SOURIEZ, C'EST POUR L'OCCIDENT !
Souriez… vos corps traversent un continuum colonial, transformés en vecteurs de représentations pour l’Occident.
Photographier l’autre c'est se photographier soi-même ?
Sur les réseaux sociaux, la photographie est devenue une langue. Une langue universelle, rapide, immédiatement lisible. Elle dit où l’on est allé, ce que l’on a vu, mais surtout qui l’on est. Dans ce régime du visible, certaines images reviennent avec insistance et ces images qui circulent aujourd’hui sur les réseaux sociaux ne sont pas toujours misérabilistes…
Ces images, loin d’être anodines, participent à une mise en scène de soi à travers les corps des autres. Elles s’inscrivent dans une longue histoire : celle d’un regard occidental qui, depuis la période coloniale, photographie ses colonies pour se raconter, se justifier, se légitimer.
La photographie n’a jamais été un simple outil de documentation. Dès son apparition au XIXᵉ siècle, elle est mobilisée au cœur du projet colonial comme instrument de pouvoir. Présentée comme une technologie objective, elle sert à produire du savoir sur les populations colonisées, un savoir qui classe, compare et hiérarchise. Les corps sont photographiés frontalement, de profil, parfois dénudés, selon des méthodes anthropométriques héritées des sciences raciales. Ces images alimentent les archives coloniales, les musées et les sociétés dites savantes : le sujet photographié n’est pas un individu, mais un type, un exemplaire, une preuve visuelle de l’altérité.

La photographie coloniale circule massivement dans l’espace public européen à travers les cartes postales, les expositions universelles et les albums privés des colons. Les corps y sont mis en scène comme curiosités, simplifiés en figures lisibles : l’enfant, la mère, le travailleur, le « primitif ». Cette mise en spectacle construit une pédagogie du regard : apprendre à voir l’Autre comme fondamentalement différent, figé hors de l’histoire, et ainsi légitimer la domination coloniale.
Ce regard n’a pas disparu avec la fin des empires : il s’est transformé. Aujourd’hui, le smartphone a remplacé l’appareil du colon, et les réseaux sociaux ont pris la place des archives coloniales...
Note méthodologique : Cet article s’ancre principalement dans des observations de terrain menées au Sénégal, plus précisément à Dakar et à Saint-Louis. Ces observations ont été réalisées dans des espaces où des volontaires occidentaux interviennent dans le cadre de missions éducatives, sportives ou culturelles, impliquant un contact régulier avec des enfants. L’analyse s’appuie également sur des images diffusées sur les réseaux sociaux, ainsi que sur des récits recueillis auprès de personnes directement confrontées à ces pratiques. Le Sénégal n’est pas envisagé ici comme un cas isolé ou exceptionnel. Il constitue plutôt un point d’entrée empirique permettant d’interroger des logiques plus larges, inscrites dans des héritages coloniaux et réactualisées à l’ère numérique. Ainsi, ce qui est analysé à partir de ce contexte excède largement ses frontières nationales et renvoie à des dynamiques transnationales plus vastes.
Photographier sans se montrer : la blanchité comme pratique transnationale
Contrairement aux représentations humanitaires classiques, les images des Suds qui circulent aujourd’hui sur les réseaux sociaux ne sont pas nécessairement misérabilistes. Elles ne montrent pas toujours la pauvreté, ni la souffrance, ni même l’aide humanitaire. Bien souvent, le corps blanc est absent du cadre. Par exemple, l’image peut représenter deux ou trois enfants riant, se tenant par l’épaule, ou encore un groupe absorbé dans une activité : dessiner, jouer, danser. Le cadrage privilégie les corps et les expressions enfantines, tandis que l’adulte demeure hors champ. Il arrive toutefois qu’une main tendant un stylo, un ballon ou qu'un cahier apparaisse à la marge de la photographie : trace discrète d’une présence structurante dont le visage, lui, reste invisible. Cet effacement est trompeur. L’absence du corps blanc ne signifie pas la disparition du pouvoir, mais sa reconfiguration. L’Occident n’a plus besoin de se montrer pour s’imposer comme point de référence : il devient le regard implicite, celui pour qui l’image est produite, pensée, esthétisée et diffusée.

Surtout, ces pratiques ne sont pas l’apanage exclusif des personnes blanches. Des personnes racisées participent également à ces mises en images. On peut ainsi observer un groupe de personnes afrodescendantes, organisés au sein d’associations, venant distribuer du matériel éducatif dans une école coranique, et publiant ce type de photographies sur des comptes privés publics afin de documenter leur engagement. Ce constat déplace la question raciale sans l’annuler. Il oblige à penser la race comme relationnelle, transnationale et située, et non comme une simple question de couleur de peau. Photographier selon des codes hérités du regard colonial, ce n’est pas seulement être blanc : c’est exercer, de manière implicite ou performative, des formes de blanchité et d’occidentalo-centrisme, en participant à des régimes de visibilité et de reconnaissance qui structurent encore aujourd’hui les hiérarchies symboliques.
Les photos montrent parfois des scènes de vie ordinaires, des sourires, des gestes du quotidien. Elles semblent rompre avec l’imaginaire de la misère et de la détresse. Pourtant, elles continuent de fonctionner comme des supports de légitimation de soi. Elles disent : j’ai accès, je vois, je comprends, je suis proche. L’intimité visuelle devient un capital symbolique. Ces images s’inscrivent dans une esthétique de la proximité : cadrages serrés, couleurs chaudes, gestes familiers. L’Afrique n’est plus présentée comme un espace de souffrance, mais comme un lieu d’authenticité, parfois même de réparation personnelle. Cette esthétique, souvent perçue comme plus respectueuse, repose néanmoins sur une asymétrie persistante. Celui ou celle qui photographie conserve le pouvoir de sélectionner, de cadrer, de publier. Les personnes photographiées deviennent les supports d’un récit intime qui n’est pas le leur.
La photographie ne fonctionne plus comme preuve de bonté, mais comme preuve de justesse morale. Elle ne dit plus « j’aide », mais « je suis conscient·e », « je ne suis pas comme les autres ». Ne pas apparaître sur la photo ne signifie donc pas renoncer à la mise en scène de soi. Au contraire, l’effacement devient parfois un signe de sophistication morale. Il suggère une humilité, une conscience des rapports de domination, un retrait apparent. Mais cette humilité peut être performative. Elle ne se situe pas hors des logiques de visibilité : les images continuent d’être diffusées, likées, commentées, intégrées à une identité numérique globale. Même lorsque le corps se retire du cadre, la position morale, elle, demeure inscrite dans la circulation des signes. Il ne s’agit pas ici d’émettre un jugement normatif sur ces pratiques, mais d’en proposer une analyse descriptive. L’enjeu est d’examiner comment, dans les régimes contemporains de visibilité, la réflexivité et la conscience critique peuvent être mobilisées comme des ressources symboliques, participant à la production et à la consolidation de positions sociales spécifiques.
Ce cadrage analytique n’a pas vocation à clore la réflexion sur les autres implications de ces pratiques. Il y aurait aussi tant à dire sur la dangerosité de mettre en ligne des enfants sur les réseaux sociaux. Ces photos ne restent pas confinées à un cercle restreint : elles circulent, se dupliquent, peuvent être téléchargées et réutilisées sans consentement. Chaque image devient potentiellement un vecteur d’exploitation, que ce soit par des acteurs malveillants ou par des réseaux pédopornographiques. Mais elles produisent aussi du capital symbolique, esthétique et parfois politique. L’Afrique devient un arrière-plan de légitimation silencieuse. Elle sert à valider des discours, des identités ou des trajectoires occidentales en leur offrant une profondeur morale ou une authenticité supposée tout en restant maintenue dans un rôle muet. Ce phénomène révèle que la blanchité ne réside pas uniquement dans les corps, mais dans des pratiques, des codes, des manières de voir et de se raconter, qui circulent à l’échelle transnationale.
La question n’est donc pas seulement :
qui est sur la photo ?
Mais : selon quels codes regarde-t-on ?
Et surtout : qui conserve le contrôle du récit ?
Photographier ou ne pas photographier ?
Prendre une photo n’est jamais innocent. Chaque cliché choisit un cadre, un moment, un récit. Dans un monde marqué par des rapports de domination raciaux et postcoloniaux, photographier devient un acte politique : celui qui appuie sur le déclencheur décide qui mérite d’être vu, comment et pour qui.
Les images circulent ensuite, se dupliquent, deviennent des biens communs visuels. Elles peuvent être partagées, commentées, likées, intégrées à des identités numériques ou des récits extérieurs, souvent sans que les personnes photographiées n’aient aucun contrôle. Mais ce phénomène n’affecte pas tout le monde de la même manière. Les corps blancs ne sont quasiment jamais exposés de cette manière. Un simple exemple : deux enfants perçus comme noirs qui se tiennent par les épaules, riant ensemble comme des amis, deviendront rapidement un visuel mobilisable sur des dizaines de profils, publications ou articles. Les mêmes enfants, s’ils étaient blancs, ne seraient que rarement transformés en image consommable, diffusée comme support de capital symbolique ou émotionnel pour d’autres. Cela ne signifie pas pour autant que prendre en photo des blanc·hes soit neutre ou dénué de sens. Les images de blanc·hes peuvent également servir à légitimer celui ou celle qui photographie : montrer qu’on est connecté à un certain milieu, qu’on participe à des expériences valorisantes, ou qu’on se situe dans un cadre social spécifique. Cette pratique relève d’une stratégie de visibilité, d’affirmation de soi ou de construction d’identité.
Cependant, il existe une différence fondamentale dans le régime de circulation et de valeur symbolique des images. Les photographies de personnes racisées sont investies d’une valeur spécifique parce qu’elles s’inscrivent dans des hiérarchies sociales et historiques : elles produisent un capital moral pour celles et ceux qui diffusent l’image, et sont immédiatement mobilisables dans des récits sur l’engagement, la solidarité ou la compétence. Ce capital est en partie lié à des rapports de pouvoir hérités du colonialisme.
Cette asymétrie est révélatrice : les corps racisés deviennent des objets visuels disponibles, extraits de leur contexte, utilisés pour légitimer des récits extérieurs, tandis que les corps blancs restent en partie protégés par leur statut social et racial. Photographier dans ces conditions n’est jamais neutre : c’est décider qui devient un support d’images et qui échappe à cette circulation.
Refuser de photographier ou co-créer avec les personnes représentées peut être un geste radical. Cela consiste à ne pas transformer l’Autre en ressource visuelle, à refuser de capitaliser sur son image, à reconnaître que certains corps et certaines scènes ne doivent pas devenir des biens communs. Une éthique décoloniale de l’image implique consentement réel, narration partagée et acceptation de perdre le contrôle du récit.
Cet article peut paraître pointilleux, et il est vrai que dépasser l’aspect misérabiliste pour tendre vers un autre imaginaire de l’Afrique est déjà un pas important. Mais il ne faut pas perdre de vue que, même lorsque l’image valorise des pays ou des corps, elle peut continuer de transformer les personnes photographiées en points de passage dans des dynamiques de construction de sens extérieures à eux. Cette dynamique fait écho à la notion de digital blackface, brillamment décryptée par l’influenceur Rasbaille sur son compte Instagram. Ce dernier met en lumière la surreprésentation des corps noirs à travers les mèmes, et les tensions symboliques et politiques que ces usages produisent, dans un contexte où ces mêmes corps demeurent largement invisibilisés dans d’autres secteurs de la sphère sociale et médiatique. Photographier, publier, diffuser : tout cela reste un choix. Reconnaître ces mécanismes, c’est déjà avancer vers une pratique plus consciente, plus éthique et plus décoloniale. Même lorsqu’elle semble valoriser l’Afrique par exemple, l’image peut continuer à fonctionner selon des logiques de circulation et de mise en récit qui subalternisent les personnes photographiées, transformant l'image de ces personnes en supports pour d’autres narrations - un point que l’influenceur Speed illustre parfaitement avec son « Africa Tour », ne l'oublions pas.
FALL Penda
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Auteur
Chercheuse formée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et nourrie par des terrains militants décoloniaux à Paris et Dakar. Ses travaux s'inscrivent dans le champ des études migratoire et raciale depuis des espaces postcoloniaux.
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