MASCULINITÉS NOIRES À L’ÉCOLE : ÊTRE PARENTS D’ÉLÈVES
Que se passe t-il quand un père noir défie les normes invisibles de l’école ?
Pourquoi Maonghe, 46 ans, homme noir et père de trois enfants, a-t-il choisi de s’engager dans une association de parents d’élèves ? Ce n’est pas un geste anodin : dès le départ, il est politique. Dans un espace où les pères noirs sont quasi invisibles, sa présence questionne : quelle place leur est réellement accordée dans l’école, dans la vie familiale, dans la société ? Et si l’engagement des parents racisés pouvait transformer ces espaces ? À travers son parcours, Maonghe met en lumière les obstacles invisibles, les violences et les stratégies de résistances qui façonnent le rapport des parents racisés à l'école.
Cet article est basé sur un entretien réalisé avec Maonghe, d'origine camerounaise, photographe-réalisateur, professeur d'échecs et militant, ayant notamment œuvré au sein de la Brigade antinégrophobie, des Indivisibles et aujourd'hui de Thinking Africa et du Next Level. Père de trois enfants - une fille de 9 ans et demi, un fils de 7 ans et un autre fils de 3 ans et demi - il vit en couple depuis 13 ans avec sa compagne. Depuis la deuxième année de scolarisation de sa fille, il est membre de l’association des parents d’élèves d’une école de Villejuif, dont il a été vice-président en 2021-2022, puis président pour l’année scolaire 2024-2025.
Son témoignage constitue le fil conducteur de cet article, entendu comme un récit situé, reposant sur des expériences vécues et relatées du point de vue de l’intéressé, il s’agit de restituer des expériences subjectives, traversées par des perceptions, des émotions et des interprétations personnelles, qui révèlent pourtant des dynamiques collectives souvent invisibles. L’enjeu n’est pas de juger des individus, mais de comprendre les structures sociales qui les façonnent.
Interroger l’engagement de Maonghe, c’est alors poser une question plus large : comment des interactions ordinaires autour de l’école exposent-elles les hiérarchies sociales, les représentations de la parentalité et les rapports de genre et de race qui traversent notre société ?
L'école : reflet des hiérarchies sociales
L’école est souvent présentée comme un espace neutre, un lieu d’égalité des chances où seul le mérite permet d’accéder à la réussite. Ce modèle méritocratique, largement promu dans les discours officiels, est pourtant une illusion confirmée par de nombreux travaux sociologiques. Pierre Bourdieu et Jean‑Claude Passeron (La Reproduction, 1970) ainsi que Raymond Boudon (L’inégalité des chances, 1973) ont montré que l’école reproduit les inégalités sociales en valorisant principalement le capital culturel des classes dominantes.
Ces inégalités ne se réduisent pas à la dimension de classe sociale : le sexe, mais aussi l’origine migratoire structurent profondément les parcours scolaires. Les travaux de Christian Baudelot et Roger Establet, ainsi que ceux de Marie Duru‑Bellat, montrent par exemple que les écarts de réussite entre filles et garçons se sont accentués depuis les années 1960. Par ailleurs, les recherches de Georges Felouzis, Mathieu Ichou, ou encore les résultats de l'enquête Trajectoires et Origines (TeO, Ined/Insee), alimentent un corpus croissant des analyses sur les inégalités ethno‑raciales dans le système scolaire français. Ces recherches montrent que l’école n’est pas seulement un lieu de transmission du savoir, mais aussi un espace où se rejouent et se reproduisent des hiérarchies sociales profondes. Plus que des inégalités d’accès, c’est bien des inégalités de parcours qui structurent l’école : la démocratie scolaire n’a pas suffi à les réduire. Une réalité dont certains élèves sont bien conscients, comme le montre le témoignage de Maonghe.
Il y a quelques années un ancien camarade et ami perdu de vue me rappelait en me croisant dans la rue qu'au collège, en troisième, après les conseils de classe, quand on nous avait proposé l’orientation, j’avais réuni tous les noirs et les arabes dans la cour. Je leur avais dit : Les gars, vous ne voyez pas qu'on est en train de vous piéger ? Tous les blancs qui ont les mêmes notes que vous, on les envoie en filière générale. Vous, on vous envoie en BEP (Brevet d'Etudes Professionnelles). Vous ne voyez pas qu'il y a une douille ? J'étais aussi connu pour défendre les enfants harcelés à la récréation, fermement si il le fallait... c'était épidermique pour moi
Ces logiques dépassent la simple scolarité des enfants : elles traversent aussi les relations entre parents et façonnent leurs interactions avec l’institution scolaire. Les comités de parents d’élèves ne sont pas des espaces neutres : ils reproduisent à leur échelle des hiérarchies sociales. L’accès à ces espaces de participation dépend largement du temps disponible et des ressources mobilisables, un accès rendu d’autant plus difficile par des barrières linguistiques et organisationnelles, renforçant chez certains parents le sentiment de ne pas être légitimes à investir pleinement la vie scolaire.
Je suis persuadé qu'on leur fait comprendre à chaque occasion que ce n'est pas leur place. Au début de l'année, on a beau leur dire : "N'hésitez pas à créer des listes de parents d'élèves, n'importe quel parent peut en créer". Arrêtez en fait... Même moi qui n'ai aucun mal avec le français... Il faut rentrer dans des démarches administratives au quotidien c'est fastidieux. Un parent qui aurait des difficultés avec le français à aucun moment il rentre là-dedans ! C'est plus investi par des personnes qui ont ce temps-là, qui ont des boulots plus légers avec moins d'heures ou quand ils ont beaucoup d'heures, ils peuvent décider de poser un RTT facilement ou d'avoir une nounou qui va déposer les enfants ou qui va les chercher.
Résultat : dans cette école, où les familles racisées sont numériquement majoritaires, l’implication parentale dans l'APE reste largement monopolisée par des figures blanches des classes moyennes et supérieures. Maonghe qualifie cette réalité de gestion coloniale : la prédominance de parents blancs dans les instances associatives traduit une hiérarchisation implicite des voix. Dans le sens où certaines populations sont systématiquement marginalisées et où certaines activités se limitent à la simple organisation logistique ou à des événements ponctuels plutôt que de viser à développer pleinement le potentiel de tous les enfants.

Au‑delà d’un simple déséquilibre numérique, il s’agit d’une exclusion symbolique : ces espaces deviennent des lieux où se reproduisent les normes et rapports de pouvoir dominants, invisibilisant les perspectives minoritaires. Ce phénomène illustre des dynamiques proches de celles des institutions coloniales, qui maintenaient leur contrôle tout en prétendant offrir des espaces de participation.
Donc tu te retrouves avec une école où la population ressemble à celle de Saint-Denis. Et quand tu vas dans les premières réunions de parents d’élèves, tu te dis...On est dans Get Out là !
Maonghe prend la parole pour mettre en mots une expérience située de la réalité scolaire et des rapports sociaux qu’elle révèle. Certains parents, notamment racisés, saluent alors le fait qu’il porte leur voix, mettant ainsi en évidence la coexistence de deux réalités sociales distinctes.
La majorité des parents dans cette école, quand ils vont au boulot, ils se font maltraiter, face aux institutions, ils se font maltraiter, ils vont à la préfecture, ils se font maltraiter, ils se font maltraiter tout le temps et ils emmènent leurs enfants à l’école, ils se font encore maltraiter, dans un espace qui va montrer à leurs enfants comment sont vu leurs parents en dehors de chez eux. C'est n’importe quoi !
Pères noirs absent ?
Maonghe raconte une enfance marquée par la présence quotidienne de sa mère, pilier central de la famille, et par l’éloignement progressif de son père. Après le divorce, ce dernier ne voyait ses enfants qu’une à deux fois par an. Avant cette rupture, il demeurait certes présent à la maison, mais de manière distante, travaillant de nuit comme gardien de parking malgré une maitrise de droit obtenu en France. Son rôle paternel se limitait souvent à intervenir de façon autoritaire en cas de problème, souvent par la violence, sans réelle implication dans l’éducation quotidienne. Pourtant, lorsque Maonghe demandait à voir les avions décoller à Orly, son père l’y emmenait régulièrement : ces escapades nourrissaient son imaginaire et contribuèrent à faire de lui le photographe qu’il est devenu.
Malgré ces moments de complicité, son récit s’inscrit dans l’imaginaire social du « père noir absent », à la fois stéréotype racial et réalité vécue par une partie des familles, moins liée à une supposée « culture de l’absence » qu’aux effets du déclassement social et de la précarisation.
Loin d’être une figure entièrement absente, le père de Maonghe conserve une présence politique à travers son engagement militant. En tant qu’indépendantiste camerounais forcé à l'exil, il incarne pour son fils une mémoire de lutte, une figure de combat qui perdure dans l’imaginaire, même si sa combativité concrète, du quotidien, lui vient de sa mère. Cette présence symbolique montre que l’absence physique ne se réduit pas à un vide : elle peut aussi se traduire par une transmission politique et identitaire. De plus, le vécu de Maonghe illustre davantage une réalité structurelle qu’une fatalité culturelle : le déclassement social des immigrés, assignés à des emplois précaires, déqualifiés et invisibilisés, produit des figures paternelles fragilisées. Ce père, immigré, diplômé, se retrouve cantonné à un poste de gardien de nuit dans un parking : ce déclassement économique s’accompagne d’un effacement dans la sphère domestique, renforçant la perception d’un père « inutile » ou « absent ». Cette configuration familiale s’ancre dans une histoire longue : esclavage, colonisation puis migrations postcoloniales ont fragilisé la place des hommes noirs, souvent tenus à l’écart du foyer par la précarité ou l’effacement social. Les femmes, elles, se sont imposées comme piliers éducatifs et affectifs, un rôle parfois désigné par le terme caribéen de potomitan. Loin d’un choix culturel, cette centralité résulte de siècles de domination. Elle peut aussi, paradoxalement, conforter certains hommes dans une absence jamais interrogée.

On retrouve ici ce que Abdelmalek Sayad a nommé la « double absence » : l’immigré est absent du pays d’origine où il a perdu sa place, mais il est également absent du pays d’accueil, où son travail précaire et son déclassement social le marginalisent. Cette double absence ne touche pas seulement la sphère professionnelle et sociale, elle affecte aussi la sphère familiale. Les pères immigrés ont beau être physiquement là, ils sont symboliquement disqualifiés : économiquement présents, mais socialement invisibles.
Surnommé entre autres « Maonghe les maternelles » dans son quartier plus de vingt ans en arrière, parce qu’il ne manquait jamais l’émission avant de sortir, son modèle reste sa mère, qu’il admire au point d’avoir toujours voulu, comme elle, avoir quatre enfants. Pour lui, la paternité n’est pas un hasard mais un choix conscient : s’éloigner du modèle paternel qu'il a connu et faire de sa présence auprès de ses enfants un principe fondateur. Il les a gardés jusqu’à leur entrée en maternelle, a ajusté son travail pour être disponible, et a assumé des gestes de soin ordinaires, comme tresser les cheveux de sa fille ou encore la stimuler via des jeux de psychomotricité. Ces gestes relèvent d’un rituel affectif, mais prennent une dimension singulière dans l’espace social : quand sa compagne coiffe leur fille, c’est ordinaire ; quand il le fait, il est félicité. Cela révèle une double norme de genre : la naturalisation du soin comme travail féminin et l’exceptionnalisation de l’engagement paternel, perçu comme transgressif. Ainsi, la paternité de Maonghe transforme aussi la manière dont il est perçu dans l’espace public. Il a longtemps porté ses enfants en écharpe de portage, un geste qui suscite certaines réactions :
Ça m'est arrivé de croiser des frères noirs, venant du continent, qui étaient en mode...tchip ou regards bizarres. Les femmes noires souriaient parfois avec complicité dans aller jusqu'à une interaction verbale, mais les femmes blanches, souvent d'un certain âge... elles qui auraient rarement croisé mon regard en tant normal. Et là ! Très souvent elles viennent me dire : "C’est trop mignon un papa et sa fille".

Dans l’espace public majoritairement blanc, cet engagement est valorisé, mais seulement en tant qu’exception. Cette dynamique renvoie à une réalité plus profonde : dans l’imaginaire colonial toujours actif, l’homme noir est souvent perçu comme dangereux. Mais la présence de son enfant semble suspendre cette stigmatisation. L’enfant, en tant qu’objet de soin, devient une « annulation symbolique » : il transforme la perception publique de l'homme noir, substituant l’image d’une menace à celle d’une figure protectrice et bienveillante.
Masculinités noires à l'épreuve à de l'école
Être un père noir investi dans l’école ou les activités périscolaires suppose souvent une charge particulière, invisible mais persistante : celle de devoir sans cesse prouver sa légitimité. Maonghe en témoigne : lorsqu’il garde les enfants d’autres parents, il est en « survigilance », multipliant les preuves de transparence en envoyant systématiquement des photos : du trajet en voiture à sa non‑présence dans les vestiaires lors d'activités péri-scolaires. Ce rituel, qui peut sembler excessif, relève d’un dispositif de protection : écarter tout soupçon, prévenir toute accusation implicite et affirmer qu’il est « clean ».Ce comportement traduit une conscience genrée profonde : depuis l’enfance, il sait à quel point il existe des prédateurs, souvent dans l'environnement proche. Prendre en charge les enfants des autres lui confère une responsabilité particulière : dissiper toute présomption de culpabilité. Pour un père noir, cette charge s’alourdit : elle s’accompagne d’une pression supplémentaire liée aux rapports sociaux de race, renforçant l’exigence de transparence. Mais cette charge raciale ne se construit pas seulement de l’intérieur : elle peut aussi être imposée directement par l’environnement scolaire, à travers le regard et les attentes des parents d’élèves ou des enseignants et des instances municipales.

Pourquoi Maonghe décide‑t‑il de s’engager dans l’association de parents d’élèves ?
Le fait d’être systématiquement désigné comme subversif ou clivant lorsqu’il cherche à faire remonter certaines situations en dit long sur les rapports de pouvoir auxquels il est confronté.
Même avec mes enfants dans les bras, ça m’est arrivé d’être agressé verbalement par l’enseignante de ma fille en toute petite section
Cet épisode, le premier d’une série, emmène Maonghe à garder sa fille à la maison le dernier trimestre malgré les demi excuses et l'insistance de son enseignante (la toute petite section n'est pas une classe obligatoire) et marque son entrée dans l’Association des Parents d’élèves l'année suivante. Constituant ainsi une forme de réponse à cette violence symbolique. Ces expériences lui ont fait comprendre que, dans l’environnement scolaire, la représentation de l’homme noir ne se dissout pas spontanément en présence d'enfants comme dans l'espace public. Elle se construit et se transforme par l’action. S’engager au sein du comité de parents d’élèves devient alors une stratégie collective pour contester la norme et affirmer une présence.
C’est aussi une manière de réécrire la narration autour de ce que peut être un parent racisé. L’objectif est alors de normaliser la prise en compte des intérêts des enfants racisés, tout en valorisant l’implication régulière des mères et des pères racisés. Cet engagement vise également à souligner l’illusion de l’école méritocratique et à rappeler que se prétendre neutre revient à avantager ceux qui bénéficient déjà des privilèges. En voulant aborder des sujets comme le racisme, les violences policières ou les discriminations sexistes contre les femmes il estime nécessaire d’introduire dans l’enceinte scolaire des discussions souvent passées sous silence.
Lorsque Maonghe est élu président de l'APE, on ne lui fera pas la passation obligatoire pour qu’il puisse prendre pleinement ses fonctions, ses opposantes prendront un avocat, se présenteront aux réunions au nom d'une nouvelle APE non présentée aux élections et auraient inscrit ces prises de position dans une dynamique durable de mise en cause.
J’ai passé d’octobre à mi‑avril à me battre pour obtenir les documents, les clés, etc. Aujourd'hui, un an après, je n'ai toujours pas ni le mail officiel ni le Facebook. En janvier, l'inspection d'académie a publié un papier disant que l’APE (association des parents d'élèves) X (des opposantes) ne pouvait pas siéger en son nom tant qu’elle ne s’était pas présentée aux élections… Mais elles ont continué. Et alors ?! Qu’est‑ce que tu vas faire ?! On décrit les gens des quartiers populaires comme des caïds, mais ce sont elles qui ont un comportement de caïds. Le “qu’est‑ce que tu vas faire ?!” : elles ne m’ont fait que ça, tout le long.
Malgré les attaques et les tensions, Maonghe tient bon. Durant sa présidence, il lance plusieurs initiatives : des « rencontres inspirantes », inaugurées par la venue de Maboula Soumahoro comme première invitée, l’organisation d’un festival rassemblant divers ateliers - dont l’un consacré à la lutte contre le harcèlement scolaire en réalité virtuelle - ainsi que la création de quatre stages de jeux d’échecs parents-enfants.

Malgré un climat de fortes tensions, Maonghe a été réélu président de l’Association des Parents d’élèves le 7 octobre 2025 pour l’année 2025-2026. La campagne des élections des représentants des parents de l'école aurait été marquée par des manœuvres opérées par ses concurrentes. Il rapporte notamment l’installation d’un point de vote informel devant l’établissement, où seuls certains bulletins auraient été mis à disposition, et où des enveloppes destinées à l’école auraient été collectées directement auprès de parents, sans que l’ensemble des modalités du processus électoral ne leur ait été clairement expliqué. Ces faits, relatés par Maonghe, auraient été interprétés comme des irrégularités de procédure, conduisant à l’invalidation de certains bulletins et à un signalement auprès de l’inspection académique. Malgré ces contestations, le scrutin aurait été maintenu, et une autre association de parents aurait obtenu la majorité des sièges, dans un contexte qu’il décrit comme marqué par une forte abstention.
Par ailleurs, Maonghe indique que le compte Instagram du collectif auquel il participe aurait fait l’objet d’un accès non autorisé le jour même du vote, avec la publication de contenus inappropriés en remplacement des publications habituelles. Éprouvé par l’accumulation de tensions, de démarches de médiation et par la fatigue qui en aurait découlé, Maonghe affirme néanmoins rester déterminé à poursuivre son engagement. Il dit trouver un appui dans les retours positifs reçus lors des événements organisés et continue de défendre une représentation parentale qu’il souhaite plus juste et plus inclusive, convaincu que ces espaces gagneraient à mieux refléter la diversité des familles de l’école.
Prendre sa place !
Ce témoignage permet d’entrevoir, à partir de ce parcours singulier, certains mécanismes sociologiques plus larges, notamment l’existence possible d’un « deux poids, deux mesures » dans le traitement des enfants et, par extension, des parents racisés et blancs. Il ne s’agit pas de généraliser à partir d’un cas unique, mais de montrer comment une expérience individuelle peut être mise en relation avec des structures sociales plus larges. À ce titre, la situation évoquée peut s’inscrire dans un système de catégorisation sociale où certains parents - en particulier des mères blanches issues des classes moyennes et supérieures - peuvent tendre à se positionner comme des gardiennes de l’école, c’est-à-dire comme des figures investies d’une autorité morale sur l’espace scolaire. Cette posture peut leur permettre de défendre et protéger leurs enfants, y compris lorsque ceux-ci sont en tort, tout en construisant et en renforçant une image de vigilance et de responsabilité autour de leur rôle parental.
Ce phénomène s’inscrit dans une double logique : d’une part, une logique de contrôle social, où certaines catégories de parents se voient attribuer un rôle normatif dans la définition et l’application des règles scolaires et d’autre part, une logique de protection identitaire, qui consiste à défendre la place et le privilège de leur groupe au sein de l’espace éducatif. Ce contrôle et cette protection passent parfois par un laxisme institutionnel, tout en étant accompagnés d’une exigence accrue pour les autres, notamment les enfants issus de familles racisées.
Ce que j’ai remarqué, c’est la manière dont les enfants noirs et arabes sont punis beaucoup plus systématiquement et beaucoup plus rapidement que lorsqu’il s’agit de la petite blonde qui a tapé, même violement. Là il y a toujours des circonstances atténuantes. L’autre gamin, lui, il est envoyé chez le directeur plus souvent. Ça, je l’ai constaté dès la toute petite section : une gamine avait tapé ma fille. La maîtresse me dit : “Ah oui, je voulais vous dire, X. elle lui a mis uneeeeeee claqueeeeee !” Elle parle comme ça. Et je me dis : en fait, tu cherches quoi ? Si ils tombent sur cet article, ils (les corps enseignants) jureront leur corps défendant que ce n’est pas vrai. Et peut‑être même qu’ils sont sincèrement persuadées de ne pas faire de différence.
La construction d’une solidarité entre parents se heurte toutefois à plusieurs obstacles : les parents racisés, souvent issus de l’immigration, subissent une injonction implicite à « ne pas faire de vague », qui repose sur des mécanismes historiques de marginalisation et d’intériorisation des rapports de domination.
Quand les calomnies arrivent, même si les parents racisés savent les identifier et apportent leur soutien sur le plan personnel, ils ne vont pas forcément monter au créneau pour diffuser la bonne parole ou dire : « Il faut arrêter les calomnies, ce gars n'est pas ce que vous racontez ». Contrairement aux autres, on n’aime tellement pas les problèmes que l’on ne veut pas faire de vagues. Ils le savent et en profitent. C’est pour ça que quelqu’un comme moi devient une cible facile malgré ma combativité.
Cette injonction, liée à un rapport souvent complexe à la politique et aux institutions, conduit de nombreux parents à ne pas s’inscrire sur les listes de parents d’élèves. Ce désengagement contribue à maintenir un monopole dans ces instances, renforçant ainsi les hiérarchies sociales et raciales.
On me l'avait dit, des potes, des amis : “Qu’est-ce que tu es allé mettre ta main là-bas ? C’est le trucs des femmes blanches, tu t’attendais à quoi ?” J'ai envie de répondre "pas à ça", pas à autant de violences.
Réaffirmer que « être représentant des parents d'élèves n’est pas un truc de Blanc » revient à déconstruire une norme implicite profondément ancrée, qui associe souvent l’engagement parental à une identité blanche et privilégiée. C’est revendiquer le droit pour tout parent - quel que soit son genre, son origine ou son statut racial - de prendre part pleinement à la vie scolaire, tout en soulignant que l’investissement dans ces espaces n’est pas sans risque. Ce qu'il est important de saisir c'est que l'engagement des parents racisés contribue à réduire la banalisation des violences et des discriminations, tout en renforçant le sentiment de légitimité de chacun à s’exprimer et à protéger les intérêts de ses enfants.

Cette revendication dépasse la simple question d’accès : elle interroge et cherche à transformer les rapports de pouvoir au sein de l’école, en ouvrant la voie à une représentation réellement plurielle. Inscrire la parentalité dans une perspective inclusive, c’est reconnaître que l’éducation ne se construit pas seulement autour des élèves, mais aussi autour de la diversité des expériences et des voix parentales. Cela suppose une école qui accueille et valorise toutes les formes d’engagement, afin que la participation parentale soit non seulement un droit, mais un levier concret de justice sociale.
FALL Penda
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Auteur
Chercheuse formée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et nourrie par des terrains militants décoloniaux à Paris et Dakar. Ses travaux s'inscrivent dans le champ des études migratoire et raciale depuis des espaces postcoloniaux.
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