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Bernard Arnault a chaud. Les quartiers étouffent.

« On est tous logés à la même enseigne. Si vous croisez Bernard Arnault, il aura chaud », ironisait Yann Barthès. Dans les quartiers populaires, la canicule rappelle pourtant que certains ont plus chaud que d'autres.

Par Sara Trabi 25 juin 2026 4 min
Bernard Arnault a chaud. Les quartiers étouffent.

Yann Barthès sur le plateau de Quotidien, le 24 juin 2026.

« On est tous logés à la même enseigne. Si vous croisez Bernard Arnault, il aura chaud, un ministre, il aura chaud, il aura aussi chaud que vous ou que votre voisin du dessus ou du dessous. »


En pleine vague de chaleur, cette séquence de Yann Barthès dans Quotidien a suscité une vague d'indignation sur les réseaux sociaux. Et pour cause : derrière la plaisanterie se cache une idée fausse. Non, face à la canicule, nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne.

Car si les températures augmentent pour tout le monde, leurs conséquences frappent d'abord les plus précaires.

Vivre sous les toits à 35 degrés, travailler sur un chantier en plein soleil, dormir dans la rue, habiter dans un immeuble sans espaces verts autour : toutes les situations ne se valent pas. Les milliardaires peuvent s'offrir la climatisation, les piscines privées ou quitter temporairement les zones les plus exposées. Les plus modestes, eux, restent souvent piégés dans des logements qui deviennent de véritables fournaises.

Cette réalité est documentée depuis longtemps. Selon les données rappelées par l'association Banlieues Climat, la canicule de 2003 a provoqué une surmortalité particulièrement élevée dans plusieurs départements populaires de la région parisienne : +160 % en Seine-Saint-Denis, +147 % dans l'Essonne, +171 % dans le Val-de-Marne.

Le dérèglement climatique n'est pas seulement une crise environnementale. C'est aussi une question de justice sociale.


Les quartiers populaires en première ligne

De nombreuses études montrent que les rues dépourvues d'arbres concentrent davantage la chaleur. Le béton absorbe les températures élevées pendant la journée et les restitue la nuit, empêchant les habitants de récupérer. Dans ces quartiers, l'accès à l'eau et à la fraîcheur devient alors un enjeu vital.

Pourtant, les solutions accessibles restent rares. Les piscines municipales sont souvent coûteuses pour les familles modestes, parfois éloignées, et rapidement saturées lors des épisodes de fortes chaleurs. Les files d'attente s'allongent tandis que les points d'eau publics demeurent insuffisants.

Alors que les experts appellent à garantir un accès gratuit ou à très faible coût aux piscines, à multiplier les îlots de fraîcheur et à végétaliser les quartiers populaires, les réponses apportées par les pouvoirs publics restent largement en dessous des besoins.

Quand la réponse est policière

Cette semaine, une vidéo relayée par les députées insoumises Gabrielle Cathala et Marianne Maximi a particulièrement choqué.

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Une publication partagée par Gabrielle Cathala (@gabrielle_cathala)

On y voit plusieurs véhicules de police intervenir pour faire retirer une piscine en plastique installée au pied d'un immeuble dans le quartier populaire de La Gauthière, à Clermont-Ferrand. Des mineurs s'y baignaient pour tenter d'échapper à une chaleur écrasante.  

Les images sont impressionnantes. D'un côté, des enfants et adolescents qui cherchent simplement un peu de fraîcheur en pleine canicule. De l'autre, un important dispositif policier (plusieurs fourgons et de nombreux agents) mobilisé pour mettre fin à cette initiative improvisée.

À l'origine de la vidéo, une habitante du quartier s'indigne derrière son téléphone :

« Les gamins ont mis une piscine pour se baigner parce qu'il fait 40 degrés dehors et que tout le monde n'en a pas les moyens. Ils sont venus à six fourgons pour faire enlever une petite piscine. Elle ne dérange personne. Ils privent des petits gamins de se rafraîchir juste parce que notre maire n'est pas capable de mettre en place des tarifs et des horaires adaptés à la canicule. »

Pourquoi les habitants installent-ils des piscines de fortune ou ouvrent-ils parfois des bouches à incendie ? 

Souvent parce qu'ils n'ont pas accès à des alternatives adaptées. Parce qu'ils vivent dans des espaces très bétonnés. Parce que les infrastructures de rafraîchissement sont insuffisantes. En somme, parce que les solutions institutionnelles ne sont pas à la hauteur de leurs besoins.

Mais au lieu d'être analysées comme le symptôme d'un accès inégal à la fraîcheur, ces pratiques sont régulièrement lues sous un angle sécuritaire.


Dès lors qu'il s'agit de jeunes issus des quartiers populaires, la question semble moins être : « Pourquoi n'ont-ils pas accès à des espaces adaptés pour se rafraîchir ? » que : « Comment mettre fin à cette situation ? »

Des vagues pour Louis Vuitton, la police pour les quartiers

Le contraste est d'autant plus frappant qu'au même moment, à Paris, Louis Vuitton installait une immense plage artificielle et une vague mécanique à la Cité universitaire pour le défilé de Pharrell Williams.

Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes ont dénoncé l'utilisation de grandes quantités d'eau en pleine période de canicule. 

Le député LFI Thomas Portes a lui aussi réagi en mettant en parallèle les deux scènes : « En pleine canicule, Louis Vuitton installe une vague artificielle sur une fausse plage dans les jardins de la Cité universitaire de Paris. Pendant ce temps, six camions de police sont mobilisés pour démanteler une piscine où des gamins se baignent dans un quartier populaire. »

Quelques heures avant l'événement, des manifestants s'étaient même rassemblés pour protester contre la privatisation temporaire de cet espace vert, habituellement utilisé par les étudiants de la Cité universitaire.

Qui a le droit à la fraîcheur ?

La véritable question n'est peut-être pas de savoir si Yann Barthès a fait une mauvaise blague. La question est de savoir pourquoi, en 2026, l'accès à la fraîcheur reste un privilège entre deux villes d’un même département. 

Certains, comme Bernard Arnault, peuvent se réfugier dans des logements climatisés, des piscines privées ou des résidences secondaires quand d'autres doivent choisir entre suffoquer dans leur appartement ou se faire verbaliser dans l'espace public.

Pourquoi les habitants des quartiers populaires, qui contribuent pourtant beaucoup moins aux émissions responsables du réchauffement climatique que les plus riches, en subissent déjà les conséquences les plus brutales ?

La canicule agit comme un révélateur. Elle montre que nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne, contrairement à ce qu’affirme l’animateur de Quotidien. Et que derrière chaque épisode de chaleur extrême se cachent des inégalités sociales, territoriales et raciales que l'on préfère souvent ignorer.


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