BROUTEURS : QUAND L’ARNAQUE RACONTE L’EMPIRE

Le broutage est une arnaque, mais aussi une histoire que l’on raconte. Derrière les faux profils et les scénarios amoureux, les brouteurs mettent en scène les fantasmes occidentaux de l’Afrique et les retournent contre ceux qui les produisent...

BROUTEURS : QUAND L’ARNAQUE RACONTE L’EMPIRE
Illustration : Pascal Claivaz

Le broutage : créer une fiction postcoloniale?

Le mot broutage désigne une forme d’arnaque en ligne, le plus souvent affective ou financière, qui repose sur la mise en confiance, la narration d’une intimité fictive et l’exploitation des vulnérabilités émotionnelles. Derrière les profils fabriqués, les photos empruntées et les histoires construites, se joue un rapport de force, mais aussi une mise en scène de la survie. Le numérique n’est pas un espace neutre. Il reconfigure les rapports de domination en permettant des formes d’incursion intime inédites. Le broutage s’inscrit dans cette logique : une intrusion affective fondée sur la manipulation, la mise en confiance et la dépendance émotionnelle. Cette arnaque ne relève pas d’un simple échange frauduleux, mais d’une violence psychique organisée. À bas bruit, elle agit comme un terrorisme relationnel, détruisant des repères, isolant les victimes et laissant des traces durables sur les vies affectives, sociales et mentales.

Loin d’être un phénomène isolé, ou strictement localisé, le broutage s’inscrit dans une circulation transnationale de techniques, de récits et de savoir-faire frauduleux. Il ne saurait être réduit à un seul pays : on parle parfois de broutage sénégalais, camerounais ou ghanéen selon les contextes. Toutefois, c’est le broutage ivoirien qui, ces dernières années, a acquis une visibilité médiatique et culturelle particulière, au point de devenir presque emblématique du phénomène dans l’espace francophone. C’est donc principalement à partir de cette configuration ivoirienne - médiatisée, esthétisée, parfois revendiquée - que cette analyse se déploiera.

Avant cette focalisation sur la Côte d’Ivoire, ce type d’arnaque s’était déjà structuré ailleurs, notamment autour de ce que l’on a appelé « l’arnaque à la nigériane » : ces courriels promettant un héritage ou un transfert de fonds en échange d’une avance financière, qui ont circulé massivement dès les années 1990. Le broutage contemporain s’inscrit dans cette généalogie, tout en se transformant : il migre vers les réseaux sociaux, se scénarise davantage et mobilise des registres affectifs plus sophistiqués. Une appropriation locale d’un modèle global, ajustée aux codes, aux langues et aux contraintes d'un contexte notamment ivoirien.

Son émergence au début des années 2000 en Côte d’Ivoire ne peut être dissociée du climat politique et social de l’époque. Instabilité, violence, déscolarisation massive, chômage endémique et appauvrissement généralisé ont façonné une génération confrontée très tôt à l’absence de perspectives. Dans cet environnement, le numérique apparaît comme un espace de projection, un lieu où l’on peut exister autrement, contourner les assignations et produire de la valeur là où l’économie formelle ferme ses portes.

Depuis les années 1990, de nombreux travaux de chercheurs et d’enquêtes journalistiques - auxquels il sera fait référence tout au long de cet article - ont mis en évidence la récurrence de certains scénarios au sein des corpus d’e-mails frauduleux. Cet article s’appuie également sur un corpus que j’ai constitué à partir de forums et de blogs où des internautes publient des messages reçus qu’ils suspectent d’être frauduleux, sollicitant une confirmation collective de leur intuition. Ainsi, dans ces matériaux, un schéma narratif se répète. Le cadre de l'arnaque est souvent celui de l’Afrique de l’Ouest, à travers des figures familières pour les imaginaires occidentaux : des expatrié·e·s européen·ne·s ayant fait fortune dans un contexte postcolonial, au contact de ressources naturelles, de réseaux économiques ou politiques largement associés à l’histoire de la domination. Ces personnages sont presque toujours isolés, sans héritiers, et confrontés à une maladie grave qui rend la mort imminente. L’urgence de la fin de vie justifie alors la générosité, le besoin de transmission et l’appel à un tiers extérieur. Le récit mobilise une morale du don, mêlant culpabilité, humanitarisme et désir de rédemption. Les États africains sont décrits comme indignes de confiance, et toute médiation locale est évacuée au profit d’un entre-soi occidental, censé garantir le « bon usage » de l’argent. L’arnaque fonctionne parce qu’elle s’appuie sur des imaginaires jamais décolonisés. En endossant ces rôles, les escrocs les subissent-ils vraiment, ou ne les instrumentalisent-ils pas plutôt, révélant ainsi la persistance et la puissance de ces fictions postcoloniales ?

Qui sont les brouteurs ?

À travers les travaux de Yaya Koné ou d’Etien Franck-Stéphane Adou, on découvre un univers précis : celui des brouteurs, jeunes âgés de 12 à 26 ans, souvent issus de familles modestes, pour qui l’école devient secondaire, parfois abandonnée pour se consacrer pleinement à leur activité. Certains poursuivent encore leurs études, mais la majorité troque les bancs de l’école contre le cybercafé, devenu leur espace de travail (le bara) et leur quotidien se partage entre la toile et la vie familiale, entre écrans et repas partagés.

Deux profils émergent. Les choco, soignés, élégants, marqués par les marques et le langage inspiré de l’argot français. Les gbakis, enracinés dans la culture de rue ivoirienne, parlent nouchi, adoptent un comportement qualifié de plus audacieux. Leurs surnoms - Empereur Dix Milliards, Choco l’Argentier, Alarme Rouge, Le Milliardaire - ne sont pas de simples pseudos : ce sont des identifiants, des étendards de compétences et de rang, des preuves d’appartenance à un collectif vivant, structuré et reconnu.

Le bara est bien plus qu’un café connecté : c’est un espace organisé, avec ses codes, ses rites et ses passages. Les novices observent, apprennent, tâtonnent ; les occasionnels mettent leurs premières opérations en pratique ; les réguliers, eux, bâtissent leur vie autour du broutage. Mais apprendre ne se limite pas aux outils numériques ou à la psychologie des victimes. Certains vont plus loin, en combinant leur savoir technique avec des pratiques spirituelles, ésotériques, comme le Zamou, héritées de traditions locales. Ces rituels sont autant de leviers pour asseoir un pouvoir d’emprise. Plusieurs brouteurs réalisent des pactes avec des entités, souvent accompagnés d’un petit sacrifice, comme un poulet par exemple, pour amplifier leur ascendant psychologique. On complète parfois le rituel par des grigris ou des objets protecteurs, bracelets, bagues ou ceintures, que l’on place près de l’ordinateur : de quoi « muscler » l’emprise et neutraliser la défiance des victimes.

Représentation d’un faux brouteur utilisant des grigris et pratiquant le Zamou, photographie tirée du blog Vue d’en haut, 2011.

Ces rituels obligent à repenser le gris-gris comme un produit direct de la modernité numérique. Ce n’est pas une pratique ancienne déplacée vers Internet, ni une survivance traditionnelle recyclée dans un cadre technologique. C’est précisément parce que ces nouvelles pratiques - l’arnaque en ligne, la mise en scène de soi, la circulation globale des affects et de l’argent - existent que ces gris-gris apparaissent. Ils naissent de la situation contemporaine elle-même. Le gris-gris n’est donc pas un héritage figé, mais une pratique en train de se faire, façonnée par les contraintes et les possibilités du présent. Il se transforme au contact des plateformes, des temporalités numériques et des logiques de la connexion permanente. Cette mobilité contredit la vision muséifiée et folklorisante qui enferme ces objets dans un passé immobile.

À travers ces créations, les brouteurs expérimentent un pouvoir qui dépasse l’arnaque elle-même. En mobilisant des registres de rationalité que le regard colonial a longtemps qualifiés d’« indigènes » - pour les opposer à la modernité occidentale - ils déplacent et recomposent des rapports de domination hérités de l’histoire coloniale.

Au sein du groupe, la vie est faite de solidarité, de coopération, mais aussi de rivalité. Les ressources et les informations circulent, chacun se spécialise, et l’on s’associe pour monter des opérations plus complexes. La hiérarchie interne valorise l’expérience, le succès financier et le respect des normes collectives : intégrité physique des victimes et éthique propre au collectif. Peu à peu, en s’isolant du reste de la société, les brouteurs forgent une identité propre : codes vestimentaires, langage commun, pratiques ritualisées. Le broutage n’est pas seulement un moyen de gagner de l’argent : c’est un cadre social structuré, où se dessinent relations, statuts et valeurs, une communauté à part entière.

Le regard occidental : criminalisation et amnésie

Contrairement à l’idée d’un continent tenu à l’écart du numérique, l’Afrique en est devenue l’un des territoires les plus scrutés et souvent caricaturés dès qu’il est question de cybercriminalité... En présentant le broutage comme un problème purement africain, le regard occidental efface des décennies de relations asymétriques entre l’Afrique et l’Europe. Il occulte notamment la dette coloniale, les inégalités structurelles et les stigmates psychologiques laissés par la subalternité imposée par le colonialisme.

Illustration tirée d’un article de Fabien Soyez, publiée sur le média Cnet.

Les médias, responsables politiques et discours internationaux figent le brouteur en icône de menace exotique, comme si l’escroquerie lui était innée, détachée de tout contexte social, historique ou économique. Cette grille de lecture se donne à voir dans une illustration issue d’un article du média Cnet. L’image met en scène une jeune femme blanche, seule devant son ordinateur, souriante et rougissante, entourée de cœurs qui semblent jaillir de l’écran. En miroir, apparaît une figure sombre, quasi monstrueuse, aux dents jaunies évoquant l’or ou l’argent, coiffée d’une casquette dont l’ambiguïté oscille entre symbole de jeunesse et marque de dissimulation. Là où l’espace numérique de la femme déborde d’affects, celui de l’escroc n’exhibe qu’un cœur figé, suggérant une asymétrie radicale des sentiments : l’émotion ne circule que dans un seul sens.

Cette représentation isole le brouteur comme figure du mal, tout en invisibilisant les structures économiques et géopolitiques dans lesquelles ces pratiques émergent. Un tel cadrage contraste avec le traitement réservé aux fraudes occidentales - financières, fiscales ou numériques - souvent analysées comme des dérives systémiques plutôt que comme des tares morales individuelles. Tandis que l’escroquerie « africaine » est personnifiée, exotisée et criminalisée, les mêmes pratiques dans le Nord sont souvent présentées comme des dysfonctionnements du système, détachées de la responsabilité individuelle. On peut penser, par exemple, au traitement médiatique de certaines affaires politico-financières en France. Les responsables y apparaissent le plus souvent comme des acteurs isolés ou des dirigeants ayant « dépassé les limites » du cadre légal. Le cas de Nicolas Sarkozy est à cet égard révélateur. Les procédures le concernant - qu’il s’agisse de financement de campagne ou de corruption - ont été largement analysées sous l’angle des responsabilités individuelles, des stratégies politiques personnelles ou des failles institutionnelles. Elles n’ont jamais été présentées comme l’expression d’une « culture française de la fraude » ou d’un trait civilisationnel propre à l’Occident.

Reconnaître cette asymétrie de traitement n’implique en rien de minimiser les conséquences du broutage. Ces pratiques détruisent des vies, brisent des relations, parfois des familles entières. Mais si l’on prend au sérieux leur violence, une question persiste : sont-ils vraiment des êtres dépourvus de scrupules et d’affects ? Ou leurs actes répondent-ils à des logiques et des motivations plus complexes ?

Renverser la dette coloniale

Les brouteurs francophones ciblent prioritairement les pays francophones du Nord, un choix fondé sur une proximité linguistique mais aussi un imaginaire largement partagé : celui de pays économiquement dominant, perçu comme des terres d’abondance où la pauvreté n’existerait pas réellement. Dans cette représentation, les Blancs « ont de l’argent », presque par nature. Dès lors, leur en prendre ne serait ni grave ni véritablement violent. Cette croyance permet de minimiser les conséquences humaines de l’escroquerie. Les victimes ne sont plus pensées comme des individus, mais comme les incarnations d’un groupe supposé riche, protégé et toujours capable d’absorber la perte. Leur valeur est alors ramenée à une dimension essentiellement matérielle, tandis que leur souffrance affective ou sociale est rendue invisible. Cet imaginaire est un héritage direct de la colonialité. La colonisation a durablement construit le Nord comme espace de richesse et de puissance, et le Sud comme lieu de manque structurel. Dans ce renversement symbolique, la vie des Blancs semble avoir peu de valeur humaine précisément parce qu’elle serait surévaluée économiquement.

Hanafi, Nahema. L’arnaque à la nigériane : spams, rapports postcoloniaux et banditisme social. Anacharsis, coll. « Les Ethnographiques », 2020.

D'après les analyses de Nahema Hanafi, l’escroquerie s’inscrit également dans la continuité du rapport entre ancienne métropole et ancienne colonie. Pour certains brouteurs, la fraude ne se réduit pas à une stratégie individuelle de survie ou d’enrichissement, mais s’inscrit dans une lecture politique du monde. Les ordinateurs importés d’Europe, rebaptisés « France au revoir » dans certains cybercafés, en offrent une illustration parlante. L’esclavage, la colonisation et leurs prolongements contemporains sont ainsi mobilisés comme des cadres explicatifs de la situation présente, donnant à ces pratiques une signification qui dépasse la seule dimension économique. Dans ce récit, l’acte frauduleux devient une réponse à une histoire d’extraction, une tentative de rééquilibrage face à des siècles de domination économique et symbolique. Pour l'historienne, le crime est alors investi d’une dimension réparatrice. Il ne s’agirait plus seulement de prendre, mais de reprendre. Cette logique permet de transformer l’illégalité en geste politique, voire en acte de justice sociale.

Inscrivant son analyse dans une perspective de genre, Nahema Hanafi montre que le broutage s’ancre dans des cadres virils fondés sur la domination, l’extorsion et la performance, faisant écho à des formes historiques de prédation économique. Le modèle de masculinité mobilisé renvoie à la figure du self-made man, valorisant la réussite individuelle, la concurrence et l’accumulation visible, tout en revendiquant le caractère non violent des pratiques. Plutôt que de contester ouvertement les hiérarchies sociales, cette rhétorique s’inscrit souvent dans une compétition avec le modèle dominant, affichant un mépris pour les faibles et réaffirmant des normes sociales et morales proches de celles qu’elle semble, en surface, contester.

Enfin, loin de marquer un abandon du projet migratoire, le broutage s’inscrit le plus souvent dans sa continuité. Il peut constituer une étape, un moyen d’accumuler des ressources, ou une façon d’accéder symboliquement à l’Europe et à ce qu’elle représente. Partir, réussir en Europe, consommer l’Europe demeurent des horizons centraux. Même lorsque le départ n’a pas lieu, l’Europe continue d’organiser les trajectoires, les discours et les aspirations. Ce qui peut apparaître comme contradictoire - critiquer l’Europe tout en la désirant - relève en réalité de la pluralité des effets de la colonialité. Le projet migratoire en est un effet parmi d’autres : il ne s’oppose pas aux logiques déjà décrites, mais s’inscrit dans le même système de représentations, où l’Europe reste un centre de reconnaissance, de réussite et de pouvoir.


Le broutage ne peut être appréhendé comme une simple pratique délinquante détachée de son contexte. Il s’inscrit dans des rapports de pouvoir hérités de la colonisation, où les imaginaires du Nord et du Sud continuent de structurer les pratiques et les discours. En ciblant les pays du Nord et en mobilisant l’histoire coloniale, certains brouteurs confèrent à leurs actes une portée politique, sans pour autant s’extraire pleinement des cadres qu’ils dénoncent. Ce processus repose notamment sur la mobilisation des représentations les plus répandues de l’Afrique : corruption, dépendance, incapacité supposée à s’auto-organiser. Ils s’approprient ainsi les rhétoriques coloniales et humanitaires pour les retourner à leur avantage. Reste alors une question ouverte : s’agit-il d’une pratique véritablement décoloniale car elle détourne , ou d’une forme d’action profondément empreinte de colonialité ? Le doute demeure, à l’image des ambiguïtés qui traversent encore l’ordre postcolonial contemporain.

FALL Penda

Bibliothèque

Les brouteurs d’Abidjan
Introduction Nonobstant les discours apologétiques sur la puissance messianique des TIC, on assiste à l’émergence ou à la reconfiguration d’infractions adaptées et facilitées par le numérique. En C…

Ettien Franck-Stéphane Adou, « Les brouteurs d’Abidjan », RESET, 2022.


Les brouteurs ivoiriens : une cybercriminalité décoloniale ? - AOC media
À l’heure où les études post-coloniales développées par les sciences humaines et sociales font l’objet d’attaques politiques, il paraît nécessaire de rappeler leur pertinence pour saisir les rapports sociaux, la construction des imaginaires, les contextes sociopolitiques dans lesquels les interactions sociales se tissent et prennent sens. Il en va ainsi par exemple de « l’arnaque à la nigériane », forme bien particulière de cybercriminalité qui révèle une intrication complexe entre attaque du néocolonialisme et réappropriation d’un discours porté sur l’Afrique.

Hanafi, Nahema. « Les brouteurs ivoiriens : une cybercriminalité décoloniale ? », AOC – Analyse, Opinion, Critique, 2021.

Vidéothèque

Documentaire - Vivre Riche, réalisé par Joël Akafou - 2017

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