AUX ORIGINES DU FÉMONATIONALISME
Du dévoilement colonial au fémonationalisme contemporain : quand les femmes sont à la fois instruments et actrices de la domination (néo)colonial.
Dès le XIXᵉ siècle, les empires européens mobilisaient la condition des femmes colonisées pour justifier la domination et présenter la colonisation comme une mission civilisatrice, peignant les hommes indigènes comme oppresseurs. Cette instrumentalisation du féminisme à des fins de légitimation politique et morale n’a pas disparu : elle s’inscrit dans une continuité historique. En France, il est courant que des collectifs associent la défense des droits des femmes à des discours stigmatisant les hommes racisés, immigrés. Comme le souligne la journaliste Rozenn Le Carboulec dans un article publié par Basta! au sujet de Némésis. La lutte pour l’égalité devient alors moins un projet universel qu’un instrument pour tracer des frontières invisibles : un « nous » supposément émancipé face à un « eux » présenté comme patriarcal et menaçant.
Cette fusion féministe et nationaliste a été nommé fémonationalisme par la sociologue Sara R. Farris. Il désigne l’usage de la cause des femmes pour légitimer des politiques d’exclusion ou stigmatiser des populations minoritaires, notamment musulmanes ou issues de l’immigration. La continuité est frappante : des empires coloniaux aux contextes contemporains, le corps et la condition des femmes deviennent des supports discursifs pour asseoir des rapports de pouvoir
Qui mieux que des femmes, en effet, pour servir de caution à des politiques d’exclusion ?
Comme le rappelle la sociologue Nacira Guénif, l’hégémonie blanche et hétérosexiste n’a jamais été véritablement une défense des femmes : elle est d’abord une manière de « sauver sa peau » plutôt que de protéger celles des autres. Comprendre ses ancrages coloniales permet de saisir que le fémonationalisme n’est ni nouveau ni détaché de l’histoire : il prolonge des discours et des pratiques établis.
Le rôle des femmes missionnaires
Dès le XIXᵉ siècle, les femmes occidentales engagées dans les missions coloniales ont joué un rôle central dans la construction morale de la domination coloniale. Pour elles, la « mission civilisatrice » passait par l’éducation et la conversion religieuse des femmes des sociétés colonisées, présentées comme victimes de structures patriarcales et « arriérées ». La protection et l’émancipation de ces femmes devenaient ainsi un argument moral puissant pour justifier la présence européenne.

Cette mobilisation s’inscrit dans le contexte plus large du féminisme naissant en Europe. Entre 1848 et 1870, en France et au Royaume-Uni, émergent les premières associations féministes pour l’éducation des filles et les droits civiques : droit à l’instruction mais aussi premières discussions sur le droit de propriété pour les femmes mariées. Les femmes missionnaires voient dans leur action à l’étranger un prolongement de ces luttes : un moyen de « civiliser » le monde tout en affirmant leur rôle et leur autorité dans la société patriarcale européenne.
Entre 1850 et 1880, cette dynamique se diffuse dans les colonies d’Afrique du Nord, d’Inde et d’Asie du Sud-Est, où le féminisme européen commence à être mobilisé pour « civiliser » les populations colonisées. En Algérie, par exemple, des missionnaires françaises décrivent les femmes locales comme « enfermées dans des harems » et incapables de s’émanciper sans l’instruction occidentale. Des ouvrages comme Les femmes arabes en Algérie (1900) de Hubertine Auclert insistent sur la nécessité d’apporter « la lumière de la civilisation » à ces femmes, tout en reflétant le souci croissant de l’éducation féminine en France. Ces récits construisent les femmes colonisées à la fois comme des victimes à protéger et comme le symbole d’un projet civilisateur légitimant la domination européenne.

Cette logique ne se limite pas à l’Empire français. En Inde, des militantes britanniques telles que Mary Carpenter ou Isabella Thoburn dénoncent le mariage précoce et militent pour l’éducation des filles. Elles présentent le sort des jeunes filles colonisées comme un enjeu féministe lié aux réformes en cours au Royaume-Uni, traduisant l’idée que l’émancipation féminine dans les colonies passe par l’intervention occidentale.
Ainsi, la mission civilisatrice se déploie comme un double mouvement : elle affirme la supériorité culturelle européenne tout en inscrivant les femmes colonisées dans un récit d’émancipation filtré par les idéaux féministes occidentaux de l’époque.
Femmes africaines : protagonistes oubliées d’un récit colonial
Le récit colonial repose sur l’idée implicite que les femmes africaines étaient passives, silencieuses, en attente d’être « libérées ». Cette vision efface les nombreuses formes d’organisation et de pouvoir féminin précoloniales. Dans l’espace sénégambien, certaines femmes jouaient des rôles politiques majeurs : chez les Wolof, la Linguère, reine ou princesse, influençait les décisions politiques et les alliances dynastiques. Les rapports de genre ne sont pas universels : rôles, autorité et marges d’autonomie variaient selon les structures familiales, politiques et économiques propres à chaque société. Ces réalités ont été largement occultées dans les récits des missionnaires européen·nes. Il ne s’agit pas ici de nier l’existence de structures patriarcales en Afrique précoloniale, mais de mettre en garde contre la généralisation et le prisme exclusivement occidental. Ainsi, les configurations sociales locales montrent que les luttes pour l’autonomie féminine ne sont pas une invention occidentale : le féminisme, loin d’être universel, se déploie sous des formes multiples selon les contextes historiques et sociaux.

Les travaux de l'historienne Pascale Barthélémy démontre qu'en Afrique de l’Ouest française, la majorité des femmes restait cantonnée aux travaux domestiques et agricoles, car la colonisation pérennisait une division sexuelle du travail. Pourtant, l’administration coloniale permit progressivement l’accès de quelques jeunes filles à des professions de la fonction publique: une section « sage-femme » à Dakar en 1918 et, dans les années 1930, une école normale d’institutrices à Rufisque. Un projet purement féministe ?
En réalité, renvoyant à ce que l’historienne désigne comme une « émancipation paradoxale », l'instruction servait moins l'autonomisation que la diffusion des valeurs républicaines au sein d’une élite coloniale : les diplômes valorisaient la position sociale et matrimoniale des femmes dans la nouvelle bourgeoisie locale. On assiste ici à une récupération de la cause féminine pour maintenir des structures de pouvoir et de contrôle issues de l’histoire coloniale
Dépeindre l'ennemi par le corps des femmes
Dès le début de la colonisation, la rhétorique coloniale associait la stigmatisation des hommes racisés à la question du contrôle des femmes. Les hommes des sociétés colonisées étaient souvent présentés comme violents ou incapables de protéger les femmes, justifiant ainsi l’intervention coloniale sous couvert de protection féminine. Le corps des femmes devenait alors un marqueur symbolique pour légitimer la domination politique et culturelle.
En Algérie, le voile des femmes est devenu le centre de cette mise en scène coloniale. Très tôt, les autorités françaises et certaines sociétés missionnaires ont cherché à imposer le dévoilement comme un geste de civilisation. Dans les années 1840-1850, la Société des missions évangéliques de Paris organisait des campagnes pour pousser les femmes à se dévoiler. En 1858, Napoléon III fait du voile un argument politique explicite pour légitimer la présence coloniale en Algérie. Dans plusieurs discours et correspondances autour de sa politique dite du « royaume arabe », il présente la condition des femmes musulmanes comme un signe du « retard » des sociétés colonisées, qu’il s’agirait de réformer sous l’égide française. Il se pose ainsi en allié et protecteur des populations musulmanes, allant jusqu’à s’intéresser au Coran pour mieux gouverner, inscrivant l’intervention coloniale dans une rhétorique de réforme et de bienveillance. Cette posture s’accompagne d’une mise à distance juridique : le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 fixe le statut des « indigènes », reconnus comme Français tout en demeurant soumis à la loi musulmane, consacrant une citoyenneté incomplète. La référence aux femmes et au voile comme symbole s’inscrit alors dans un dispositif plus large, où l’émancipation affichée sert à légitimer la domination.

Loin de se limiter au moment impérial du XIXᵉ siècle, cette logique se prolonge et se recompose, jusqu’à s’incarner de manière spectaculaire dans les opérations de dévoilement mises en scène en Algérie comme outils de propagande au cours de la lutte anticoloniale au XXᵉ siècle. Ainsi, le processus de dévoilement prend différentes formes :
- Des cérémonies publiques, où les femmes étaient invitées à retirer le voile devant une assemblée mixte, souvent accompagnées de discours sur la « civilisation » et la « liberté »
- Des incitations économiques et sociales, par exemple l’accès à l’école, à certains emplois ou à des services médicaux pour celles acceptant de se dévoiler
- La diffusion de photographies et d'affiches distribués dans la société colonisé ou dans la presse coloniale, montrant le corps féminin « libéré » comme preuve de la réussite de la colonisation. Ces images participaient à une fétichisation orientaliste de la femme arabe, transformant son corps en symbole exotique et instrument de légitimation coloniale.
Ces actions faisaient du corps des femmes un symbole de domination coloniale, tout en effaçant leurs choix et leur parole. En même temps, la stigmatisation des hommes racisés légitimait ces gestes : la prétendue mission civilisatrice servait moins les femmes que l’illusion morale et politique des colonisateurs.
Les origines du fémonationalisme, visibles à travers les différentes colonies de l’Empire, illustrent combien l’instrumentalisation de certaines causes peut servir à alimenter des rapports de domination. Ce continuum, observable aujourd’hui comme à l’époque coloniale, montre que ce ne sont pas seulement les hommes, mais aussi certaines femmes, qui peuvent être mobilisés au service de projets xénophobes et racistes. La sociologue Nacira Guénif en dénonçant l’illusion du « ruissellement féministe », rappelle que la cause des femmes a longtemps été mise au service de l’impérialisme : des colonies, aux guerres et génocides, jusqu’aux marches pseudo-féministes contemporaines. À travers le temps, la cause des femmes a été récupérée autant pour libérer que pour subordonner. C’est cette tension historique qui éclaire le fémonationalisme actuel.
FALL Penda
Bibliothèque
Le Monde. Quand la France dévoilait de force des musulmanes en Algérie [#Flashback 4], 2021.
« Némésis est un exemple de fémonationalisme poussé à l’extrême »
Némésis, qui menaçait de mener des actions coup de poing dans les manifestations féministes du 8 mars, comme il l’a fait à Lyon le 24 février, a finalement annoncé y renoncer. À quels fins ce collectif « fémonationaliste » tente-t-il d’instrumentaliser le droit des femmes ? Explications.
Le Carboulec, R. « Némésis est un exemple de fémonationalisme poussé à l’extrême ». Basta!. 2026.

Noiriel, G. (producteur) & France Culture (diffuseur). Le Pourquoi du comment : histoire [podcast]. France Culture : Radio France. 2023.

Guénif, N. VIDÉO - La théorie du ruissellement… féministe. Politis. 2026.

Marta Dell’Aquila, « Sara R. Farris, In the Name of Women’s Rights.The Rise of Femonationalism », Archives de sciences sociales des religions, 2020.
Auteur
Chercheuse formée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et nourrie par des terrains militants décoloniaux à Paris et Dakar. Ses travaux s'inscrivent dans le champ des études migratoire et raciale depuis des espaces postcoloniaux.
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