LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #14
Macron Forward : la Françafrique a-t-elle simplement changé de nom ?
Chaque mois, on vous embarque pour une plongée éclairée et crépue au cœur de l’histoire coloniale et de ses héritages multiples.
Cette newsletter prolonge l’aventure d’Histoires Crépues, avec la même volonté : apporter du contexte, des repères, et des clés de lecture pour mieux comprendre le continuum colonial qui façonne encore nos sociétés.
En coulisse de vos lectures ?
Penda Fall, membre de l’équipe Histoires Crépues, chercheuse en sciences sociales et engagée sur les questions raciales, migratoires et post-coloniales.
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DOSSIER (DÉ)COLONIAL
Macron Forward
Les 11 et 12 mai 2026, Nairobi accueillait Africa Forward, nouveau format censé incarner la “refondation” des relations entre la France et l’Afrique. Coorganisé par la France et le Kenya, ce sommet présenté comme tourné vers la jeunesse, l’innovation et l’investissement marquait surtout un déplacement symbolique fort : pour la première fois, ce grand rendez-vous diplomatique français se tenait dans un pays anglophone d’Afrique de l’Est.
Mais très vite, Africa Forward s’est transformé en “Macron Forward”. La couverture médiatique du sommet s’est moins concentrée sur les annonces économiques que sur Emmanuel Macron lui-même : ses interventions improvisées, ses recadrages du public, son ton parfois jugé professoral et paternaliste par des intervenants eux-mêmes sont devenus des séquences devenues virales.
Macron Forward : la Françafrique a-t-elle simplement changé de nom ?
🔹Fin de la Françafrique… ou extension du domaine colonial ?
Depuis le début de son premier mandat, Macron opère un vrai glissement de langage : le “pré carré” est réfuté, la “politique africaine de la France” officiellement enterrée en 2017 au nom d’une “refondation”, et les sommets France-Afrique remplacés par des formats plus flous, type Africa Forward. Sauf que Africa Forward, justement, ça sonne positif, presque neutre. Mais derrière le slogan, il y a l’idée d’une Afrique projetée vers un futur déjà défini ailleurs : développement, innovation, gouvernance. “Forward”, vers l’avant, oui, mais dans quelle direction, et décidée par qui ? Le mouvement semble déjà orienté.
Le choix de Nairobi va aussi dans ce sens : regarder vers une Afrique plus anglophone, plus “globale”, supposément plus tournée vers l’avenir. Mais malgré ce rebranding, l’Afrique continue d’être racontée de l’extérieur, simplifiée, homogénéisée. Un continent face à un pays.
🔹« Aborder l’avenir de manière décomplexée »
Macron l’a dit lui-même : selon lui, il ne faudrait pas rester enfermés dans le passé. Le reconnaître, oui, mais regarder l’avenir “sans complexe”. Décomplexé ?
Ah ça, oui. Décomplexé dans la manière d’interrompre une salle entière pour la faire taire. Décomplexé dans la façon de rappeler que ce continent “a beaucoup à bâtir”, comme si l’Afrique attendait encore qu’on lui indique son propre chemin. Décomplexé aussi quand il énonce : “Vous ne voulez plus de la France parce que vous ne voulez plus vous battre contre le terrorisme ? Très bien, on s’en va.” Comme si la présence française ne pouvait être pensée qu’à travers un rapport de tutelle sécuritaire.
Et puis cette phrase : “Vous ne pouvez pas dire que je suis paternaliste, je parle avec le cœur.”
Mais le paternalisme ne disparaît pas parce qu’il se veut affectif. Parler “avec le cœur” n’efface ni les rapports de pouvoir, ni les héritages historiques, ni la manière dont certaines paroles continuent à placer l’Europe en position de guide et l’Afrique en position d’élève.
“Décomplexé”, finalement, ça semble surtout vouloir dire : parler sans retenue, sans remise en question réelle, sans mesurer ce que certaines postures transportent encore comme imaginaire colonial. Comme si reconnaître le passé suffisait, sans accepter que ce passé structure encore le présent.
🔹Jerusalema et le néocolonialisme "cool"
Les matchs de foot entre dirigeants, les ateliers cuisine ou les selfies “cool” avec de jeunes entrepreneurs africains ne sont pas anodins. Ils participent à une nouvelle mise en scène du pouvoir, plus conviviale, plus détendue, où la domination passe moins par la rigidité diplomatique que par la proximité et la performance affective. Et puis il y a Jerusalema, la fameuse danse du consensus global.

Devenue symbole mondial d’unité et d’espoir pendant le Covid, la chanson de Nomcebo Zikode et Master KG parle pourtant de déracinement, de quête spirituelle et de recherche d’un lieu où appartenir. “Jerusalema ikhaya lami” signifie “Jérusalem est ma maison”, suivi de phrases comme “ne me laisse pas ici” ou “mon royaume n’est pas ici”. Autrement dit, on danse sur une chanson qui parle de recherche de refuge, de protection et d’un lieu où enfin appartenir.
Quand Jerusalema est reprise dans des espaces politiques ou institutionnels, elle devient presque une métaphore du regard porté sur l’Afrique : on retient surtout le rythme, la chaleur et l’énergie collective, pendant que les paroles parlent de de quête de dignité. Comme si l’émotion africaine pouvait être célébrée, tant qu’elle reste chorégraphiée, festive et politiquement inoffensive.
📝Pour aller plus loin, et surtout pour replacer ces séquences dans une lecture plus systémique des postures adoptées par les présidents français lors de leurs tournées africaines, entre diplomatie affective, soft power et volonté de se constituer en “alliés” du continent, nous vous invitons à découvrir notre article complet :


« Panafricanisme »
GLOSSAIRE (DÉ)COLONIAL
Emmanuel Macron se dit être “le vrai panafricaniste”. La formule est encore une fois "décomplexée", presque ironique, quand on la replace dans l’histoire d’un courant né des luttes anticoloniales et de la revendication de souveraineté des peuples africains.
Le panafricanisme renvoie historiquement à un projet politique d’émancipation, de solidarité entre peuples africains et afro-descendants, et de réappropriation des ressources matérielles et symboliques du continent. Pour l’historien Amzat Boukari-Yabara, il s’agit avant tout d’une « contre-histoire » du modèle occidental, pensée comme un outil d’émancipation et surtout d’auto-détermination. C’est précisément là que la déclaration de Macron crée un décalage : le panafricanisme n’est pas un langage disponible que des puissances extérieures pourraient réinvestir pour penser ou accompagner la souveraineté africaine. Il s’inscrit dans une histoire de luttes où l’enjeu est justement de sortir de toute tutelle politique, symbolique ou intellectuelle.
Que produit le fait de se revendiquer panafricaniste depuis une position d’État européen ? Et que cherche à faire ce type de rebranding politique ?
Dans le discours d’Emmanuel Macron, ce vocabulaire est réinscrit dans une logique où la France se présente à la fois comme partenaire des États africains et comme acteur central de la circulation des objets, des mémoires et des récits, notamment à travers les politiques de restitution. On peut faire l’hypothèse que cette auto-désignation comme “panafricaniste” relève moins d’une simple posture que d’une stratégie de récupération politique, qui vise à repositionner l’État français du côté de la souveraineté africaine tout en gardant la main sur les cadres de définition de cette souveraineté. Dans ce sens, la restitution devient aussi un outil de narration diplomatique, intégré à un agenda plus large de rebranding des relations Afrique-France.
En effet, le Parlement français a ainsi adopté en mai 2026 une loi-cadre facilitant la restitution des biens culturels acquis illicitement pendant la période coloniale (1815–1972), en dérogeant au principe d’inaliénabilité des collections publiques et en permettant des restitutions par décret, sans vote parlementaire systématique. Il ne faut donc pas oublier que cette auto-proclamation “panafricaniste” s’inscrit pleinement dans cet agenda politique, où le vocabulaire de l’émancipation est réinvesti dans des dispositifs institutionnels qui redéfinissent, depuis l’État français, les contours mêmes de la souveraineté africaine.

RESSOURCES (DÉ)COLONIALES
À LIRE :
Association Survie, Décolonisons ! (Billets d’Afrique) 358 - mai 2026
Amzat Boukari-Yabara, Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, La Découverte, 2014
Histoires coloniale et postcoloniale, La loi sur la restitution des biens culturels spoliés à l’époque coloniale, mai 2026.

CALENDRIER (DÉ)COLONIAL
Juin : où nous croiser ?
PODCAST HISTOIRES CREPUES
📍We Love Green, Paris
📅 Samedi 6 juin 2026 Qu’est-ce qu’un média antiraciste et décolonial porté par des personnes directement concernées ? Dans ce podcast live enregistré, nous interrogerons les conditions de production des récits et les façons de se raconter sans reproduire les shémas qui les limitent !
Avec :
- Reha Simon - Réalisateur & production
- Seumboy Vrainom - Vidéaste, journaliste & militant
- Manon Ahanda - Modératrice
LE FESTIVAL NOUS EN FRANCE !
📍La Gaîté Lyrique, Paris
📅 Samedi 13 juin 2026 de 14h à 01h Histoires Crépues, Komune media et La Fabrique des soignants organisent un festival antiraciste autour des corps ! Héritages coloniaux, transmissions diasporiques, inégalités de santé, racialisation : les corps deviennent un champ de bataille politique des discours sur l’identité en France, sans toujours interroger ce que cela leur fait. Pourtant, tout s’y inscrit : fatigue, silences, inégalités de soin, vécus. Cette première édition est marrainée par la cinéaste et autrice Amandine Gay
PLUS DE 10 HEURES DE PROGRAMMATION CONTINUE :

L'exposition à partir de 14h :
Hiembi Gold, Collectif Radical Joy Commons, William Néo, Pascal Beugre-Tellier, Gael Rapon, Benoit Rousseau, Chriss Itoua.
Les lectures à partir de 16h :
Amandine Gay, Linh-Lan Dao, Mascare, Isis Labeau-Caberia, Mabeuko Oberty, Kendrys Legenty, Soins antiracistes et populaires.
La librairie et maison d'édition Libertalia à partir de 14h
Libertalia vous prépare de belles découvertes !
Le village associatif à partir de 14h :
Le BAAM
Collectif dignité au travail 93
Tant que je serai noire
EM Inam
Koush Soudan
Afrogameuses
Et d'autres à venir...!

Stand-up à 18h dans l'auditorium - 15€ :
Avotcha, Crazy Nouss, Mamari, Merwane Benlazar, Tahnee.
Ateliers waacking (1h) avec S.W.A.G Studio à 17h30 dans le studio de danse - 15€ :
Ateliers voguing (1h) avec la House of revlon à 17h30 dans le studio de tournage - 15€ :
Carte blanche aux médias émergents à 16h dans l'auditorium - gratuit sur réservation :
13grammes, diasporas, toffee cluub et la pride des banlieues. L'entrée est à prix libre, pour nous soutenir dans la création de cette journée !

Débat mouvant animé par Seumboy Vrainom :€ et Amandine Gay - 19h30
Ballroom (workshop) House of revlon - 20h30
Showcase de Doria - 22h15
Concert de Leys - 23h00
Dj set de Cheetah - 23h30


Merci d'avoir pris le temps de nous lire. On se retrouve le mois prochain avec un autre dossier décolonial !
En coulisses de vos lectures - Penda Fall
Auteur
Chercheuse formée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et nourrie par des terrains militants décoloniaux à Paris et Dakar. Ses travaux s'inscrivent dans le champ des études migratoire et raciale depuis des espaces postcoloniaux.
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