« TOURNÉE AFRICAINE » : LA FABRIQUE DES ALLIÉS

Faire le tour de quoi, et pour quoi faire ? La « Tournée africaine » ou la fabrication d’alliances, de récits et de positions.

« TOURNÉE AFRICAINE » : LA FABRIQUE DES ALLIÉS

Sous Charles de Gaulle, les déplacements présidentiels en Afrique prennent une dimension particulièrement symbolique. En 1944, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, son voyage entre bains de foule, cérémonies officielles et conférence de Brazzaville vise à consolider la légitimité de la France libre et à mobiliser les territoires africains pour l’effort de guerre. Mais cette manière de nommer les déplacements a-t-elle vraiment changé de sens aujourd’hui ? Et que révèle-t-elle de notre façon de penser l’Afrique ? Cette expression s’inscrit dans une histoire plus ancienne, héritée d’un imaginaire où l’Afrique est envisagée comme un espace à parcourir et à visiter, et dans lequel les puissances occidentales réaffirment régulièrement leur présence symbolique.

Fabrique des « alliés » : diplomatie française et stratégies (post)coloniales

La nomination « tournée africaine » naît dans le contexte des décolonisations, à un moment où il devient nécessaire de donner à voir la fin du gouvernement direct : les anciennes puissances coloniales ne dirigent plus « officiellement » les territoires africains. L’objectif est de montrer que la colonisation est terminée, sans pour autant mettre fin aux relations d’influence politique, économique ou diplomatique. Il faut alors redéfinir les modalités de la présence française.

Ces tournées participent ainsi à un basculement central, où l’on fait passer l’idée d’un système colonial vers des relations d’alliance entre États indépendants, un changement largement mis en scène à travers ces déplacements diplomatiques.

Car il ne s’agit pas tant d’une transformation que d’une reformulation des rapports de pouvoir. À travers les déplacements présidentiels, certains dirigeants sont présentés comme des partenaires privilégiés, dans un cadre qui met en scène des relations supposément équilibrées. Cette visibilité, largement médiatisée, construit l’image d’une coopération réciproque. Mais cette reformulation tend aussi à masquer la persistance d’intérêts politiques, économiques, militaires et stratégiques. Elle réinscrit ces relations diplomatiques dans un langage plus acceptable sur le plan politique. La tournée ne se contente donc pas de suivre les alliances : elle contribue aussi à les produire, tout en donnant l’illusion de leur évidence.

Le général Charles De Gaulle à Brazzaville, en Afrique équatoriale le 28 août 1958. Keystone Pictures USA / Zumapress.com/MAXPPP

Les premières utilisations répétées de l’expression « tournée africaine » apparaissent dans les médias français pour désigner les déplacements de Charles de Gaulle en Afrique. Une première circulation qualifiée de  tournée a lieu en 1944, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, et s’inscrit dans la mobilisation des territoires africains pour l’effort de guerre. Une autre se déroule en 1958, à la veille des indépendances, lors du voyage précédant le référendum constitutionnel. Cette série de déplacements fonctionne comme un outil de transition contrôlée, avec un objectif central : convaincre et installer l’idée d’alliances. Tantôt il s’agit d’obtenir la participation à l’effort de guerre, tantôt de faire accepter le refus d’une souveraineté immédiate en orientant le vote vers le « oui » à la Communauté française lors du référendum. Dans un contexte marqué par la guerre d’Algérie et la fin de la IVe République, la dernière « tournée » de Charles De Gaulle vise ainsi à maintenir les territoires africains dans l’orbite française en redéfinissant les relations politiques sous des formes présentées comme volontaires et partenariales. Appuyée par une forte médiatisation, elle met en scène une adhésion consensuelle tout en cherchant à préserver les intérêts stratégiques, politiques et économiques de la France. Derrière les promesses de réformes et d’une plus grande participation des Africains, il ne s’agit pas encore d’envisager l’indépendance, mais de réaménager le cadre de domination à travers ces déplacements.

À partir de là, la « tournée africaine » devient un format durable de la diplomatie française. Sous François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande ou encore Emmanuel Macron, on retrouve une même grammaire : bains de foule, poignées de main, photos officielles, sommets médiatisés. Ces éléments ne sont pas secondaires, ils participent à fabriquer publiquement l’image de l’alliance. Cette logique repose sur la persistance d’un espace d’influence privilégié en Afrique francophone, souvent désigné comme le « pré carré », structuré par des relations étroites entre chefs d’État, des réseaux diplomatiques informels et des coopérations économiques et militaires durables. La relation se construit moins par la création de nouveaux partenariats que par la consolidation de liens déjà établis, souvent personnalisés, où les rapports entre États passent par des relations directes entre dirigeants.

François Hollande sur l'île de Gorée (Sénégal), le 12 octobre 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

Mais chaque période imprime sa propre tonalité à ce dispositif. Là où les années Mitterrand sont marquées par un discours de reformulation (démocratie, droits de l’homme, conditionnalité de l’aide), la période Chirac privilégie la stabilité des équilibres politiques et la gestion des alliances en place, sans remise en cause structurelle du système. Avec Nicolas Sarkozy, la dimension discursive devient plus frontale encore, en particulier à travers le discours de Dakar en 2007, où la tournée ne se limite plus à organiser des alliances mais devient aussi un espace explicite de production de récits sur l’Afrique, faussés et fortement contestés. Sous François Hollande, la logique se reconfigure davantage autour du sécuritaire : les déplacements présidentiels accompagnent ou prolongent les interventions militaires au Sahel ou en Centrafrique, et participent à la mise en scène médiatique d’une France « protectrice ».

A travers l'appellation « tournée africaine » apparaît ainsi un espace pensé à travers une logique de découpage et de sélection, où les déplacements se construisent comme un itinéraire prédéfini, presque sous la forme d’un « menu » diplomatique à consommer. Comme l’illustrent certains récits médiatiques de déplacements présidentiels :

« Du 1er au 3 juillet, François Hollande se rend en Afrique. Au menu de ce déplacement, le Bénin, l’Angola et le Cameroun » Média La Croix, le 1er juillet 2015 

Cette manière de parcourir le continent prolonge, sous une forme contemporaine et symbolique, une histoire plus ancienne de la division et de l’appropriation des territoires, dont la Conférence de Berlin constitue un moment fondateur, en instituant un partage, avec des métaphores alimentaires et une mise en ordre du continent depuis l’extérieur.

Même tour, nouveaux visages

Aujourd’hui, le terme réapparaît dans des contextes inattendus, parfois sous la forme de glissements de langage presque automatiques. L’usage de la catégorie de « tournée africaine » pour qualifier les déplacements d’influenceurs comme IShowSpeed en Afrique montre que les manières de nommer les circulations ne relèvent pas seulement de la description. Dans le monde anglo-saxons, on parle plus volontiers de « world tour » ou de « Africa tour », notamment dans les sphères touristiques et médiatiques. Le fait que, dans certains usages francophones, l’expression « tournée africaine » soit privilégiée à « tour d’Afrique » ou « Africa tour » invite à interroger ces choix de langage.

Dans cette analyse, on part du principe que la circulation n’est jamais neutre, y compris lorsqu’elle relève du tourisme ou du divertissement : elle est toujours aussi politique, car elle produit des manières de voir et de découper l’espace. Dès lors, le rapprochement entre les déplacements d’acteurs politiques et ceux d’influenceurs, lorsqu’ils sont nommés à l’aide de catégories similaires, pose question : que produit le fait de penser et de qualifier ces circulations avec les mêmes mots ?

La tournée africaine de IShowSpeed fait pleurer des Afro-Américains - TV5 Monde le 31 janvier 2026

Ce déplacement du vocabulaire indique que certaines manières de découper l’espace, de le parcourir et de le raconter continuent de circuler, en se reconfigurant selon les figures médiatiques, mais sans disparaître.

Article BBC News Afrique, « Je veux montrer au monde ce qu'est l'Afrique » - IShowSpeed, 21 janvier 2026

Cependant, ce glissement ne produit pas les mêmes effets selon les acteurs concernés. Les déplacements d’un influenceur sont souvent valorisés dans les sphères médiatiques comme des formes de visibilité positive, parfois même comme une rupture avec des représentations misérabilistes du continent. Ils mobilisent pourtant des dispositifs très proches de ceux des déplacements politiques : présence publique, mise en visibilité des corps, encadrement institutionnel, production d’événements médiatisés, bains de foule et forte médiatisation des interactions. À l’inverse, les « tournées » présidentielles restent immédiatement associées à des enjeux de pouvoir, d’influence et de domination historique.

On observe alors que, dans les deux cas, les circulations sont nommées et mises en scène de manière comparable : par le mot « tournée africaine ». Ce qui change alors, ce n’est pas seulement la nature des déplacements, mais leur lecture : l’un tend à être perçu comme du tourisme ou du divertissement, l’autre comme du politique. Or, cette frontière est beaucoup plus poreuse qu’elle n’y paraît : il y a du touristique dans les déplacements politiques, et du politique dans les circulations touristiques et médiatiques.

IShowSpeed en constitue un exemple parlant : lors de son « Africa Tour », il a été reçu au Cameroun dans un cadre encadré par des autorités locales et relayé par des institutions publiques. Ces formes d’accueil montrent comment une circulation dite « touristique » peut aussi être investie politiquement, tout comme les tournées politiques peuvent mobiliser des codes proches du spectacle et du divertissement.

Ce contraste ne tient donc pas seulement aux pratiques elles-mêmes, mais aux rapports de légitimité qui structurent leur lecture : qui circule, depuis où, et au nom de quoi.                                                                              Dans ce cadre, le fait de nommer médiatiquement de la même manière ces circulations ne suffit pas à neutraliser leur charge historique. Cette mise en équivalence peut alors donner l’impression d’une neutralisation des enjeux de pouvoir, alors même que les rapports qui les traversent demeurent actifs. 

Si ces circulations peuvent produire des contre-images et des détournements, elles s’inscrivent malgré tout dans des infrastructures médiatiques globales qui continuent d’organiser la visibilité, la hiérarchisation des espaces et la mise en récit des déplacements depuis des plateformes majoritairement contrôlées ailleurs. Autrement dit, ces « nouveaux visages » ne signifient pas nécessairement une transformation des structures du regard et ne remettent donc pas automatiquement en cause les catégories médiatiques déjà établies. 

Une invention de l'Afrique ?

D’un point de vue linguistique, l’expression « tournée africaine » dit déjà quelque chose de la manière dont le réel est construit. Si on prend cette expression dans le détail : la « tournée » renvoie à un champ sémantique du déplacement organisé, séquencé, où l’espace est découpé en étapes à partir d’un centre implicite. « Africaine », de son côté, homogénéise un ensemble extrêmement hétérogène en une catégorie continentale unique. Ensemble, les deux termes produisent un effet de cadrage : ils transforment des circulations multiples en un objet discursif unifié, comme si le continent pouvait être parcouru de manière linéaire et continue.

Mais alors, l’expression se contente-t-elle de décrire un itinéraire ? Pas vraiment. Elle organise surtout une manière de voir, de découper et de raconter l’espace qu’elle traverse. Les étapes deviennent comparables, les pays alignés dans une même séquence, et le déplacement prend la forme d’un tout cohérent. Cela ne vous rappelle rien ? De manière assez commune, et malheureusement assez persistante, l’Afrique n’apparaît alors plus seulement comme un ensemble de sociétés, d’histoires et de configurations politiques singulières, mais comme un espace unifié par le regard qui la traverse.

Cette logique s’inscrit dans une histoire longue des représentations coloniales et postcoloniales, où le déplacement - administratif, diplomatique ou médiatique -  participe à une mise en ordre symbolique du monde. La « tournée africaine » fonctionne ainsi comme une terminologie héritée, qui charrie des présupposés sur l’espace, la circulation, la hiérarchie des regards, et contribue à fabriquer un cadre de perception dans lequel l’Afrique devient un espace à parcourir, à documenter et à raconter depuis l’extérieur. La répétition de cette expression dans les discours médiatiques et politiques contribue à sa naturalisation. Elle finit par apparaître comme une évidence linguistique, qui masque sa propre construction.

La « tournée africaine », qu’elle soit coloniale, politique, culturelle ou numérique, participe alors d’un régime de production de savoirs et d’images sur « l’Afrique » qui, en la constituant comme un espace parcourable, homogénéisable et racontable, prolonge, sous des formes renouvelées, ce que Valentin-Yves Mudimbe conceptualise comme une « invention de l’Afrique ».

Mudimbe met en évidence le fait que « l’Afrique » ne se donne jamais comme une évidence neutre, mais comme le produit de narrations situées. Celles-ci ont été historiquement élaborées à partir de savoirs coloniaux - anthropologiques, missionnaires, administratifs - qui ont contribué à produire des catégories d’analyse largement exogènes. À cela s’ajoutent des dispositifs textuels et iconographiques qui ont fixé des images du continent, ainsi que certains discours postcoloniaux africains qui, tout en cherchant à renverser ces représentations, continuent parfois d’en mobiliser les cadres (par exemple en affirmant que l’Afrique possède elle aussi une « civilisation » ou qu’elle peut être « moderne »). Dès lors, parler d’« invention » ne revient pas à nier l’existence de l’Afrique, mais à souligner que ce qui est dit de ce continent et la manière dont il est rendu intelligible, est toujours historiquement construit et traversé par des rapports de pouvoir.

Dans cette perspective, la « tournée africaine » peut-elle être comprise comme l’un de ces dispositifs contemporains d’invention ? Et lorsque cette expression est reprise aujourd’hui, y compris dans des contextes se revendiquant critiques ou décoloniaux, ne reconduit elle pas, au moins en partie, le même prisme d’intelligibilité, celui d’un continent saisissable dans sa globalité, parcouru et raconté depuis une position spécifique ?


Le déplacement n’est jamais neutre, et la manière dont on le nomme l’est encore moins. Plus qu’une simple catégorie descriptive, la notion de « tournée africaine » renvoie ainsi à un régime de regard qui « fait le tour ». Elle révèle moins les espaces qu’elle prétend nommer que les positions depuis lesquelles ils sont observés, découpés et rendus intelligibles.

FALL Penda

Bibliothèque

Le voyage du général de Gaulle dans les colonies françaises d’Afrique | Lumni Enseignement
Grand voyage en Afrique du général de Gaulle (cérémonies diverses et bains de foule) et conférence de Brazzaville (du 30 janvier au 8 février 1944).

Tournée (franç)africaine de Macron : adapter le modèle néocolonial pour le faire perdurer
Le voyage du président de la République du 20 au 24 novembre en Afrique – île Maurice, Afrique du Sud, Gabon et Angola – intervient au moment où (…)

Valentin-Yves Mudimbe, L’Invention de l’Afrique, Gnose, Philosophie et ordre de la connaissance, (Présence africaine, Paris, 2021) - Persée

SOURIEZ, C’EST POUR L’OCCIDENT !
Souriez… vos corps traversent un continuum colonial, transformés en vecteurs de représentations pour l’Occident.

Auteur

Penda Fall
Penda Fall

Chercheuse formée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et nourrie par des terrains militants décoloniaux à Paris et Dakar. Ses travaux s'inscrivent dans le champ des études migratoire et raciale depuis des espaces postcoloniaux.

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