Peut-on être noir·e et tenir des propos racistes ? (spoiler : oui)
Sur CNews, Karine Le Marchand raconte la peur ressentie face à des Noirs et des Arabes à son arrivée à Paris. Une séquence qui révèle le racisme intériorisé et son instrumentalisation médiatique.

Invitée sur CNews, Karine Le Marchand vient promouvoir son documentaire "Les nouveaux Français, 100 ans d'immigration".
Face à Pascal Praud, l'animatrice de L'amour est dans le pré raconte son arrivée à Paris en 1986, à 18 ans, depuis Nancy où elle était "la seule de son école à avoir cette tête-là".
Dans le RER, elle découvre "tous ces noirs et ces arabes qui sortaient" et confie avoir ressenti de la peur. Après, dit-elle, elle a "pris l'habitude" et n'a "plus eu peur des gens qui avaient des têtes étrangères".
Les réactions sont immédiates. Ersilia Soudais, députée LFI, saisit l'Arcom pour "propos racistes".
Léa Balage El Mariky, députée écologiste, dénonce une stratégie : "Quand on fricote toute l'année avec l'extrême droite et qu'on vient tenir ce discours sur CNews, on sait très bien ce qu'on fait".
L'occasion de rappeler que le racisme n'a rien à voir avec la couleur de peau en soi, mais qu'il est un système de domination qui peut être reproduit par n'importe qui, y compris par celles et ceux qui en sont les premières victimes.
Mais le fait que Karine Le Marchand soit elle-même noire divise. Pour certain.es, c'est la preuve qu'elle ne peut pas être raciste.
Le racisme n'est pas une question de pigmentation mais un système de pouvoir qui hiérarchise les groupes raciaux.
Pour le comprendre, il faut parler de racialisation : le processus par lequel on crée des catégories raciales qui n'existent pas naturellement, on y assigne des personnes selon des caractéristiques physiques, puis on leur attribue des qualités ou défauts supposés.
Racky Ka, docteure en psychologie sociale dont les travaux portent sur les Noir·es en France, explique que l’effet de menace du stéréotype apparaît lorsque deux conditions sont réunies : la conscience d’être perçu·e comme noir·e par autrui, et la connaissance des stéréotypes négatifs associés à cette perception.
À force d'être bombardées par des représentations négatives de leur groupe, certaines personnes racisées finissent par les intégrer au point de les retourner contre elles-mêmes et contre leur communauté.
C’est ce que l’on appelle le racisme intériorisé.
Quand Karine Le Marchand arrive à Paris et voit pour la première fois des noirs et des arabes regroupés, sa réaction n'est pas la reconnaissance mais la peur.
Cette peur n'est pas naturelle, elle est construite par une société qui lui a appris que les personnes racisées regroupées deviennent menaçantes.
Ainsi, grandir en tant qu’enfant noire seule dans une école, c’est très souvent intégrer très tôt que la blancheur est la norme.
L’isolement devient alors une condition tacite de l’acceptation : on est tolérée tant qu’on reste une exception, une présence discrète, déconnectée de toute appartenance collective.
Cela se voit dans la manière dont elle se présente au public, notamment à travers le pseudo qu’elle utilise.
De son vrai nom Karine Mfayokurera, l'animatrice prend en 1995 le nom de son compagnon de l'époque sous la pression du directeur des programmes qui lui dit qu'on ne peut pas garder un nom comme celui-là à la télévision.
En 1952, le psychiatre martiniquais Frantz Fanon analyse dans "Peau noire, masques blancs" comment la colonisation produit une aliénation psychique qui conduit les colonisés à intérioriser leur propre infériorité.
« De la partie la plus noire de mon âme me monte ce désir d’être tout à coup blanc. » - Peau noir masque blanc, Frantz Fanon
Ce qui importe également ici, c'est le contexte dans lequel cette anecdote est racontée. CNews, est une chaîne du groupe Bolloré, où l'immigration est systématiquement présentée comme une menace.
En disant que voir des noirs et des arabes regroupés fait naturellement peur, Karine Le Marchand offre une caution raciale à un discours qui, dans la bouche d'une personne blanche, serait immédiatement identifié comme raciste (enfin peut-être pas sur CNEWS...)
C'est la stratégie du token : mettre en avant quelques voix racisées qui valident les hiérarchies raciales pour légitimer un discours raciste.
Les propos de Karine Le Marchand sont le symptôme d'un système qui récompense les personnes racisées lorsqu'elles se conforment aux normes blanches.
Ce que Frantz Fanon avait compris il y a soixante-dix ans reste vrai : le racisme n’est jamais plus efficace que lorsqu’il devient invisible à celles et ceux qu’il vise.