ENQUÊTE SUR LE FÉTICHE RACIAL À L’ÈRE DE L’IA
Quand la différence raciale devient objet d’admiration et d’algorithme.
Depuis quelques mois, une tendance se déploie sur TikTok et Instagram : des vidéos, souvent générées ou augmentées par l’IA, retracent l’histoire d’un couple à travers des photos d'archives, parfois en solo, parfois ensemble et mentionnent leurs nationalités. Ces vidéos mettent en lumière ce que l’on pourrait appeler des particularités liées à la mélanine, le pigment responsable de la couleur de la peau, des cheveux et des yeux. Selon sa concentration et sa répartition, la mélanine détermine une large palette de teints et de nuances cutanées. Dans cette mise en scène, ce sont surtout les variations qui sortent de la norme qui attirent le regard : l’albinisme, le vitiligo, une peau dites « dark skin »... Des différences qui deviennent des signes immédiatement visibles, presque sculptés pour la caméra.
La vidéo s’achève presque toujours sur l’enfant né de cette union, présenté comme le « résultat » de cette rencontre, souvent célébré dans les commentaires : « magnifique », « incroyable », « la preuve que le mélange est beau ». Cet enfant est bien souvent aussi l’auteur de la vidéo, ou du compte qui la diffuse, parfois même une figure entièrement générée par l’IA. À première vue, ces contenus semblent chanter la diversité et briser les standards raciaux dominants. Mais derrière cette apparente célébration se cache une autre réalité : une esthétisation de la race, un fétichisme racial subtil et dépolitisé, parfaitement en phase avec l’économie de l’attention des plateformes numériques.
Nationalités en contraste
La mention des nationalités dans ces vidéos occupe une place centrale. Elle ne se contente pas de situer les parents sur une carte : elle devient un indice visuel de contraste, où chaque origine parle avant tout de différence, de nuance, de teinte. « Sénégalais », « Japonais », «Marocain» ne sont plus des histoires de territoires ou de culture, mais des codes permettant de lire immédiatement le contraste entre les corps. Chaque nationalité suggère un jeu de différences qui attire l’œil et prépare le spectateur à l’enfant qui synthétisera ces oppositions.

La famille se transforme alors en vitrine multiculturelle, un récit d’exotisme soigneusement orchestré où la beauté naît du contraste. Les oppositions visuelles deviennent spectacle : clair/foncé, lisse/frisé ou encore peau uniforme/peau marquée par le vitiligo, jusqu’aux yeux vairons, l’un très foncé, l’autre très clair. Ces caractéristiques, par leur singularité et leur visibilité immédiate, accentuent le contraste au sein du couple, transformant la différence en élément central de la narration visuelle. Dans cette mise en scène, la nationalité devient un capital esthétique, un outil pour magnifier la différence tout en la rendant consommable. Le contraste devient moteur de fascination : il valorise le couple et le branding personnel, et satisfait l’algorithme tout en offrant une image de diversité rassurante et dépolitisée.

La tendance prend une autre dimension lorsque l’on réalise qu'en demandant à une intelligence artificielle de produire ces images, on lui fournit des instructions qui associent automatiquement nationalité et apparence physique. Cette démarche révèle à quel point l’IA peut reproduire, voire amplifier, des stéréotypes raciaux : elle « attend » ces corrélations, elles sont codées dans ses modèles d’apprentissage. Ces généralisations produisent un essentialisme visuel, une lecture simplifiée et biaisée de la diversité humaine, où les identités géopolitiques deviennent des gabarits esthétiques. Ce qui pourrait être une exploration ludique ou créative de la diversité devient alors un outil de codification raciale, illustrant comment la technologie, peut reproduire les logiques de classification et de fétichisation que l’on croyait appartenir au passé.
Le corps racialisés comme matière première de l’économie algorithmique
Au-delà du contraste et des nationalités, ce sont les corps eux-mêmes qui deviennent objets de fascination et de spectacle. Chaque parent, chaque enfant, est présenté comme un marqueur de singularité, transformé en objet visuel destiné à captiver et séduire. L’enfant, point culminant de la vidéo, n’est pas seulement la synthèse des différences : il devient un objet de fétiche, le “résultat parfait” que l’on contemple, admiratif et émerveillé.

Cette fascination s’inscrit dans une fétichisation de l’albinisme, du vitiligo et des variations corporelles considérées comme rares ou exotiques. La fétichisation, ici, consiste à réduire un individu ou un corps à ses seules caractéristiques visibles, à transformer la singularité physique en objet de désir ou de fascination, et à ignorer toute sa dimension sociale, historique et politique. Les corps deviennent des signes esthétiques que l’on consomme du regard : des preuves tangibles de beauté hors norme, à admirer mais non à comprendre.
Cette logique fétichisante ne vous rappelle rien ? Elle résonne avec le mythe du métissage largement diffusé en France et dans les espaces coloniaux puis postcoloniaux. Dès le XIXᵉ siècle, le métissage est pensé par les savoirs coloniaux, médicaux et anthropologiques comme une expérience sociale et biologique à interpréter, classer, évaluer. Tantôt présenté comme une dégénérescence, tantôt réhabilité comme une promesse d’harmonie au XXe siècle, il est progressivement réinvesti comme la preuve fantasmatique qu’il serait possible de dépasser la race sans jamais remettre en cause les rapports de pouvoir qui la produisent. Dire que « le mélange est beau » ne relève donc pas d’une évidence naturelle, mais d’une construction idéologique : celle qui postule que certaines unions raciales produiraient un idéal esthétique, équilibré, presque universel, où les différences seraient neutralisées, adoucies, rendues désirables.

Ce mythe revient sous de nouvelles formes, amplifié par les algorithmes et les plateformes numériques. L’union des corps devient spectacle, la beauté se mesure aux contrastes visibles, et les histoires sociales, les discriminations ou les héritages coloniaux disparaissent derrière le filtre de l’émerveillement. Dans ce contexte, la race et la différence corporelle deviennent des ressources visuelles et symboliques, détachées de leur dimension sociale et politique. Ce détournement efface les rapports de domination qui ont historiquement structuré la manière dont les corps noirs, issus de couples mixtes ou porteurs de particularités visibles sont perçus et évalués. L’esthétique prime sur la réalité : la fétichisation transforme l’enfant et ses parents en matière première pour l’économie algorithmique, où le spectaculaire, le désir et l’émerveillement se convertissent en capital social et en visibilité sur les plateformes numériques.
Les plateformes numériques ne sont pas de simples espaces de diffusion : elles nous utilisent, nous manipulent, à des fins commerciales et économiques. Nous y sommes pris en étau, ballotté·es entre deux logiques extrêmes mais profondément liées. D’un côté, les contenus racistes, héritiers des méthodes coloniales, continuent de mettre en scène les corps noirs comme des objets à moquer, à animaliser, à réduire à la caricature. L’IA, loin de corriger ces violences, les actualise, les reproduit, les multiplie.

De l’autre, le spectacle de la fétichisation : les couples mixtes, les enfants métis, les corps contrastés sont sublimés, érigés en icônes d’une beauté soi-disant universelle, détachée de toute histoire sociale ou politique. Dans ce va-et-vient, il devient difficile de garder ses repères : émerveillement et exploitation se confondent, fascination et aliénation se superposent.

Le fil invisible qui relie ces extrêmes, c’est toujours le même : le racisme, qui prend des formes nouvelles, plus subtiles, plus séduisantes, mais non moins structurantes. Il s’invite dans nos écrans, dans nos regards, dans nos imaginaires, et transforme nos désirs et nos émotions en terrain de jeu pour des logiques de pouvoir, de contrôle et de spectacle. Face à cette tension, il n’y a pas de neutralité : regarder, consommer, liker, c’est déjà participer à un système qui, sous couvert de diversité ou de divertissement, continue de hiérarchiser, d’invisibiliser et de standardiser les vies et les corps racisés.
FALL Penda
Auteur
Chercheuse formée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et nourrie par des terrains militants décoloniaux à Paris et Dakar. Ses travaux s'inscrivent dans le champ des études migratoire et raciale depuis des espaces postcoloniaux.
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