KIDNAPPER POUR GOUVERNER : DE L’EMPIRE COLONIAL À TRUMP
En faisant enlever le président du Vénézuela : Nicolás Maduro, Donald Trump ne rompt pas avec l’histoire : il la prolonge. Le rapt devient un langage du pouvoir, hier colonial, aujourd’hui néo-impérial.
Dans l'article déportations coloniales : le cas de l'empereur Hàm Nghi, nous racontions comment la France coloniale arrachait les figures de résistance à leur terre pour mieux régner sur leur absence.
L’empereur vietnamien Hàm Nghi, capturé en 1888 et déporté en Algérie, n’était pas seulement exilé : il était neutralisé symboliquement, rendu inaccessible à son peuple, transformé en corps déplacé. Cet article prolonge cette réflexion. Car ce qui semblait appartenir aux archives coloniales n’a jamais réellement disparu.
Lorsque Donald Trump fait arrêter et transférer Nicolás Maduro hors du Venezuela, ce n’est pas seulement un geste diplomatique brutal. C’est la réactivation d’une méthode coloniale : le kidnapping comme outil de gouvernement.
Gouverner sans gouverner : le rapt comme économie de la domination
Dans les empires coloniaux, le kidnapping politique n’était jamais un geste isolé, mais une technique de gouvernement à part entière. Capturer un chef, l’exiler, le neutraliser symboliquement : c’était affaiblir tout un peuple sans avoir besoin d’occuper ses terres. La France pratiqua cela avec plusieurs figures de résistance en Asie, Afrique ou en Océanie. L’objectif était toujours le même : gouverner l’absence. Le corps disparu d’un chef devenait une arme politique, le territoire, un espace docile par défaut.
Aujourd’hui, cette logique se réactive sous un autre visage. Lorsque Donald Trump fait arrêter et transférer Nicolás Maduro hors du Venezuela, il ne s’agit pas seulement d’un geste juridique ou sécuritaire. Officiellement, la capture est présentée comme une lutte contre le narcotrafic et le crime organisé, Maduro étant accusé de diriger un vaste réseau criminel et de représenter une menace pour la sécurité des États‑Unis. Mais derrière cette justification, les motivations incluent aussi le contrôle des immenses réserves pétrolières vénézuéliennes et la projection de pouvoir géopolitique dans la région. Le président vénézuélien devient ainsi un corps saisissable, une souveraineté mise en cage. L’opération ne se limite pas à la déportation d’un individu : elle désorganise le pouvoir, fragilise les institutions, et signale à tous ceux qui résistent que leur autorité peut être arrachée et déplacée. La stratégie est la même que celle des empires coloniaux : neutraliser un chef pour dominer son peuple, sans occuper directement le territoire.
Cette méthode, que l’on pourrait qualifier de « gouverner sans gouverner », révèle un principe constant du pouvoir impérial : la domination ne passe pas nécessairement par l’administration directe ou la conquête militaire totale, mais par la manipulation des corps et des symboles. Dans le cas de Trump, le kidnapping de Maduro fonctionne comme un message performatif : le président vénézuélien devient un trophée politique, exposé au monde, tandis que la souveraineté de son pays est mise en suspens, exactement comme Hàm Nghi ou d’autres leaders coloniaux l’étaient dans les archives du XIXᵉ siècle.
Les ponts entre hier et aujourd’hui sont frappants. Dans les colonies françaises, le rapt servait à :
- Désorganiser la hiérarchie locale, rendant le territoire plus malléable
- Envoyer un message de force symbolique, intimider les populations
- Justifier l’appropriation de ressources et de pouvoir, au nom de la « civilisation » ou de la pacification
Avec Trump, la méthode se pare d’un langage moderne : lutte contre le crime, sécurité nationale, lutte contre le narcotrafic. Cependant, la logique sous-jacente est identique. En filigrane, le kidnapping révèle ce que les colonisateurs savaient déjà : le pouvoir sur les hommes précède le pouvoir sur les territoires. Le corps déplacé est un instrument, un symbole et une arme. Trump ne fait que remettre ce principe en action dans un cadre néo-impérial, révélant que les logiques coloniales n’ont jamais disparu, elles se transforment, s’adaptent, mais restent une grammaire du pouvoir.
Des corps enlevés aux territoires convoités
Dans les empires coloniaux, prendre un corps était le prélude à prendre un territoire. La population devient plus vulnérable, les institutions se fragilisent, et la terre, elle-même, devient disponible pour l’appropriation. La déportation est donc souvent une première étape dans la maîtrise des espaces et des ressources. Le corps captif incarnait le territoire suspendu, le pouvoir potentiel que l’on pouvait désormais redistribuer selon les intérêts de l’empire.
Après le rapt politique au Venezuela, Trump tourne son regard vers le Groenland, montrant que la conquête des hommes et celle des territoires suivent la même logique impériale qui, jadis, a justifié l’esclavage et la déportation africaine. Dans ces systèmes anciens, arracher des êtres humains à leur terre ne servait pas seulement à tirer profit de leurs corps : c’était aussi une manière d’ouvrir des espaces à l’appropriation : des terres agricoles, des routes maritimes, des zones de culture ou d’extraction. L’absence forcée des captifs légitimait ensuite la transformation du sol occupé et la réorganisation des sociétés qui y vivaient.
L’ambition de Donald Trump de s’approprier le Groenland s’inscrit dans cette grammaire impériale revisitée : le territoire est décrit comme stratégique, mal géré et sous‑exploité, donc légitimement « ouvert à l’action » selon des narratifs similaires à ceux qui jadis justifiaient l’appropriation coloniale et la traite négrière. La capture de Nicolás Maduro et la revendication du Groenland ne sont pas des gestes séparés : le rapt politique installe une atmosphère de vulnérabilité qui prépare symboliquement la saisie des espaces. L’homme et la terre se répondent. Neutraliser un dirigeant pour affaiblir son État, puis détourner la gouvernance d’un territoire riche en ressources ou en position stratégique, est une technique qui résonne avec l’histoire de l’esclavage et des déportations africaines, où le pouvoir sur les corps servait de prélude à la domination territoriale.
Ainsi, dans la vision de Trump, convoiter à la fois un président et une île revient à réactiver un principe ancien : l’absence produit le pouvoir, et la mise à l’écart des peuples sert de justification à la redéfinition du monde.
Le kidnapping politique n’est pas une anomalie contemporaine. Il est le fil invisible qui relie les déportations coloniales aux gestes néo-impériaux d’aujourd’hui, recyclé sous les formes du droit, de la sécurité ou de la géopolitique. De Hàm Nghi à Maduro, des corps ont changé, des empires se sont recomposés, mais la logique demeure : gouverner, c’est parfois enlever, et posséder, c’est parfois neutraliser. Reconnaître cette continuité, c’est refuser de voir ces actes comme de simples crises diplomatiques. Et si le pouvoir continuait à se penser par le rapt, non seulement des hommes, mais des territoires ? Jusqu’où cette méthode coloniale réinventée pourra-t-elle encore façonner le monde contemporain ?
FALL Penda
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