Les étudiants étrangers sont-ils toujours les « bienvenus en France » ?

À l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, la colère ne faiblit pas. Pour protester contre l'explosion des frais d’inscription pour les étudiants étrangers, des enseignants pratiquent la rétention des notes. Les étudiants concernés dénoncent un climat de plus en plus hostile à leur égard.

Les étudiants étrangers sont-ils toujours les « bienvenus en France » ?

À l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, certains étudiants attendent toujours les résultats des partiels de janvier. Depuis la mi-décembre, des enseignants retiennent les notes pour dénoncer la hausse des frais d’inscription imposée aux étudiants étrangers hors Union européenne. Ces frais pourraient passer de 170€ à 2895€ en licence et de 243€ à 3941€ en master.

« On n’est pas les bienvenus en France. Et le plus drôle, c’est que c'est le nom ironique du décret », déplore Elaa Y., 18 ans, étudiante tunisienne en première année de droit à Paris 1 et militante au syndicat Sap1. Elle fait référence au plan « Bienvenue en France », lancé en 2019 par l'ex-Premier ministre Edouard Philippe, qui autorise les universités à augmenter fortement les frais d’inscription pour les étudiants extra-européens.

Pour rendre leur contestation visible, certains enseignants ont opté pour une méthode simple : retenir les notes des examens. Les copies sont corrigées, mais les résultats ne sont pas transmis à l’administration. « Nous produisons des notes et des diplômes alors, pour avoir un levier d’action efficace, c’est par là que nous devons passer », explique Victor D., enseignant en histoire et membre du collectif des doctorants de la CGT Paris 1.

Le Syndicat Alternatif de Paris 1 (SAP1), le syndicat représentatif des étudiant-es de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, a mis en ligne une pétition en décembre dernier, pour demander « l'exonération des frais d'inscription pour les étudiant·es étranger·es ». Laquelle rassemble près de 3000 signatures.

« La présidence de l'université refuse de nous entendre »

Bien que cette stratégie ne fasse pas l’unanimité et que certains craignent qu’elle n’ajoute davantage de stress aux étudiants, l’enseignant assure : « Ce n’est pas contre eux que nous faisons ça. Le stress que cette situation fait subir vient aussi de la présidence, qui a toujours refusé de nous entendre et de nous accueillir. »

La mobilisation, qui dure depuis trois mois, est suivie par une centaine d'universitaires. « C’est la plus forte mobilisation d’enseignants que l’université ait connue depuis une dizaine d’années », affirme un communiqué du Poing Levé Paris 1, un collectif d’étudiants militants de l’université.

Des frais impossibles à assumer

Pour de nombreux étudiants étrangers, la hausse des frais représente un obstacle financier majeur. Elaa Y. dépend aujourd’hui de l'aide de ses parents pour vivre en France. « Avant, on payait environ 170€ de frais d’inscription. Si je dois débourser près de 3000€, ce sera impossible pour moi de continuer mes études à Paris 1 », explique-t-elle. Entre son loyer, le pass Navigo ou encore la contribution de vie étudiante (CVEC), « les coûts s’additionnent très vite ».

L'étudiante en droit pointe également du doigt le parcours du combattant administratif auquel font face les ressortissants étrangers : difficultés à trouver un logement sans garant en France, frais de visa ou encore obligation de disposer d’un compte bancaire bloqué de plusieurs milliers d’euros. « Cette hausse met en danger la poursuite de mes études. Beaucoup de mes amis envisagent de quitter la France si elle est appliquée », déplore-t-elle.

Kenzy H., étudiant algérien en première année de licence Administration économique et sociale (AES), partage cette inquiétude. « Honnêtement, c’est énorme. Je serai peut-être obligé de travailler pour payer mes études, alors que nous sommes déjà limités dans le nombre d’heures de travail autorisées», explique-t-il. La législation française limite en effet l’activité salariée des étudiants étrangers. Selon lui, certains de ses amis restés en Algérie songent déjà à renoncer à leur projet d'études à Paris 1.

Une mesure jugée raciste

La rétention des notes impacte aussi les étudiants français (et européens), qui attendent leurs résultats, indispensables pour envisager la suite de leur cursus. Une étudiante française en licence AES, qui préfère rester anonyme, évoque un climat d’incertitude : « On a des relevés provisoires, certaines notes manquent. On ne sait pas si on a validé ou non. » Malgré le stress engendré, elle juge la mobilisation « légitime ». « Pour moi, la mesure appliquée par l’université est raciste. Je trouve ça surréaliste de viser une catégorie d’étudiants en particulier. »

Plus largement, plusieurs enseignants et étudiants dénoncent un contexte politique de plus en plus hostile aux ressortissants étrangers. Beaucoup pointent la montée des discours de l’extrême droite et la dégradation progressive de leurs conditions d’études. La suppression des APL pour les étudiants étrangers, prévue pour juillet prochain, est souvent citée comme un exemple de ces mesures.

De son côté, la présidence de l’université, en déficit depuis deux ans, justifie sa décision par une situation budgétaire « contrainte » et propose de maintenir l’exonération pour les étudiants déjà inscrits jusqu’à la fin de leur cycle.

Pour autant, enseignants et étudiants mobilisés entendent poursuivre leur mouvement au moins jusqu’au 19 mars. Ils dénoncent une mesure qu’ils jugent « discriminatoire » et craignent qu’elle n’exclue progressivement les étudiants les plus précaires de l’université française. « Les étudiants étrangers ne viendront plus et c’est aussi ouvrir la porte à des politiques d’augmentation des frais d’inscription généralisées pour tous les étudiants », conclut l’enseignant Victor D.

Auteur⸱ice

Sara Trabi
Sara Trabi

Journaliste plurimédia avec un oeil sur l’actu internationale et les questions de société. Diplômée en histoire, en relations internationales, et en journalisme, elle collabore avec plusieurs médias dont Le Média où elle y présente des émissions.

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