LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #13

La loi Taubira, 25 ans après : entre mémoire et combats persistants

LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #13
23 mai 1998. 40.000personnes manifestent à Paris en hommage aux victimes de l’esclavage. - AFP
Table des matières

Chaque mois, on vous embarque pour une plongée éclairée et crépue au cœur de l’histoire coloniale et de ses héritages multiples.
Cette newsletter prolonge l’aventure d’Histoires Crépues, avec la même volonté : apporter du contexte, des repères, et des clés de lecture pour mieux comprendre le continuum colonial qui façonne encore nos sociétés.

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Penda Fall, membre de l’équipe Histoires Crépues, chercheuse en sciences sociales et engagée sur les questions raciales, migratoires et post-coloniales.

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DOSSIER (DÉ)COLONIAL

Loi Taubira, 25 ans après : une mémoire toujours en lutte

Certaines lois ne modifient pas seulement le droit : elles transforment la manière dont une nation perçoit son histoire. La loi Taubira, adoptée en 2001, appartient à cette catégorie. En reconnaissant la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité, elle tente d'imposer à la France de regarder en face une part longtemps invisibilisée de son passé colonial.

Vingt-cinq ans après la loi Taubira, la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité est-elle réellement devenue un consensus politique et mémoriel ?

🔹La loi Taubira

Avant d’être une loi, la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité a d’abord été une revendication portée par des mobilisations populaires et intellectuelles. Dans les années 1990, particulièrement dans les Outre-mer, associations, historien·nes et figures comme Édouard Glissant ou Patrick Chamoiseau réclament que l’histoire de l’esclavage sorte enfin des marges du récit national. En 1998, année des 150 ans de l’abolition, cette demande prend une ampleur nouvelle : une marche silencieuse le 23 mai est organisé à Paris réunissant des milliers de personnes se revendiquant descendants d’esclaves.

Christiane Taubira à la Maison de la Négritude de Champagney - 2001

C’est dans ce contexte que Christiane Taubira , alors députée de la Guyane, dépose le 22 décembre 1998, une proposition de loi directement nourrie par ces luttes. Le texte est débattu à l’Assemblée nationale dès février 1999, avant d’être définitivement adopté. Le 10 mai 2001, la France devient ainsi le premier pays à inscrire dans la loi la reconnaissance de la traite négrière et de l’esclavage comme crimes contre l’humanité, dans un vote à l’unanimité.

🔹Un écho mondial

La loi Taubira inscrit l’histoire de la traite négrière et de l’esclavage dans les programmes scolaires, encourage le développement de la recherche universitaire et participe à l’instauration d’une journée nationale de commémoration fixée au 10 mai. L’enjeu est clair : faire de cette mémoire une question collective, et non un simple héritage périphérique. Son influence dépasse rapidement le cadre français. Dès 2001, lors de la Conférence de Durban des Nations Unies contre le racisme, cette reconnaissance est reprise à l’échelle internationale. En 2020, le Parlement européen adopte également une résolution allant dans le même sens.

En 2026, une nouvelle résolution de l’ONU vient renforcer cette dynamique en qualifiant plus explicitement l’esclavage comme l’un des crimes les plus graves de l’histoire humaine. Pourtant, le vote de cette résolution révèle aussi les limites du consensus...

🔹La Loi Taubira pourrait-elle encore être votée à l’unanimité aujourd’hui ?

En 2026, lors de ce vote de l’ONU visant à renforcer la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, la France choisit pourtant l’abstention. Ce décalage révèle une mémoire moins apaisée qu’il n’y paraît. Derrière cette réserve se jouent plusieurs tensions. les trois votes contre sont ceux des États-Unis, d’Israël et de l’Argentine, tandis que 52 États s’abstiennent, parmi lesquels la France et l’ensemble des pays de l’Union européenne.

Au nom de quels arguments ?

Les États-Unis, par exemple, ont expliqué ne pas reconnaître de « droit légal à réparation » pour des faits qui n’étaient pas considérés comme illégaux au regard du droit international de l’époque. D’autres pays européens ont aussi insisté sur leur refus de créer une hiérarchie entre les crimes contre l’humanité en qualifiant l’esclavage de « crime le plus grave », en exprimant la crainte que cette reconnaissance renforce les demandes de réparations financières ou institutionnelles.

Cette hésitation / refus montre que reconnaître le passé ne signifie pas toujours accepter toutes les implications politiques qu’il soulève. Lorsqu'il s'agit de dépasser le cadre symbolique et que cette reconnaissance menace de produire des effets matériels comme des réparations, des restitutions ou encore une responsabilité historique, le consensus se fissure.

« Négrophobie d'Etat »

GLOSSAIRE (DÉ)COLONIAL

Il existe un deux poids deux mesures dans la reconnaissance des violences raciales qui interroge profondément notre manière de hiérarchiser les souffrances. La haine visant les personnes noires en est un exemple frappant, elle peine encore à être reconnue dans sa spécificité.

Pourquoi la haine dirigée contre les personnes noires semble t-elle si souvent diluée dans des termes plus vagues, comme si la société refusait d’en voir la spécificité ? C’est précisément là que se pose la question de la Négrophobie d’État.

Le terme de « négrophobie » renvoie à une hostilité spécifique envers les personnes noires. Il s’inscrit dans la continuité de ce que Tangang Meli Loumgam appelle l’« afrophobie », définie comme une forme de haine, de mépris ou de dévalorisation du monde noir, des Noir·es. Mais le mot « négrophobie » porte une charge plus frontale : il rappelle que le racisme anti-Noirs s’est construit historiquement autour d’une catégorie raciale imposée, marquée par l’esclavage, la colonisation et la déshumanisation. Bien sûr, le mot « racisme » semble déjà englober cette réalité. Mais ce terme collectif a parfois pour effet d’effacer les formes particulières de violence qu’il contient. Beaucoup d’hostilités envers d’autres groupes disposent de désignations précises et reconnues dans l’espace public. Lorsqu’il s’agit des personnes noires, cette précision manque encore souvent.

C’est aussi pour cette raison que la Brigade Anti-Négrophobie a choisi ce terme. Leur objectif n’était pas seulement de dénoncer, mais de rendre visible : nommer clairement une violence souvent diluée dans des formulations plus neutres. Parler de négrophobie d’État, c’est désigner le fait que les discriminations envers les personnes noires ne relèvent pas uniquement de comportements individuels ou de préjugés isolés, mais qu’elles sont produites, tolérées ou renforcées par les institutions elles-mêmes. Il s’agit d’un racisme structurel qui s’inscrit dans les politiques publiques, les pratiques administratives, policières, judiciaires, scolaires ou médiatiques depuis l'époque coloniale / esclavagiste.

📝Un exemple des discriminations raciales dans le contexte scolaire, pouvant être lu à l’aune de la « négrophobie d’État », apparaît dans notre article consacré à la présence des pères noirs dans ces espaces scolaires :

MASCULINITÉS NOIRES À L’ÉCOLE : ÊTRE PARENTS D’ÉLÈVES
Que se passe t-il quand un père noir défie les normes invisibles de l’école ?

Cette difficulté à nommer se retrouve aussi dans la sphère politique. Le 19 avril 2026, lorsqu’un homme se revendiquant raciste ouvre le feu sur des enfants non blancs, majoritairement noirs, l’événement aurait pu être l’occasion d’interroger plus largement les formes spécifiques de racisme, et en particulier la haine anti-Noire. Pourtant, le 22 avril 2026, la porte-parole du gouvernement Maud Brégeon évoque spontanément l’antisémitisme. Sans qu’il s’agisse d’opposer les luttes, ce déplacement révèle un malaise persistant : une inégalité de reconnaissance des violences raciales. Pourquoi certaines violences raciales sont-elles immédiatement identifiées, même lorsqu’elles ne constituent pas le sujet, tandis que la violence dirigée contre les personnes noires peine encore à être reconnue dans sa propre spécificité ?

RESSOURCES (DÉ)COLONIALES

A VOIR :

Christiane Taubira "L'esclavage est un crime contre l'humanité" | Archive INA, 20 février 1999.

À LIRE :

Les 25 ans de la loi Taubira reconnaissant l'esclavage comme crime contre l'humanité, Fondation pour la mémoire de l'esclavage, 2026.

Myriam Cottias« Les vingt ans de la loi Taubira »Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 2021

Tangang Meli Loumgam, Plaidoyer pour un terme générique désignant la haine et les préjugés à l’égard des Noirs : L’Afrophobie, 2013

ÉCHOS (DÉ)COLONIAUX

Manuels scolaires ou mémoire nationale ?

L’école occupe une place centrale dans la transmission des représentations historiques à nos enfants. À travers les manuels scolaires, elle ne se contente pas de former les élèves aux savoirs disciplinaires : elle façonne aussi leur vision du monde, de la nation et de ses rapports aux autres.

Nos cours d’histoire à l’école ne relèvent-ils pas davantage d’une mémoire nationale que d’une véritable démarche historique ?

En étudiant plusieurs manuels d’histoire Nathan au collège et au lycée, trois constats principaux émergent :

  • Une histoire dominée par les grandes figures politiques et militaires, qui met en avant les décisions des élites (Napoléon, De Gaulle, Clemenceau) et relègue les mouvements populaires, les résistances et les mobilisations collectives au second plan, notamment dans le cadre colonial.
  • Un fait colonial fragmenté et déconnecté du présent, présenté par épisodes isolés (traite, conquêtes, décolonisations) sans continuité historique, ni mise en relation avec ses héritages contemporains (inégalités, mémoires, discriminations).
  • Un usage problématique des documents visuels, souvent mobilisés sans réelle mise à distance critique, avec des images pouvant renforcer des représentations stéréotypées ou misérabilistes des populations colonisées et racisées.

📝Pour aller plus loin et comprendre les origines de ces constats, c'est à dire la l'intégration puis la normalisation de la mémoire coloniale dans les contenus scolaires, nous vous invitons à plonger dans la lecture complète de notre article :

LES MANUELS SCOLAIRES : UN RÉCIT COLONIAL QUI PERSISTE
Comment apprend-on l’histoire de la colonisation à l’école ? Quels récits sont mis en avant, et surtout, quels silences demeurent ?

CALENDRIER (DÉ)COLONIAL

Mai : où nous croiser ?

Algoritme !

📍Twitch et YouTube

📅 Tous les lundis et jeudis matins Un espace de discussion en direct pour revenir sur l’actualité avec l'équipe d'Histoires Crépues.

Algorithme rediffusion YouTube du24 avril 2026.

Séminaire lENS - PSL de Paris

📍Séminaire à l'ENS Ulm

📅 Mardi 19 Mai de 18h à 19h « À quoi servent les sciences sociales ? » est le titre de ce séminaire qui propose une réflexion essentielle sur la place, le rôle et l’utilité des sciences sociales dans nos sociétés contemporaines.

  • Seumboy Vrainom :€
  • Sibylle Gollac (chercheuse en sociologie)
  • Bruno AUERBACH (éditions La Découverte)
  • Mathieu THEVENIN (association SES en bulle)

Projection + Talk !

📍La Haye

📅 Mercredi 20 Mai 2026 Histoires Crépues est invité par le Transnational Government of Tamil Eelam pour la projection du documentaire Le Génocide des Tamouls dont personne ne parle, présenté par Manon Ahanda et Yvana Aletas. La séance sera suivie d’un talk autour de la genèse du projet, des enjeux de transmission et du travail de mémoire porté par ce documentaire.

Merci d'avoir pris le temps de nous lire. On se retrouve le mois prochain avec un autre dossier décolonial !

En coulisses de vos lectures - Penda Fall

Auteur

Penda Fall
Penda Fall

Chercheuse formée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et nourrie par des terrains militants décoloniaux à Paris et Dakar. Ses travaux s'inscrivent dans le champ des études migratoire et raciale depuis des espaces postcoloniaux.

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