QUAND ON ENLÈVE LES HOMMES, ON PREND LES TERRES.

Des déportations des empires coloniaux aux ambitions de main-mise sur les territoires, une lecture décoloniale dévoile les continuités entre domination des corps et domination des espaces.

QUAND ON ENLÈVE LES HOMMES, ON PREND LES TERRES.
©Montage EdA

Des corps enlevés aux territoires convoités

Dans les empires coloniaux, prendre un corps était le prélude à prendre un territoire. La population devient plus vulnérable, les institutions se fragilisent, et la terre, elle-même, devient disponible pour l’appropriation. La déportation est donc souvent une première étape dans la maîtrise des espaces et des ressources. Le corps captif incarnait le territoire suspendu, le pouvoir potentiel que l’on pouvait désormais redistribuer selon les intérêts de l’empire.

Après le rapt politique au Venezuela, Trump tourne son regard vers le Groenland, montrant que la conquête des hommes et celle des territoires suivent la même logique impériale qui, jadis, a justifié l’esclavage et la déportation africaine. Dans ces systèmes anciens, arracher des êtres humains à leur terre ne servait pas seulement à tirer profit de leurs corps : c’était aussi une manière d’ouvrir des espaces à l’appropriation : des terres agricoles, des routes maritimes, des zones de culture ou d’extraction. L’absence forcée des captifs légitimait ensuite la transformation du sol occupé et la réorganisation des sociétés qui y vivaient.

C’est ici qu’une écologie décoloniale permet de lire autrement l’histoire - l’écologie décoloniale est un courant de pensée qui met en lumière ces liens historiques en montrant que les crises environnementales contemporaines sont inséparables de l’histoire coloniale, de l’exploitation des corps et de l’accaparement des terres. Ainsi, la colonisation n’a jamais séparé l’exploitation des hommes de celle des milieux. Extraire des corps et extraire des ressources relèvent d’une même logique : celle qui transforme le vivant en réserve. La traite transatlantique n’a pas seulement alimenté des plantations ; elle a reconfiguré des paysages entiers, des économies, des climats sociaux. Dans cette perspective, le pouvoir colonial invente une manière d’« habiter » le monde : habiter en dominant, en classant, en exploitant. Une manière qui voit la terre comme sous-exploitée, les peuples comme mal gouvernés, les ressources comme dormantes. Une manière qui justifie l’intervention au nom de l’efficacité.

L’ambition de Donald Trump de s’approprier le Groenland s’inscrit dans cette grammaire impériale revisitée : le territoire est décrit comme stratégique, mal géré et sous‑exploité, donc légitimement « ouvert à l’action » selon des narratifs similaires à ceux qui jadis justifiaient l’appropriation coloniale et la traite négrière. La capture de Nicolás Maduro et la revendication du Groenland ne sont pas des gestes séparés : le rapt politique installe une atmosphère de vulnérabilité qui prépare symboliquement la saisie des espaces. L’homme et la terre se répondent. Neutraliser un dirigeant pour affaiblir son État, puis détourner la gouvernance d’un territoire riche en ressources ou en position stratégique, est une technique qui résonne avec l’histoire de l’esclavage et des déportations africaines, où le pouvoir sur les corps servait de prélude à la domination territoriale.

Ainsi, dans la vision de Trump, convoiter à la fois un président et une île revient à réactiver un principe ancien : l’absence produit le pouvoir, et la mise à l’écart des peuples sert de justification à la redéfinition du monde.


Et si le pouvoir continuait à se penser par le rapt, non seulement des hommes, mais des territoires ? Jusqu’où cette méthode coloniale réinventée pourra-t-elle encore façonner le monde contemporain ?

FALL Penda

Bibliothèque

Sciences humaines
Une écologie décoloniale, Malcom Ferdinand : Une colère rouge recouvre le ciel

Ferdinand, M. (2019). Une écologie décoloniale : Penser l'écologie depuis le monde caribéen. Le Seuil. https://doi.org/10.3917/ls.ferdi.2019.01.

Propositions d’acquisition du Groenland par les États-Unis — Wikipédia
KIDNAPPER POUR GOUVERNER : DE L’EMPIRE COLONIAL À TRUMP
En faisant enlever le président du Vénézuela : Nicolás Maduro, Donald Trump ne rompt pas avec l’histoire : il la prolonge. Le rapt devient un langage du pouvoir, hier colonial, aujourd’hui néo-impérial.

Auteur⸱ice

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