l'État perçoit ces territoires, dont les politiques publiques sont pensées, et dont les budgets sont répartis.

Ainsi, on débloque des moyens pour envoyer des gendarmes, des caméras de surveillance, des dispositifs anti-drogue. On en débloque beaucoup moins pour rénover les hôpitaux, relancer l'agriculture locale, dépolluer les sols, baisser les prix de l'alimentation ou construire des logements abordables.

La Martinique devient, aux yeux de l'Hexagone, un problème à contenir plutôt qu'une société à soutenir.

En Martinique, 27 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, contre 14 % en Hexagone. Le chlordécone, pesticide qui a contaminé 95 % des sols agricoles de l'île et dont l'utilisation a été tolérée par dérogation ministérielle jusqu'en 1993, n'apparaît pas dans BANDI. La vie chère non plus.

La sociologue des médias Marie-France Malonga documente depuis les années 2000 la même logique dans l'ensemble de la fiction française : les personnages noirs y sont assignés à un registre étroit, délinquants, figures secondaires, victimes, pendant que les rôles principaux d'écriture, de production et de validation restent majoritairement blancs. Le rapport annuel de l'Arcom de 2023 chiffre le résultat : 62 % de sous-représentation des personnes non-blanches dans les rôles principaux par rapport à leur proportion démographique.

BANDI inverse la proportion à l'image, mais ne change pas qui décide en amont : la société de production, Maui Entertainment, appartient à Éric Rochant, la writers' room a été coordonnée depuis Paris, et c'est Netflix France qui valide le final cut

Pour glisser quelques répliques en créole dans la série, Khris Burton raconte, dans un entretien avec La 1ère Martinique en avril 2025, qu'il a fallu « négocier avec Netflix ».

Des femmes encore prises dans des tropes installés

Au-delà de la question du cadre, la représentation des femmes reste, elle aussi, prise dans des tropes bien installés. Candice Zogo Mvoa, autrice de la newsletter martiniquaise Dlo & Mango, publie le 12 avril 2026 une analyse de la série qui pointe cet impensé : « La majeure partie des rôles féminins sont là pour accentuer les personnalités des personnages masculins, ou existent à des fins de logistique. »

La mort de la mère Lafleur, qui aurait pu libérer les écritures féminines de la figure potomitan, la dédouble au contraire sur ses deux filles : Cassandra, 14 ans, hérite du soin et de la douceur ; Ambre, du gardiennage moral. Margot existe pour servir les intrigues de King. Lily, la descendante béké, fonctionne comme objet du désir d'ascension sociale de Kylian.

Sé grèn diri ka plen sak diri Ti bay (Ce sont les grains de riz font les sacs de riz)

On peut être fier·e qu'une série de cette envergure ait été tournée en Martinique avec des talents locaux, qu'elle ait ouvert une voie pour une filière audiovisuelle antillaise que la députée Béatrice Bellay appelle à structurer, qu'elle ait permis à Khris Burton d'écrire des scènes se déroulant dans le quartier où il a grandi.

Et, dans le même temps, constater que le cadre narratif qui l'accueille reproduit un format global, la famille afrodescendante au bord du basculement criminel, que l'industrie ne cesse de re-financer, et qui continue de décider en amont de quoi les territoires ultramarins ont le droit de parler au monde.

Khris Burton a réalisé Lilèt Serkèy en 2023, qui a remporté le Grand Prix Antilles-Guyane et le Prix Révélation Canal+. Jimmy Laporal-Trésor, co-réalisateur de BANDI, avait signé Les Rascals en 2023, film politique sur la violence raciste dans la France des années 1980. La Martinique et la Guadeloupe ont des cinéastes, des écrivain·es, des scénaristes qui portent d'autres récits depuis longtemps.

La question n'est plus de savoir s'ils et elles existent. C'est de savoir quand une plateforme mondiale leur commandera une série sans leur demander de la faire tenir dans un pitch criminel.

Auteur

kassandra césaire
kassandra césaire

Rédactrice d’origine martiniquaise, ses écrits mêlent analyse critique et culture populaire pour interroger les imaginaires contemporains et les héritages coloniaux, depuis une perspective attentive aux circulations caribéennes et diasporiques.

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