Il y a 124 ans, la France a sacrifié 30 000 Martiniquais·es pour ne pas perturber une élection coloniale
Il y a 124 ans, la plus grande catastrophe française du XXᵉ siècle effaçait Saint-Pierre en trois minutes. 30 000 mort·es en Martinique. Une éruption volcanique, mais aussi la conséquence d'un choix administratif colonial que la mémoire hexagonale a soigneusement écarté.
Note éditoriale - Erratum
Le post initial sur Instagram portait un angle, la responsabilité administrative coloniale dans l'aggravation du bilan humain, que nous assumons éditorialement et qui s'appuie sur des décennies de travaux historiques. Mais la formulation, trop ouverte, a permis des lectures qui n'étaient pas les nôtres.
Notre intention n'a jamais été de réduire la catastrophe à une décision unique, ni de contourner sa dimension volcanique.
La Montagne Pelée est entrée en éruption : c'est un fait géologique. Ce que nous documentons, c'est autre chose et c'est complémentaire : pourquoi cette éruption a tué 30 000 personnes plutôt qu'un nombre bien moindre. Cette question relève de l'histoire politique de la colonie martiniquaise au début du XXᵉ siècle, un dossier connu et enseigné en Martinique, beaucoup moins dans l'Hexagone.
Nous comprenons que la première version ait pu blesser, en particulier les Martiniquais·es et les personnes qui portent cette mémoire. Nous vous présentons nos excuses pour la formulation. Cette deuxième version resserre le propos et liste à la fin nos sources.
1902 : la plus grande catastrophe française du XXᵉ siècle est antillaise
Aujourd'hui, la Martinique commémore les 124 ans de la destruction de Saint-Pierre. Le 8 mai 1902, à 8h02 du matin, la Montagne Pelée explose et projette sur la ville une nuée ardente, un nuage de cendres vt de gaz à environ 800°C, qui rase Saint-Pierre en moins de trois minutes.
Plus de 30 000 personnes meurent sur le coup, soit environ un cinquième de la population martiniquaise de l'époque. C'est, à ce jour, la catastrophe la plus meurtrière du XXᵉ siècle dans l'histoire de la France, et l'éruption volcanique la plus meurtrière au monde depuis celle du Krakatoa en 1883.
Et pourtant, dans l'Hexagone, presque personne ne sait qu'elle a eu lieu.
Ce qu'était Saint-Pierre

Si Saint-Pierre est sortie de la mémoire collective hexagonale, ce n'est pas parce que la ville était secondaire. Pendant près de trois siècles, c'était la capitale culturelle et économique de la Martinique, surnommée à l'époque « le Petit Paris des Antilles ». Plus peuplée que Fort-de-France, capitale administrative, elle concentrait le commerce du rhum et du sucre et la vie culturelle de l'île.
L'éruption a été une perte humaine, mais aussi culturelle et patrimoniale pour toutes les Antilles.
L'éruption était un aléa naturel. Le bilan, lui, s'explique aussi politiquement
Personne ne conteste que la Montagne Pelée est entrée en éruption pour des raisons géologiques.
Le type d'éruption, la fameuse « nuée ardente », sera même nommé et décrit scientifiquement à partir de Saint-Pierre par le volcanologue Alfred Lacroix, qui en fait l'événement fondateur de la volcanologie moderne. Sur la cause naturelle, il n'y a pas de débat.
Ce qui se discute, c'est autre chose : pourquoi 30 000 personnes ne sont-elles pas parties avant le 8 mai, alors que les signes étaient massifs depuis des semaines ?
C'est sur cette question-là que les historien·nes ont documenté une responsabilité administrative directe.
Plusieurs faits sont aujourd'hui établis :
- Une alerte régionale existait
La veille de la catastrophe, le 7 mai 1902, une nuée ardente de la Soufrière de Saint-Vincent, île voisine, à 24 heures de bateau, avait tué environ 2 000 personnes. Le gouverneur de la Martinique, Louis Mouttet, en était informé.
- Les signes locaux s'accumulaient depuis des semaines
Fumerolles dès février, secousses sismiques, pluies de cendres. Le 5 mai, un lahar (coulée de boue brûlante…) avait détruit l'usine sucrière Guérin et tué 23 personnes au pied du volcan. Le nord de l'île était déjà touché.
- Une partie de la population fuyait spontanément
Des familles envoyaient femmes, personnes âgées et enfants vers Fort-de-France ou hors de l'île. L'exode avait commencé.
- L'administration choisit de freiner cet exode.
Les fonctionnaires reçoivent l'instruction de rester à leur poste sous peine de révocation. Le journal Les Colonies, principal quotidien de l'île, publie des communiqués rassurants et tourne en dérision les inquiétudes. Une commission scientifique réunie en urgence par le gouverneur, sans aucun spécialiste des volcans, conclut à l'absence de danger pour la ville.
Le 7 mai au soir, Mouttet s'installe lui-même à Saint-Pierre avec son épouse pour « rassurer la population » et confirme la tenue du second tour des élections législatives prévu le 11 mai. Il y mourra le lendemain matin.
Maintenir le vote, quel qu'en soit le prix
Le scrutin législatif de 1902 se joue dans une Martinique où les rapports de force politiques sont tendus. Le gouvernement Waldeck-Rousseau, à la tête d'une fragile alliance républicaine de centre-gauche, joue sa majorité à la Chambre des députés. Chaque siège compte, y compris ceux des colonies. La tenue du second tour en Martinique est un enjeu direct pour le ministère des Colonies, dirigé par Albert Decrais.
Évacuer Saint-Pierre, la ville la plus peuplée de l'île, revenait à annuler purement et simplement le scrutin martiniquais. C'était créer un précédent d'élection coloniale annulée pour force majeure. Le ministère des Colonies voulait absolument éviter ce précédent.
Pour Paris, montrer que la République fonctionnait normalement dans ses colonies était essentiel. Reporter ou annuler aurait été lu comme une perte de contrôle de l'administration française, exactement le signal que le pouvoir colonial voulait éviter face à une population régulièrement contestataire (la Martinique connaîtra plusieurs révoltes ouvrières dans les années qui suivent). Maintenir le scrutin, c'était maintenir l'illusion d'un ordre colonial maîtrisé.
L'éruption de 1929-1932
Vingt-sept ans plus tard, en septembre 1929, la Montagne Pelée entre à nouveau en éruption. Cette nouvelle phase éruptive durera jusqu'en 1932. Cette fois, la population du nord de l'île est évacuée. L'éruption ne fait aucune victime.
Plusieurs facteurs distinguent les deux épisodes : la volcanologie a fait un bond entre-temps, c'est l'éruption de 1902 elle-même qui a permis à Alfred Lacroix de définir le phénomène de nuée ardente, et un observatoire volcanologique a été installé au Morne des Cadets dès 1903. L'éruption de 1929 est aussi décrite par les scientifiques comme moins puissante que celle de 1902.
Reste qu'en 1929, les autorités décident d'évacuer. En 1902, malgré des signes précurseurs similaires depuis plusieurs semaines et l'éruption meurtrière de la Soufrière de Saint-Vincent la veille, elles avaient maintenu la population sur place. Ce que cette comparaison souligne, ce n'est pas une explication monocausale, mais le fait qu'un choix administratif différent était possible et a été pris en 1929, pas en 1902.
Pourquoi cette histoire n'est pas (assez) enseignée dans l'Hexagone aujourd'hui
Après 1902, l'État français n'engage aucune politique de réparation pour les survivant·es et les familles des victimes.
Les colons blancs créoles (békés), qui possédaient l'essentiel des terres et commerces de Saint-Pierre, déplacent simplement leur activité à Fort-de-France, qui devient à partir de là la capitale économique de l'île.
L'historien martiniquais Armand Nicolas, dans son Histoire de la Martinique, a passé sa carrière à remettre au centre du récit collectif les dates antillaises absentes des programmes hexagonaux : révoltes serviles, abolitions arrachées, massacres coloniaux.
Reconnaître Saint-Pierre 1902 dans toutes ses dimensions, y compris administrative, c'est reconnaître ce que la République préfère ne pas regarder en face : que la plus grande catastrophe française du XXᵉ siècle s'est jouée dans une colonie, et que la priorité donnée à un calendrier électoral a coûté des dizaines de milliers de vies antillaises.
Sources
- Jean-Paul Poirier (physicien émérite, Institut de physique du globe de Paris, membre de l'Académie des sciences), La catastrophe de la Montagne Pelée : un autre regard, L'Harmattan, 2017. → https://www.editions-harmattan.fr — ouvrage entièrement consacré aux controverses sur la responsabilité des autorités.
- Armand Nicolas (professeur d'histoire, historien martiniquais), Histoire de la Martinique, L'Harmattan, 3 tomes (1996, 1996, 1998). Prix Frantz Fanon 1996. → https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/auteur/armand-nicolas/2749
- Alfred Lacroix (volcanologue, Académie des sciences), La Montagne Pelée et ses éruptions, Masson, Paris, 1904. Ouvrage scientifique fondateur de la volcanologie moderne, rédigé par le savant envoyé sur place après la catastrophe.
- François Lebrun, « L'éruption de la montagne Pelée », L'Histoire n°264, avril 2002. → https://www.lhistoire.fr
- George Kennan, Le Désastre de la Pelée : un récit de voyage et d'observation à la Martinique (mai-juin 1902), Ibis Rouge Éditions, traduction 2002. Source d'époque, journaliste américain envoyé sur place dans les semaines qui suivent.
- Jean Hess, La catastrophe de la Martinique : notes d'un reporter, Charpentier et Fasquelle, 1902. Reportage de terrain publié l'année même de la catastrophe.
- Geneviève Leti, Un cataclysme sans précédent : il y a cent ans, la Montagne Pelée, 2002.
- INA (Institut national de l'audiovisuel), archives audiovisuelles, dossier « 1902, les larmes de Pelée ». → https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/1902-les-larmes-de-pelee
- Retronews / Bibliothèque nationale de France, presse d'époque : Le Petit Parisien, Le Petit Journal illustré, Les Colonies (mai 1902). → https://www.retronews.fr/catastrophes/long-format/2018/03/28/leruption-de-la-montagne-pelee-en-1902
- Observatoire Volcanologique et Sismologique de Martinique (OVSM-IPGP), organisme officiel de surveillance créé après 1902, données scientifiques sur l'éruption. → http://www.ipgp.fr/fr/ovsm
- Espace des sciences, entretien avec Michel Desse (géographe, Université de Nantes), sur la naissance de la volcanologie moderne après Saint-Pierre. → https://www.espace-sciences.org/sciences-ouest/416/dossier/l-eruption-de-la-montagne-pelee-detonateur-de-la-volcanologie
- Fondas Kréyol, dossier « Saint-Pierre : la dimension universelle de la catastrophe de 1902 ». → https://fondaskreyol.org/article/saint-pierre-dimension-universelle-de-catastrophe-de-1902
- Association LAVE (Laboratoire d'Activité Volcanique Éducative), dossier pédagogique « Montagne Pelée, 8 mai 1902 ». → http://lave-volcans.com
Auteur
Rédactrice d’origine martiniquaise, ses écrits mêlent analyse critique et culture populaire pour interroger les imaginaires contemporains et les héritages coloniaux, depuis une perspective attentive aux circulations caribéennes et diasporiques.
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