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« Timal » : petite histoire d'un mot créole devenu étiquette

« Timal » : beaucoup l'emploient dans l'Hexagone pour désigner les Antillais·es. Mais en créole, le mot veut dire « petit garçon », pas « antillais ». Derrière cette appellation banale se cache l'héritage d'un racisme colonial qui réduit Antillais·es et Guyanais·es à une seule étiquette.

« Timal » : petite histoire d'un mot créole devenu étiquette
capture d'écran émission CKO

Récemment, un extrait du podcast CKO a refait surface. Animé par Baloo et Chris, deux créateurs de contenu spécialisés dans le rap, ce format YouTube propose de longues interviews d'artistes et des débats sur la culture hip-hop.

Invité de l'émission, le rappeur SDM en vient à parler de ses proches originaires des Antilles, et les désigne ainsi : « j'en ai un tas des gars à moi, c'est des timals, comme on dit en quartier ».

Un mot que beaucoup, dans l'Hexagone, emploient pour parler des originaires des Antilles. 

Mais Baloo le reprend, en expliquant que cette appellation est refusée par beaucoup de concernés et par la diaspora. 

En cause, la signification même du mot : « timal » ne désigne pas un peuple, en créole guadeloupéen il veut dire « petit garçon ».

L'employer pour des adultes, c'est les rabaisser sans même s'en rendre compte, comme le rappelle Baloo : « tu ne peux pas appeler tout un peuple les petits garçons ».

On pourrait croire que l'emploi de ce mot en Hexagone est une simple erreur de traduction. En réalité, c'est l'héritage du racisme subi par les Antillais et les Guyanais depuis l'époque coloniale, qui continue de les traiter en étrangers chez eux alors qu'ils sont français depuis plus de trois siècles.  

Un mot affectueux entre Antillais

En créole guadeloupéen, « timal » est la contraction de « ti mal », petit mâle, au sens de petit gars ou de jeune homme. On pourrait le traduire par « mec » ou « mon frère ». C'est un mot que les Antillais s'adressent entre eux, avec affection.

Le problème commence quand des personnes qui ne sont pas antillaises se mettent à l'employer. À force d'entendre les Antillais s'appeler « timal », elles reprennent le mot pour les désigner à leur tour, croyant que ce terme les définit en tant que peuple.

Pourquoi ce mot s'est retrouvé en Hexagone

« Jeune ne quitte pas ton pays ! Non au BUMIDOM » : graffiti résume la contestation née aux Antilles face à une migration organisée par l'État.

Si « timal » circule aujourd'hui dans le langage de l'Hexagone, c'est lié à la façon dont les Antillais y sont arrivés. En 1963, l'État crée le BUMIDOM, le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer. 

Sa mission : organiser le départ de dizaines de milliers de Guadeloupéens, Martiniquais, Guyanais et Réunionnais vers l'Hexagone, où l'on manquait de main-d'œuvre. Jusqu'en 1982, on les oriente massivement vers les mêmes secteurs : la fonction publique, les hôpitaux, la Poste, la RATP.

C'est là que naissent les clichés qui collent encore aux Antillais aujourd'hui : l'image de l'Antillais derrière un guichet, à l'hôpital, dans l'administration. Une population entière a été réduite, dans l'imaginaire de l'Hexagone, à la fonction qu'on lui avait assignée en la faisant venir. 

C'est exactement ce mécanisme qui rend possible un mot comme « timal » : on ne voit pas des Guadeloupéens, des Martiniquais ou des Guyanais avec chacun leur histoire, on voit un groupe indistinct, bon à ranger sous une seule étiquette.

« Mwaka », le cousin encore plus violent

À côté de « timal », il y a « mwaka », et celui-là n'a jamais été un mot créole. C'est une déformation moqueuse de nos sonorités. En créole, « an ka », « man ka » servent à dire qu'on est en train de faire quelque chose. Des personnes qui ne comprenaient pas la langue ont singé ces sons, « mwaka, mwaka », d'abord pour s'en moquer, puis pour désigner ceux qui les prononçaient. Comme si la façon de parler des Antillais était à elle seule une raison de rire.

Certains ont pourtant choisi de retourner le mot. En 2018, le Guadeloupéen Samora Curier lance « Le Mwakast », un podcast sur l'identité antillo-guyanaise dont le nom est la contraction de « podcast » et de « mwaka ». Dans un portrait que lui consacre Outre-mer la 1ère en 2021, il explique avoir choisi ce titre « comme un pied de nez » : reprendre le terme péjoratif pour en faire un espace de parole sur ce que signifie être antillo-guyanais dans l'Hexagone.

Samora Curier par Hodane Hagi Ali

Ce procédé n'a rien d'unique. C'est le même que le « ching chong » lancé aux personnes asiatiques : on imite les sonorités d'une langue qu'on ne comprend pas, on en fait une moquerie de cour de récré, et la moquerie devient peu à peu un mot pour désigner tout un groupe. Aux États-Unis, le « ching chong » accompagnait au XIXe siècle les violences et les lynchages contre les Chinois. 

En France, en 2024, la chanson « Ching Chang Chong » a dépassé les 600 millions de vues, et des enfants d'origine asiatique en ont subi les conséquences dans les cours d'école, au point que le sujet a été porté jusqu'à l'Assemblée nationale. Ces mots fonctionnent précisément parce qu'ils ne veulent rien dire : leur seul contenu, c'est le mépris.

« On ne peut pas appeler tout un peuple les petits garçons »

Face aux nombreuses réactions suscitées par l'extrait, Baloo a publié une nouvelle vidéo le 21 mai  dernier pour expliquer en détail pourquoi ces mots posent problème.

Il prend un exemple tiré d'une autre langue, le soninké (une langue parlée en Afrique de l'Ouest, notamment au Mali, au Sénégal et en Mauritanie) : « C'est comme si en soninké on dit "igo" pour dire "frère". On l'utilise nous, dans notre vocabulaire en banlieue, mais tu ne peux pas dire tous les Africains c'est des igos, les Congolais c'est des igos, les Camerounais c'est des igos. »

Si ce genre de mot s'impose aussi facilement, c'est qu'au départ, ces territoires, leurs histoires et habitants sont très mal connus.

Les gens confondent tout, à commencer par les Antillais et les Guyanais. 

Baloo le souligne : « les Guyanais ne sont pas Antillais, ça souvent les gens ne captent pas. La Guyane se trouve en Amérique du Sud. »

La Guyane n'est pas une île des Antilles, c'est un territoire d'Amérique du Sud, à des milliers de kilomètres de la Guadeloupe, avec ses propres peuples autochtones comme les Kali'na ou les Wayana, et les descendants de marrons appelés Bushinengués.

C'est ce qui fait de « timal » un cas de ce que la sociologue Véronique De Rudder appelle le racisme ordinaire : un racisme spontané, qui surgit dans le langage de tous les jours sans réflexion ni intention de nuire, à la différence des formes explicites et assumées. 

Ce qui ne le rend pas moins blessant pour ceux qui le reçoivent.

Les maires de villes guyanaises pendant une marche à Kourou par Jody Amiet / AFP

La plupart de ceux qui emploient « timal », SDM compris, ne sont pas mal intentionnés et ne tiennent pas des propos sciemment racistes.

Certains s'en servent même pour se désigner eux-mêmes. Mais le problème demeure, car l'intention ne change rien au résultat. 

Quand un mot venu de l'extérieur sert à désigner tout un peuple, il reproduit des automatismes hérités de l'histoire coloniale.

Ces dernières années, de plus en plus de mots hérités de l'histoire coloniale sont réinterrogés. « Métropole », par exemple, longtemps employé pour désigner la France hexagonale, est de plus en plus remplacé parce qu'il sous-entend un centre dominant et des territoires périphériques. 

« Timal » relève du même mouvement : prendre conscience de ce que portent certains mots, et choisir de ne plus les employer une fois qu'on l'a compris. 

Une façon de décoloniser le langage, en rendant aux concernés le droit de décider comment ils veulent, ou non, être nommés.

Auteur

kassandra césaire
kassandra césaire

Rédactrice d’origine martiniquaise, ses écrits mêlent analyse critique et culture populaire pour interroger les imaginaires contemporains et les héritages coloniaux, depuis une perspective attentive aux circulations caribéennes et diasporiques.

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