LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #12

Djibouti : des empires coloniaux aux armées contemporaines, la fabrication d’un hub militaire.

LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #12

Chaque mois, on vous embarque pour une plongée éclairée et crépue au cœur de l’histoire coloniale et de ses héritages multiples.
Cette newsletter prolonge l’aventure d’Histoires Crépues, avec la même volonté : apporter du contexte, des repères, et des clés de lecture pour mieux comprendre le continuum colonial qui façonne encore nos sociétés.

En coulisse de vos lectures ?

Penda Fall, membre de l’équipe Histoires Crépues, chercheuse en sciences sociales et engagée sur les questions raciales, migratoires et post-coloniales.

👉 Et si on allait encore plus loin ?

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DOSSIER (DÉ)COLONIAL

DJIBOUTI : DE LA COLONIE AU HUB MILITAIRE

À la croisée de l’Afrique, de l’Asie et de l’Europe, Djibouti occupe une position clé au niveau du détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transite une part majeure du commerce mondial (30%).

Côte française des Somali. Carte de 1923.

Ancien territoire sous tutelle française (Côte française des Somalis à partir de 1884), le pays attire aujourd’hui plusieurs acteurs internationaux qui y installent des bases militaires pour défendre leurs intérêts géopolitiques. Dans un contexte régional structuré par des interdépendances économiques fortes, cette centralité géographique s’inscrit dans une histoire longue, depuis la période coloniale jusqu’aux recompositions politiques post-indépendance en 1977.

Djibouti : un territoire stratégique… héritage du colonialisme ?

🔹Des divisions héritées aux violations tolérées

À Djibouti, les tensions politiques actuelles s’inscrivent dans une histoire plus longue, marquée par une technique coloniale bien connue : diviser pour gouverner. En s’appuyant sur les différences entre les deux ethnies Afar et Issa, l’administration française a contribué à produire et figer des hiérarchies internes, renforçant des appartenances sociales en leviers de pouvoir.

Un mur de la ville de Djibouti, photographié en 2015, célèbre l'accession à l'indépendance de cette colonie française (CARL DE SOUZA / AFP)

Après l’indépendance en 1977, ces équilibres ne disparaissent pas. Ils se prolongent dans l’État, avec une place dominante accordée aux élites Issa. Dans les années 1990, ces tensions débouchent sur une guerre civile entre le pouvoir et une rébellion Afar, qui se solde par le renforcement du régime en place. Aujourd’hui, sous Ismaïl Omar Guelleh, ces héritages s’inscrivent dans un cadre autoritaire marqué par des arrestations d’opposants, le Massacre de Buldhuqo (2015), le contrôle des médias ou encore des élections régulièrement contestées.

Malgré ces violations, les puissances étrangères, dont la France, ferment les yeux en raison de l'emplacement stratégique du pays. C'est comme cela que des fractures héritées de la colonisation deviennent aujourd’hui des angles morts diplomatiques...

🔹Militarisation ou (néo)colonisation ?

Post-indépendance, la présence militaire française ne disparaît pas : elle se maintient et s’inscrit désormais aux côtés d’autres acteurs internationaux, comme les États-Unis ou la Chine. Djibouti ne devient pas un point clé, il le reste, dans un contexte marqué par les tensions en mer Rouge et la sécurisation du commerce mondial. Au point d’être parfois décrit comme un véritable nid d’espions, où se concentrent intérêts militaires et rivalités internationales.

Cette présence est souvent présentée comme une coopération sécuritaire. Mais elle interroge : s’agit-il d’un partenariat ou de la continuité, sous une autre forme, de logiques de domination héritées de la colonisation ? D’un territoire colonisé, Djibouti apparaît aujourd’hui comme une plateforme militaire globale, au point de poser la question d’une forme de colonisation multilatérale, exercée non plus par une seule puissance, mais par plusieurs acteurs internationaux.

Psssst : Les prises de position publiques d'Emmanuel Macron, supposant une possible intervention dans les tensions impliquant l’Iran et les États-Unis, prennent une résonance particulière au regard de l’ancrage militaire français dans la région. À l’heure où les capacités de projection sont déjà sur place, la frontière entre coopération sécuritaire et continuité de logiques néo-coloniales devient, sinon floue, du moins difficile à ignorer.

🔹Une stratégie étatique ?

Djibouti ne peut être réduit à un simple espace dominé : il agit aussi dans les marges de sa contrainte. En accueillant et en encadrant la présence de plusieurs acteurs internationaux, l’État transforme une position imposée en levier, notamment à travers les revenus générés par les bases militaires, même si leur redistribution à la population reste limitée et peu visible.

Dans un environnement régional instable, cette configuration participe aussi à une recherche de stabilité et de sécurité politique. Le positionnement du pays est mobilisé comme un levier diplomatique et économique, sans pour autant relever d’une pleine autonomie, tant les héritages historiques et les dynamiques géopolitiques pèsent. On peut alors formuler l’hypothèse d’une agentivité postcolonial, où l’État djiboutien parvient à mobiliser une position héritée de l’histoire coloniale comme une ressource politique.

« La tournée africaine »

GLOSSAIRE (DÉ)COLONIAL

Le terme de « tournée africaine » semble aller de soi, comme une expression neutre pour désigner le déplacement d’un dirigeant, d’une personnalité politique ou médiatique à travers plusieurs pays du continent. Pourtant, il hérite d’une histoire longue, inscrite dans un imaginaire colonial où l’Afrique est pensée comme un espace à parcourir, à traverser, à visiter.

La « tournée » suggère déjà un regard extérieur, organisé depuis un centre, qui distribue les étapes, hiérarchise les lieux et donne sens au déplacement.

Les déplacements de Charles de Gaulle en Afrique à la fin des années 1950 et dans les années 1960 ont souvent été décrits comme une « tournée africaine ». L’expression ne se contente pas de nommer un itinéraire : elle participe d’une manière de raconter la relation entre la France et ses anciens territoires coloniaux, où le déplacement du chef d’État prend valeur de mise en ordre symbolique. Dans le contexte de la décolonisation, cette « tournée » s’inscrit aussi dans un effort de maintien des liens politiques et d’influence, au moment où les indépendances reconfigurent les rapports de force sans les dissoudre entièrement. Cette pratique ne s’interrompt pas avec Charles De Gaulle : d’autres présidents français, comme François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy ou encore Emmanuel Macron, ont à leur tour effectué des déplacements qualifiés de « tournées africaines », prolongeant des logiques d’influence et de présence sur le continent.

Arrivée de Nicolas Sarkozy à Dakar, le 26 juillet 2007, aux côtés d’Abdoulaye Wade, alors président du Sénégal, lors d’une « tournée africaine » marquée par un discours raciste affirmant que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ».

Aujourd’hui, le terme réapparaît dans des contextes inattendus, parfois à travers ce qui ressemble à des lapsus révélateurs. L’usage de ce terme pour qualifier, par exemple, les déplacements d’influenceurs comme IShowSpeed en Afrique, montre à quel point certaines catégories de langage persistent, se rejouent et se déplacent d’un registre à l’autre. Selon la position sociale et le corps qui se déplace, ces circulations ne sont d’ailleurs pas lues de la même manière : les vidéos de l'influenceur ont été perçus de manière assez positive, aussi bien dans l'espace africain qu'occidental, en raison de la contre-narration qu’il véhicule, s’écartant des représentations misérabilistes du continent.

Mais peut-on trouver un point commun entre les tournées africaines de dirigeants français avec celle de IShowSpeed, outre la nomination ? On peut s'interroger sur la récurrence d'un même schéma qui se répète : celui d’un regard extérieur qui « fait le tour » d’un espace à parcourir, à relier et surtout à raconter depuis ailleurs. Et qui sert plus que tout à se raconter soi-même. Plus qu’une simple description des circulations, la notion de « tournée africaine » en dit peut-être davantage sur celui qui l’exerce et l'emploie que sur les réalités qu’elle prétend décrire.

📝Si ce sujet vous intéresse, un article prolonge cette réflexion en analysant à travers l’usage de la capture d’images en Afrique, la manière dont se rejoue cette centralisation du regard.

SOURIEZ, C’EST POUR L’OCCIDENT !
Souriez… vos corps traversent un continuum colonial, transformés en vecteurs de représentations pour l’Occident.

RESSOURCES (DÉ)COLONIALES

A VOIR :

Les dessous des cartes - Djibouti : un carrefour d'ambitions, 2024.

À LIRE :

Sonia Le Gouriellec, Djibouti. La diplomatie de géant d’un petit État, Presses Universitaires du Septentrion, 2020.

Judith Scheele, L’Afrique militarisée. Perspectives historiques, Politique africaine, 2021.

À ÉCOUTER :

Podcast Cultures Monde, De Djibouti à l’Érythrée : les grandes puissances à la manœuvre, 2024.

ÉCHOS (DÉ)COLONIAUX

Démocratiser la politique !

Après les élections municipales, une impression persiste souvent : celle d’un paysage politique qui change peu dans sa composition sociale, malgré des engagements nombreux à l’échelle locale. Le rapport Tous les mêmes ? invite à regarder ce qui se joue en amont et au-delà du jour du vote : qui est présent sur les listes, qui est placé en position d’être élu·e, et comment ces choix dessinent, de manière souvent invisible, la composition sociale du pouvoir politique.

À partir d’ateliers menés avec des co-chercheurs et militant·es et d’une analyse de données électorales sur plus de vingt ans, l’enquête s'intéresse aux trajectoires, aux sélections et aux filtres qui s’opèrent dans le monde politique.

Une question guide alors l’ensemble du travail :
Comment s’opère, concrètement, la captation du pouvoir politique par les classes supérieures ?

Une manière de relire les municipales non pas seulement comme un moment électoral, mais comme un espace où se jouent et se reproduisent des inégalités sociales.

Rapport de recherche - Démocratiser la politique
Issu de trois ans de recherche collective et d’une base de donnée inédite, notre rapport prouve que les classes supérieures s’organisent pour préempter le

CALENDRIER (DÉ)COLONIAL

Avril : où nous croiser ?

Algoritme !

📍Twitch et YouTube

📅 Tous les lundis et jeudis matins Un espace de discussion en direct pour revenir sur l’actualité.

Bally Bagayoko le GOAT / Violences policières à Noisiel - Algorithme rediffusion YouTube du 19 mars 2026

Histoires Crépues au Frames Festival

📍Avignon

📅 Vendredi 10 avril de 15h15 à 16h15 Une discussion animée par Seumboy et Reha Simon autour de « La place des créateur·ices racisé·e·s », avec Anis Rhali, Mamapaprika, Samora Lemwakast et Yvana Aletas.

📅 Samedi 11 avril de 11h à 12h Seumboy est l"invité de Camille Giry, aux côtés de Guigui Pop et Manon Bril pour parler « Créer en son nom : identité, engagement et authenticité ».

📅Samedi 11 avril de 17h45 à 18h45 Discusion avec la team Histoires Crépues : Seumboy, Reha Simon et Manon Ahanda « être un média antiraciste sur les réseaux sociaux ».

Frames Festival | 10e édition Web Video Festival
2026 sera marquée par la 10e édition du FRAMES web video Festival ! Pour cette prochaine édition, préparez-vous au coup de foudre, avec une programmation incroyable, à l’image de cette édition anniversaire ! FRAMES, c’est un rendez-vous pour les professionnel·les du secteur de la web création et une réflexion sur les métiers mais pas que ! Retrouvez les formats live de vos créateur·ices préféré·es !

Programme en intégralité


Festival des médias indépendants

📍Ground Control

📅 Le samedi 25 et dimanche 26 avril de 12h à 19h - horaires exact à venir On sera présent au festival des médias indépendants avec notre stand. Seumboy participera à une table ronde aux côtés de Sudfa Média, Afrique XXI et Orient XXI, tandis que Reha Simon sera invité par le Cosylab pour un échange avec le public. Une belle occasion de venir nous rencontrer… et de repartir avec un sweat ou un tee-shirt Histoires Crépues !

Festival des médias indépendants - Ground Control
groundcontrolparis.com

Merci d'avoir pris le temps de nous lire. On se retrouve le mois prochain avec un autre dossier décolonial !

En coulisses de vos lectures - Penda Fall

Auteur

Penda Fall
Penda Fall

Chercheuse formée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et nourrie par des terrains militants décoloniaux à Paris et Dakar. Ses travaux s'inscrivent dans le champ des études migratoire et raciale depuis des espaces postcoloniaux.

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