Une histoire (coloniale) des drapeaux des dites Outre-mer

Une histoire (coloniale) des drapeaux des dites Outre-mer

Saviez-vous qu'à l'exception de la Martinique, qui n'a obtenu son drapeau officiel qu'en février 2023, aucun département d'outre-mer ne dispose en 2026 d'un emblème reconnu par l'État ? Pourtant, un drapeau identifie un peuple. Il flotte sur les édifices publics. Il accompagne les délégations sportives. Il s'affiche par défaut sur tous les claviers du monde. Cet article retrace l'histoire des drapeaux des dites Outre-mer, des armoiries coloniales du Code Noir aux luttes contemporaines pour la reconnaissance.

Le streamer IShowSpeed a failli visiter la Guadeloupe avec un t-shirt qui affiche le drapeau hérité du Code Noir comme symbole de l'archipel

Le 29 avril dernier, le streamer IShowSpeed, suivi par 53 millions d'abonnés sur YouTube, atterrit en Guadeloupe pour son « Caribbean Tour », sa première tournée caribéenne. Sur son t-shirt, un drapeau reprenant les armoiries coloniales de Basse-Terre et Pointe-à-Pitre, dont trois fleurs de lys, un soleil et une canne à sucre sur fond noir.

Pendant le live, des milliers de commentaires défilent dans le chat, et sur X, des Guadeloupéens lui expliquent que ce drapeau est contesté en raison de son histoire coloniale, et qu'il en existe un autre. Speed finit par exprimer sa confusion devant la caméra et demande à ce qu’on lui apporte le drapeau « correct ». 

Screenshot d'un tweet du média RESCA (@resca_media), qui couvre l'actualité des dites Outre-mer, publié sur X le 29 avril 2026.

L'incident peut sembler mineur, mais il révèle quelque chose que la France n'a jamais tranché : la reconnaissance des identités propres de ses territoires ultramarins, en dehors du cadre strictement français. 

Aujourd'hui en 2026, la République française ne s'arrête pas à l'Hexagone. Elle compte douze territoires ultramarins, répartis sur trois océans, qui rassemblent 2,7 millions d'habitants. C'est plus que la population de Paris intra-muros.

Et pourtant, à l'exception de la Martinique, qui s'est dotée d'un drapeau officiel en février 2023 après des décennies de débats, aucun des cinq départements dits d'outre-mer (Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion, Mayotte) ne dispose d'un emblème reconnu par l'État français. Sur les édifices publics, écoles, mairies, préfectures, le seul drapeau légal c'est le tricolore. Les drapeaux que les habitants brandissent dans les manifestations, les compétitions sportives ou les concerts existent bien, mais aucun n'a de statut juridique.

Le cas des dites Outre-mer ne se limite pas à des drapeaux non reconnus. Dans le Pacifique, deux autres territoires français, la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française, ont leurs propres drapeaux, bien identifiés par leurs habitants, mais leur statut reste contesté par l'État.

Cette contestation tient à un statut juridique particulier : ces deux territoires figurent encore aujourd'hui sur la liste officielle des « territoires non autonomes à décoloniser » établie par l'ONU, aux côtés du Sahara occidental, des îles Falkland ou de Gibraltar. Autrement dit, leur processus de décolonisation n'est, aux yeux de l'ONU, toujours pas achevé. Et tant que ce statut reste flou, leurs drapeaux le restent aussi.

Le drapeau qui flotte encore sur nos claviers est celui qu'on imprimait sur la peau des esclaves

Pour comprendre d'où vient le drapeau aux fleurs de lys, il faut remonter à mars 1685, date de promulgation du Code Noir. Cette année-là, Louis XIV signe ce texte de soixante articles préparé par Colbert, qui encadre juridiquement l'esclavage dans les colonies françaises pendant plus d'un siècle et demi. 

L'article 38 prévoit ce qui doit arriver aux esclaves marrons, c'est-à-dire ceux qui s'enfuient des plantations.

La première fois qu'ils sont rattrapés après un mois de fuite, on leur coupe les oreilles et on les marque au fer rouge d'une fleur de lys sur l'épaule.  La deuxième fois, on leur tranche le jarret et on les marque d'une seconde fleur de lys sur l'autre épaule. La troisième fois, ils sont condamnés à mort.

Le drapeau aux trois fleurs de lys que portait Speed est dérivé des armoiries coloniales de Basse-Terre et Pointe-à-Pitre. Les fleurs de lys symbolisent la dépendance de l'archipel à la monarchie française, c'est-à-dire à la même royauté qui marquait au fer rouge les ancêtres des Guadeloupéens d'aujourd'hui. 

Ce drapeau n'a jamais été officiellement adopté par les autorités françaises. Pourtant, en 2015, le consortium Unicode l'a retenu comme emoji officiel pour représenter la Guadeloupe sur tous les claviers de smartphone du monde. 

Quand on cherche le drapeau de la Guadeloupe sur n'importe quel clavier, c'est ce drapeau-là qui s'affiche par défaut “🇬🇵”.

Drapeau aux trois fleurs de lys de la Guadeloupe, dérivé des armoiries coloniales de Basse-Terre et Pointe-à-Pitre.

Le 21 mai 2001, le Parlement français adopte à l'unanimité la loi numéro 2001-434 proposée par la députée guyanaise Christiane Taubira. 

Cette loi reconnaît officiellement « la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part » comme un crime contre l'humanité. La France devient alors le premier pays au monde à inscrire dans son droit cette qualification juridique.

Vingt-cinq ans plus tard, en 2026, le drapeau aux fleurs de lys reste l'emoji officiel de la Guadeloupe.

La France reconnaît l'esclavage comme crime contre l'humanité, et garde en même temps comme emoji officiel un symbole directement issu de l'époque esclavagiste.

Les drapeaux des territoires ultramarins sont nés des massacres coloniaux

Treize ans après la départementalisation de 1946, censée garantir aux Antilles les mêmes droits qu'à l'Hexagone,  la Martinique explose. 

Le 20 décembre 1959, un accrochage banal entre un docker martiniquais noir, Frantz Moffat, et un automobiliste blanc d'Afrique du Nord, André Baldie, dégénère en révoltes à Fort-de-France. Pendant trois jours, les forces de l'ordre ouvrent le feu. Trois jeunes Martiniquais sont tués : Christian Marajo (15 ans), Edmond Eloi dit Rosile (20 ans), et Julien Betzi (19 ans).

La réponse de l'État ne sera pas judiciaire. Le 15 octobre 1960, le gouvernement français promulgue l'ordonnance Debré, du nom du Premier ministre de l'époque Michel Debré, inspirée d'un dispositif appliqué pendant la guerre d'Algérie. 

Elle permet au préfet d'expulser de leur île tout fonctionnaire antillais, guyanais ou réunionnais « dont le comportement est de nature à troubler l'ordre public ». 

Autrement dit, n'importe quel professeur, postier ou agent administratif jugé trop critique du gouvernement peut être renvoyé d'office en France hexagonale. Le frère de Frantz Fanon, Joby et l'écrivain Édouard Glissant en feront les frais.

En 1962, en réaction au massacre de décembre 1959 et à l'ordonnance Debré, des étudiants martiniquais fondent l'OJAM, l'Organisation de la Jeunesse Anticolonialiste de la Martinique, premier mouvement à revendiquer ouvertement l'autonomie politique de l'île. Leur manifeste « La Martinique aux Martiniquais » est placardé clandestinement sur les bâtiments publics les 23 et 24 décembre 1962. 

L'État français arrête 18 militants et les juge à Bordeaux pour « atteinte à l'intégrité du territoire ».

C'est en attendant ce procès, depuis la prison de Fresnes en juillet 1963, que Victor Lessort, bijoutier martiniquais incarcéré, dessine la première version du drapeau rouge-vert-noir. 

Victor Lessort, ancien militant de l'OJAM et créateur du drapeau rouge-vert-noir martiniquais, photographié à son domicile. Photo : Martinique La 1ère, 3 juin 2022.

Le rouge pour le sang versé par les ancêtres et la lutte pour la liberté, le vert pour la terre nourricière, le noir pour les origines africaines et la résistance des marrons. Sa forme actuelle sera finalisée à Paris en mai 1968 par Guy Cabort-Masson et Alex Ferdinand.

Quelques années plus tard, c'est au tour de la Guadeloupe de connaître le même enchaînement. Le 26 mai 1967 à Pointe-à-Pitre, des ouvriers du bâtiment en grève attendent devant la Chambre de commerce le résultat des négociations sur leurs salaires. 

Aux alentours de 13h, un syndicaliste sort du bâtiment et rapporte à la foule une phrase prononcée par le représentant du patronat, Georges Brizzard : « Quand les nègres auront faim, ils reprendront le travail. » Les manifestants jettent des pierres et des conques de lambi. Les gendarmes ouvrent le feu.

Pendant trois jours, CRS et gendarmes mobiles répriment la population. Le bilan officiel de l'époque était de 8 morts. En 1985, le secrétaire d'État aux DOM-TOM Georges Lemoine reconnaîtra publiquement le chiffre de 87 morts. L'historien Jean-Pierre Sainton, dans son livre Mé 67, mémoire d'un événement, parle de plusieurs dizaines de tués, possiblement davantage.

Au lendemain des révoltes, l'État français déporte 19 militants présumés du GONG, le Groupe d'organisation nationale de la Guadeloupe, mouvement indépendantiste fondé en 1963 à Paris par des étudiants guadeloupéens. 

Ils sont jugés à Paris devant la Cour de sûreté de l'État, juridiction d'exception créée par De Gaulle pour juger les affaires politiques sensibles, et abolie en 1981. 

La charge retenue est celle d’« atteinte à l'intégrité du territoire national ». Le rapport de la commission Stora rendu en 2016 démontrera qu'aucun lien n'a pu être établi entre le GONG et les émeutes spontanées de mai 1967.

Le drapeau du GONG, qui reprenait les couleurs panafricaines adoptées le 13 août 1920 par l'Universal Negro Improvement Association de Marcus Garvey, sera la base du drapeau créé en 1977 par le poète Sonny Rupaire pour l'UPLG, l'Union populaire pour la libération de la Guadeloupe. 

Rouge pour le sang des ancêtres, jaune pour la lumière, vert pour la terre. 

Teddy Riner brandissant le drapeau indépendantiste guadeloupéen (UPLG) après sa victoire en finale aux JO de Paris 2024, le 2 août 2024.

C'est ce drapeau-là, jamais reconnu officiellement, que Teddy Riner a brandi à son retour des Jeux olympiques de Paris, le 6 août 2024 à l'aéroport de Pointe-à-Pitre.

Du côté du Pacifique, le drapeau Kanaky a une histoire (encore) plus tendue

Dans le Pacifique, un autre territoire vit la même histoire en plus aigu. La Nouvelle-Calédonie a été annexée par la France en 1853 sous Napoléon III. Les Kanaks, peuple autochtone, n'ont obtenu la nationalité française qu'en 1957.

Le drapeau Kanaky a été hissé pour la première fois le 1er décembre 1984 par Jean-Marie Tjibaou à la tribu de la Conception au Mont-Dore, le jour même où le FLNKS proclame le Gouvernement provisoire de Kanaky. 

Le bleu représente le ciel et la mer, le rouge le sang versé pour la libération, le vert la terre des ancêtres, le disque jaune le soleil et la flèche faîtière la souveraineté kanak.

Trois référendums d'autodétermination ont été organisés dans le cadre de l'accord de Nouméa de 1998 : en 2018, 2020 et 2021. 

Le troisième, organisé en pleine pandémie de Covid-19, a été boycotté par les indépendantistes Kanak qui demandaient son report. Malgré cette demande, l'État français a maintenu la date. 

Le résultat parle de lui-même : 96,5 % de « non » à l'indépendance, mais avec une participation effondrée à 43,87 %, contre 85,49 % en 2020. Pour les indépendantistes, ce scrutin n'a aucune légitimité.

Sept ans plus tard, la tension (re)monte d'un cran. 

En mai 2024, le projet français de dégel du corps électoral provincial, qui aurait étendu le droit de vote local à environ 25 000 résidents non Kanak, déclenche des révoltes qui font au minimum 15 morts. Pour les Kanak, l'enjeu est clair : voir leur poids politique dilué sur leur propre terre.

Et c'est dans ce climat post-émeutes que la justice française tranche sur la question du drapeau. En février 2025, la Cour administrative d'appel de Paris confirme un jugement du tribunal administratif de Nouméa : le drapeau Kanaky n'est pas un signe identitaire officiel de la Nouvelle-Calédonie au sens de la loi organique de 1999, et doit être retiré des permis de conduire calédoniens.

Le drapeau Kanaky, hissé pour la première fois le 1er décembre 1984 par Jean-Marie Tjibaou.

En décembre 2024, le ministère des Sports avait déjà tranché : seul le drapeau tricolore peut être utilisé dans les compétitions sportives internationales représentant la Nouvelle-Calédonie. Quarante ans pour passer d'un drapeau hissé par un militant à un drapeau exclu des compétitions sportives internationales et des permis de conduire.

La non-reconnaissance des drapeaux, c'est la non-reconnaissance des peuples qui les portent

Le 8 février dernier, à la mi-temps du 60e Super Bowl à Santa Clara, l'artiste portoricain Bad Bunny rend hommage aux territoires caribéens devant plus de 127 millions de téléspectateurs. 

Bad Bunny à la mi-temps du Super Bowl 60, le 8 février 2026. Capture de la diffusion télévisuelle.

À l'écran défilent les drapeaux de Porto Rico, Trinité-et-Tobago, Antigua-et-Barbuda, Grenade, Saint-Kitts-et-Nevis, Belize, et le rouge-vert-noir martiniquais, celui dessiné par Victor Lessort en cellule, finalisé par Cabort-Masson et Ferdinand en mai 1968, et adopté officiellement seulement en février 2023. 

Pour la Guadeloupe, qui ne dispose toujours pas de drapeau officiel, c'est le tricolore français qui flottait par défaut, comme un rappel discret de tout ce que cette histoire n'a pas encore tranché.

Deux mois plus tard, c'est encore le drapeau martiniquais qui se retrouve sous les projecteurs, mais cette fois pour une autre raison. Le 9 avril dernier, Netflix met en ligne BANDI, première série de cette envergure tournée en Martinique. Pour la promotion, Netflix France modifie sa bio Instagram et y affiche « Zòt paré ? » accompagné du drapeau rouge-vert-noir.

Et là, ce qui devait être un simple geste de communication tourne à la polémique. Une partie d'Internet hexagonal confond le drapeau martiniquais avec le drapeau palestinien et appelle au boycott de la plateforme, certains affirmant publiquement avoir résilié leur abonnement. 

Le youtubeur Psyhodelik, habitué des prises de position polémiques sur l'immigration et les questions de genre, dénonce en direct une supposée « propagande », se reprend en réalisant qu'il s'agit du drapeau de la Martinique, et conclut quand même : « c'est pas mieux ».

La séquence dit deux choses en même temps. D'abord, qu'en 2026, le drapeau d'un département français est moins reconnaissable, dans l'imaginaire hexagonal, que celui d'un territoire en guerre à des milliers de kilomètres.

source : média Adelphité "En confondant le drapeau de la Martinique avec celui de la Palestine, les racistes prouvent (encore une fois) leur ignorance."

Ensuite, que le rendre visible déclenche immédiatement un soupçon, séparatisme, propagande, antisémitisme. Le travail pédagogique d'expliquer qu'il s'agit d'un département français est délégué aux Martiniquais eux-mêmes, qui doivent le faire en commentaires sous chaque tweet de l'extrême droite.

Pendant que cette confusion se déploie en ligne, sur le terrain, les institutions guadeloupéennes piétinent depuis des années sur la même question. En Guadeloupe, le 12 juin 2024, le 18e Congrès des élus a voté une résolution prévoyant l'organisation d'une consultation citoyenne pour choisir un drapeau, un hymne et une devise propres à l'archipel. Près de deux ans plus tard, aucune date de consultation n'a été fixée. 

Le 17 juin 2025, le 19e Congrès a reconfirmé ces résolutions, mais aucune date n'a pu être fixée à ce jour, faute de feu vert de l'État.

Face à ce blocage institutionnel, ce sont les citoyennes et citoyens qui prennent le relais. Le 7 août 2020 déjà, Astrid Michée lançait sur change.org la pétition « L'adoption d'un nouveau drapeau et d'un nouvel emblème représentant une Guadeloupe unifiée », qui a recueilli 7 000 signatures. 

Après le Super Bowl, des centaines de Guadeloupéens ont proposé eux-mêmes des drapeaux sur les réseaux sociaux, certains sérieux, d'autres dérisoires comme un T-Max ou un bokit, pour souligner que l'espace symbolique laissé vacant finit par être occupé par n'importe quoi.

La non-reconnaissance des drapeaux n'est qu'une face visible d'autre chose : la non-reconnaissance des peuples qui les portent et de leur droit à décider eux-mêmes des symboles qui les représentent.

Auteur

kassandra césaire
kassandra césaire

Rédactrice d’origine martiniquaise, ses écrits mêlent analyse critique et culture populaire pour interroger les imaginaires contemporains et les héritages coloniaux, depuis une perspective attentive aux circulations caribéennes et diasporiques.

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