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Pourquoi la lutte contre les pesticides devient aussi une lutte anticoloniale ?
Ce 3 octobre, écologistes, paysans et anticoloniaux se mobilisent contre Syngenta. En France, rendez-vous à Saint-Pierre-la-Garenne. Pesticides interdits en Union européenne mais vendus ailleurs, Agent Orange, guerres coloniales : pourquoi cette lutte est-elle décoloniale ?
Des militant.es des Soulèvements de la Terre à Sainte-Soline. Crédit photo : Sipa
Ce vendredi 3 octobre, des militants écologistes, des victimes des pesticides et des paysans se mobilisent contre Syngenta, l’un des géants mondiaux de l’agrochimie. En France, une action est organisée à Saint-Pierre-la-Garenne, dans l’Eure, à l’appel de Cancer Colère, de la Confédération paysanne, du Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest et des Soulèvements de la Terre.

Mais la mobilisation dépasse largement les frontières françaises. Des actions sont organisées dans plus d’une dizaine de pays, notamment en Suisse, au Kenya, au Pakistan, en Indonésie, au Brésil, au Costa Rica, en Argentine ou encore à Hawaï, avec des organisations paysannes internationales.
Cette dimension internationale n’est pas seulement une manière de donner davantage d’ampleur au mouvement. Elle est au cœur de son projet politique : derrière Syngenta, les militants entendent dénoncer un modèle agrochimique dont les conséquences ne sont pas les mêmes selon les territoires et qui prolonge des rapports de domination coloniaux.
« L'objectif, au-delà de dénoncer dans un cadre franco-français, c'est d'avoir une dimension internationaliste en montrant que, de par sa configuration et l'omnipotence de son marché, c'est 22 % des pesticides dans le monde pour Syngenta par exemple, on ne peut pas penser Syngenta seulement d'un point de vue français. Cette mobilisation ne peut pas exister sans ce discours transfrontalier et décolonial. », explique Loan, membre des Soulèvements de la Terre.
Des pesticides interdits ici, vendus ailleurs
L’un des principaux points de convergence de ces mobilisations se trouve dans le « colonialisme chimique ».
Le terme désigne notamment un double standard : des pesticides considérés comme trop dangereux sont interdits d'utilisation dans l'Union européenne mais continuent d’être produits et commercialisés à destination d’autres régions du monde. Parmi elles, le paraquat, herbicide extrêmement toxique commercialisé notamment sous le nom Gramoxone, interdit dans l’Union européenne mais encore utilisé dans plusieurs pays.
«Son niveau de toxicité est telle qu'il est utilisé par des paysans brésiliens pour mettre fin à leur jour», raconte Loan
«C'est là qu'intervient la notion de colonialisme chimique, justement pour désigner ce double standard réglementaire et législatif. Syngenta bénéficie de ce colonialisme chimique puisqu'elle peut vendre en toute légalité des produits considérés comme dangereux pour la santé.»
Derrière la circulation des pesticides se pose également la question du contrôle des semences. Les grands groupes agrochimiques ne commercialisent pas seulement les produits destinés à traiter les cultures, ils occupent également une place centrale sur le marché mondial des semences.
Les conséquences sont économiques, mais également sanitaires. Les agriculteurs figurent parmi les personnes les plus directement exposées aux pesticides.
« Les agriculteurs n'ont pas forcément le choix d'utiliser ces pesticides. Et ce sont aussi les premières victimes de leur outil de travail, parfois, ils n'avaient pas de protection ou ne connaissaient pas les dangers. Ça permet aussi de déculpabiliser une profession sous perfusion économique et qui subit beaucoup d'autres contraintes. On ne pourra pas faire cette transition agricole sans mettre les agriculteurs au centre de la mobilisation. »
C’est aussi pour cette raison que le 3 octobre cherche à réunir victimes des pesticides, écologistes et organisations paysannes, plutôt que de faire des agriculteurs les responsables individuels de la pollution, les organisateurs veulent déplacer la responsabilité vers les entreprises qui structurent ce marché.
Loan résume l’objectif :
« L'idée, c'est de casser ce narratif selon lequel la société civile serait victime des pesticides et les agriculteurs seraient les coupables, les responsables. Il y avait donc aussi cet intérêt stratégique à reconstruire cette alliance. »
De l’agrochimie aux territoires occupés
La lecture décoloniale portée par le mouvement passe également par l’histoire du groupe Syngenta.
Syngenta est un immense groupe organisé autour de quatre grandes entreprises. Parmi elles, ADAMA Agricultural Solutions a été intégré au groupe en 2020.
« ADAMA Agricultural Solutions est née de la fusion de deux entreprises israéliennes, elles-mêmes créées dans les années 1940 et financées à l'époque par le département de la colonisation agricole pour participer à la colonisation israélienne, notamment par le vol et l'empoisonnement de terres palestiniennes pour y installer des colonies. »
Aujourd’hui encore, les militants pointent les activités agricoles menées dans les territoires occupés. Des produits d’ADAMA ont notamment été expérimentés dans des stations de recherche et développement situées dans des colonies de la vallée du Jourdain et du plateau du Golan.
C’est ici que la critique de Syngenta dépasse celle des seuls pesticides : agriculture, contrôle du territoire et technologies militaires peuvent se retrouver au sein d’une même histoire industrielle.

Des pesticides à l’Agent Orange
Cette porosité entre industrie agrochimique et industrie militaire n’est pas nouvelle.
« L'un des ancêtres de Syngenta est Imperial Chemical Industries (ICI), qui a été l'un des principaux fabricants d'explosifs pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment parce que les composés qui servent à faire des explosifs sont les même que les engrais. »
Mais c’est surtout durant la guerre d’indépendance de Malaisie que cette histoire rejoint directement celle des guerres coloniales. Dans les années 1950, la branche malaisienne d’ICI produit un mélange de deux herbicides, le 2,4-D et le 2,4,5-T. Les Britanniques utilisent alors des herbicides pour détruire la végétation et les cultures dans le cadre de leur lutte contre l’insurrection communiste.
Quelques années plus tard, ces deux molécules deviennent les principaux composants de l’Agent Orange massivement pulvérisé par les États-Unis pendant la guerre du Vietnam.
«Le 2,4-D et le 2,4,5-T, sont les composants de l'Agent Orange. Ce mélange a été utilisé contre les résistants malaisiens pendant la guerre d'indépendance contre les Britanniques. Le gouvernement britannique a ensuite transmis aux États-Unis des conseils sur l'utilisation de ces produits, et les Etat-Unis les ont utilisés à grande échelle pendant la guerre du Vietnam. »

Quand les technologies agricoles rencontrent l'industrie militaire
Pour les militants du 3 octobre, cette histoire ne relève pas seulement du passé.
Elle trouve aujourd’hui un prolongement dans ce qui est présenté comme l’« agriculture de précision » : drones, données, automatisation ou technologies de pulvérisation destinées à rendre l’agriculture plus précise et productive.
ADAMA s’est ainsi associée à Tactical Robotics, liée au secteur aéronautique israélien, autour de l’utilisation agricole du Cormorant, un drone à décollage vertical initialement développé pour des usages militaires, afin d’étudier son adaptation à la pulvérisation de produits agricoles.
Pour Loan, cette circulation des technologies entre les secteurs militaire et agricole permet de comprendre la continuité entre des histoires qui pourraient, au premier abord, sembler distinctes.
« ADAMA s'associe régulièrement à des entreprises d'armement au nom de l'agriculture de précision. Elle développe par exemple des technologies de pulvérisation de pesticides par drones. Ça montre bien le continuum entre les entreprises agrochimiques et l'industrie militaire, qu'on retrouvait déjà avec l'Agent Orange pendant la guerre du Vietnam. Aujourd'hui, ce lien se matérialise autrement et participe à ce qu'on appelle l'agrodiplomatie israélienne : Israël valorise son modèle d'agriculture de précision et ses technologies, qui servent à la fois son projet diplomatique et son projet colonial. »
Faire converger des luttes qui semblent éloignées
C’est finalement ce continuum que le mouvement du 3 octobre veut rendre visible.
D’un côté, des victimes françaises des pesticides et des agriculteurs confrontés à un modèle économique dont ils dépendent. De l’autre, des mouvements paysans qui contestent l’accaparement des semences, l’exportation de produits toxiques interdits en Europe ou les conséquences environnementales et sanitaires de l’agriculture industrielle. À cela s’ajoutent les mouvements anticoloniaux, qui interrogent la manière dont ces industries se sont historiquement développées dans les territoires colonisés et continuent de participer à des rapports de domination.
La convergence internationale devient alors une partie du message politique de la mobilisation elle-même : partir d’une entreprise présente à différents endroits de la chaîne pour relier des luttes qui, habituellement, sont traitées séparément.
« Un herbicide ou un pesticide, c'est fait pour tuer la terre, que ce soit pour des usages agricoles ou impérialistes. Le problème est le même, et c'est là que cette convergence est intéressante. On parle beaucoup de convergence des luttes, mais c'est parfois difficile de trouver un dénominateur commun entre antiracistes, anticoloniaux, paysans ou mouvements ruraux. Là, on a un adversaire commun et concret. »
Le 3 octobre porte ainsi une critique qui dépasse la seule question de savoir quels pesticides doivent être autorisés ou interdits. En ciblant Syngenta simultanément depuis plusieurs continents, les organisations mobilisées cherchent à interroger plus largement qui contrôle la terre, les semences et les moyens de production, qui bénéficie de ce système et quelles populations en supportent les conséquences.
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